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Accueil du site > Tribune Libre > La mise sous écrou numérique

La mise sous écrou numérique

Les intérêts de l’industrie numérique dicteraient-ils le rythme endiablé de notre époque ? Assurément, ils font danser nos existences sur leur tempo – leur « doxa de l’inéluctable » sur le volcan qu'ils éveillent ... L’espèce humaine se serait-elle dotée, par sa soumission à ces intérêts-là, d’un « organe de dessaisissement d’elle-même, de son droit à décider, en conscience et responsabilité, des choix qui la regardent » ? Le philosophe Eric Sadin appelle à cultiver une « éthique de la responsabilité soucieuse de défendre le droit à l’autodétermination de chacun et de celui de la société toute entière ». Un enjeu « à portée civilisationnelle » donc vital…

 

Voilà une génération apparaissait une espèce nouvelle, l’Homo connecticus, qui ne connaît plus de frein à sa prolifération placée sous le signe de l’exponentiel.

Qu’est-ce qui préoccupe cette « espèce non inhumaine » dans une société ultraconnectée dont tous les fils et filaments se touchent jusqu’au faux contact voire au court-circuit ?

 Rien moins que la « propriété » de ses « données personnelles » - et la peur de « n’être rien » voire de se retrouver « déconnecté »…

Mais apparemment, pas celle de s’être laissé transformer en algorithme et d’avoir produit des milliards d’informations exploitées par des opérateurs de « l’industrie numérique » pour qui la vie privée n’est plus une « norme sociale ».

 Ni d’avoir laissé à des « systèmes computationnels », modélisés sur le cerveau humain, le pouvoir d’ « expertiser le réel » et d’ « énoncer la vérité »… Il y aurait de quoi avoir peur, pourtant, de ce nouvel ordre des choses induit par la « main invisible automatisée », à l’ère de la « substitution logicielle » dans laquelle nous serions entrés, ainsi que le déplore Eric Sadin : « Aucun autre motif que le respect de la vie privée ne les préoccupe. Rien d’autre ne les mobilise, ni la marchandisation intégrale de la vie induite par les velléités prédatrices sans limite des géants de l’économie du numérique et la floraison ininterrompue de start-up, ni l’extrême rationalisation des sociétés soutenues par « l’innovation disruptive », ni le recul de la faculté de jugement entraîné par l’implantation de systèmes particulièrement sur les lieux de travail, non, rien de tout cela ne fait l’objet d’investigations et de rapports concernés. »

Mais à qui donc appartiennent nos big data ? Qu’est-ce qui se cache vraiment derrière nos navigations sur les « réseaux sociaux » et ces sempiternelles injonctions à nous adapter perpétuellement à la cadence des flux ondulatoires supposés assurer « à chaque instant la meilleure marche des choses » ?

Ce qui se joue dans des expressions emblématiques comme la « transformation digitale » c’est le laminage de nos existences par des « protocoles de guidage automatisé » prétendant aligner les « performances des personnes sur celles des systèmes ». Ceux-ci privent « les individus et les sociétés de leur droit d’évaluer les phénomènes et de témoigner ou non de leur assentiment » - bref, de « décider librement du cours de leurs destins » face à une si peu résistible expansion technolibérale.

Partout, les algorithmes se substituent à l’humain selon les diktats d’un « ordonnancement logistico-managérial » s’assurant de la quasi-totalité de « nos opérations cognitives et matérielles ». Et le seul souci de cet humain menacé d’éradication et d’ores et déjà frappé d’obsolescence, c’est celui de sa « petite liberté personnelle », à l’image de ces associations de « défense d’un Internet libre »…

 

 

Une « administration indéfiniment maximisée des choses »

  

En vrai penseur de la numérisation du monde, Eric Sadin prend acte de ce statut anthropologique inédit qui voit « la figure humaine se soumettre aux équations de ses propres artefacts, dans l’objectif prioritaire de répondre à des intérêts privés et d’instaurer une organisation de la société en fonction de critères principalement utilitaristes ».

Après avoir rappelé que la « volonté historique de rationalisation » qui taraude les organisations humaines a atteint un seuil critique avec la soumission des « scientifiques et ingénieurs à la doxa techno-économique », il souligne que « l’obsession étriquée de la seule « liberté personnelle » n’est pas à la hauteur de l’enjeu, à ce tournant décisif de l’histoire de la civilisation – elle ne fait que le jeu d’un « guidage toujours robotisé des affaires humaines » et d’une « systématique promise à s’appliquer à tous les pans de l’activité humaine »…

L’expression d’« intelligence artificielle » relève d’un abus de langage caractérisé « laissant croire qu’elle serait, comme naturellement, habilitée à se substituer à la nôtre en vue d’assurer une meilleure conduite de nos affaires »… Il ne s’agit en vérité que d’un « mode de rationalité fondé sur des schémas restrictifs et visant à satisfaire toute sorte d’intérêts » - rien moins qu’une vision du monde transcrite dans une « énonciation robotisée de la vérité » fondée sur une puissance de calcul orchestrant la « mise au ban de l’humain ».

Tout aussi abusif est le terme de « voiture autonome » car le véhicule, « piloté par l’industrie de la donnée et de l’intelligence artificielle », est conçu pour, en vérité, piloter son « conducteur »…

 

Vérité instituée et guidage algorithmique des conduites

 

Comment se fait-il que cet enjeu vital ne suscite guère de mobilisation pour préserver de l’éradication ce qui nous fonde ? Aurions-nous d’ores et déjà consent à être dépossédés de notre « faculté à composer librement avec le réel » au profit de « logiques autoritaires d’un genre inédit » et d’une systématique s’appliquant à toute notre vie à partir de machineries régulatrices et ordonnatrices ?

Refusant le discours de l’inéluctable et l’utilitarisme généralisé assénés par une techno-idéologie prétendant imposer un « ordre unilatéral et infondé des choses », le philosophe appelle non seulement à manifester notre désaccord face à cette vaste entreprise de confiscation par l’industrie des données et à réaffirmer nos exigences fondamentales mais aussi à faire émerger des contre imaginaires et des contre discours témoignant de la « nature irréductible de l’expérience humaine » laquelle ne saurait se réduire à une « schématisation univoque et définitive ». Cela suppose une « simultanéité d’opérations menées partout où elles doivent l’être », contre une « puissante coalition qui est en train d’organiser un effondrement civilisationnel »…

En d’autres termes, il s’agit bien là de l’une des luttes politiques de notre temps, avec l’avènement de l’interconnexion globale et de la « contractualisation généralisée » : comment mettre fin à ce « bannissement de l’essence de nous-mêmes » et renouer avec une réalité humaine fondée sur d’autres aspirations ?

 Cette réalité échappe à la mise en concurrence des individus, à « l’interchangeabilité continue des êtres », à la « prise en charge » de l’intégralité des existences et à la « contrôlocratie » insidieusement mise en place, faisant fonction de fantasme de « civilisation »...

Après avoir montré à quel point nos principes, les fondements de notre humanité et de notre société sont en voie d’éradication, Eric Sadin invite à reprendre pied dans un « monde commun fondé sur l’axiome cardinal consistant à ne léser personne » par une véritable éthique de l’action : plus on compte nous déposséder de notre pouvoir d’agir, plus chacun doit « se montrer agissant », que ce soit en refusant tout capteur ou objet connecté générant des données exploitables ou en initiant d’autres façons d’ « être en commun ».

Dans le sillage des « Lettres à un jeune poète » de Rilke revisitées par Colum McCann à l’ère de la captation automatique des données personnelles, le livre-manifeste d’Eric Sadin rappelle que nos existences sont loin d’être déjà écrites par certains intérêts en « plateformes » et que d’autres possibles peuvent jaillir de la confrontation « plein les yeux » avec le réel. Pour briser le miroir de la servitude volontaire et conjurer la mise sous écrou du vivant, suffit-il encore de lever les yeux de l'écran ?

Eric Sadin, L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle – Anatomie d’un antihumanisme radical, L’Echappée, 304 p., 18 €


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20 réactions à cet article    


  • JL JL 19 décembre 2018 08:43

    ’’Qu’est-ce qui préoccupe cette « espèce non inhumaine » dans une société ultraconnectée dont tous les fils et filaments se touchent jusqu’au faux contact voire au court-circuit ? Rien moins que la « propriété » de ses « données personnelles » - et la peur de « n’être rien » voire de se retrouver « déconnecté » ’

     

    ’’ « Aucun autre motif que le respect de la vie privée ne les préoccupe. Rien d’autre ne les mobilise, ni la marchandisation intégrale de la vie induite par les velléités prédatrices sans limite des géants de l’économie du numérique et la floraison ininterrompue de start-up, ni l’extrême rationalisation des sociétés soutenues par « l’innovation disruptive », ni le recul de la faculté de jugement entraîné par l’implantation de systèmes particulièrement sur les lieux de travail, non, rien de tout cela ne fait l’objet d’investigations et de rapports concernés.  »

    ’’

     

     Je me suis arrêté là. En effet, je trouve que ce texte qui use et abuse de formules abstraites, se contredit plusieurs fois. Et la citation (de Sadin recopiée ici) n’arrange rien.

     

    En effet, c’est quoi in fine, "la marchandisation intégrale de la vie induite par les velléités prédatrices sans limite des géants de l’économie du numérique et la floraison ininterrompue de start-up, l’extrême rationalisation des sociétés soutenues par « l’innovation disruptive », le recul de la faculté de jugement entraîné par l’implantation de systèmes particulièrement sur les lieux de travail

    " sinon la fin programmée de toute vie privée ?

     

    ’’ Propriété de ses données personnelles ’’ ?

    ’’ Espèce non inhumaine’’ ?

     ’’ Peur de se retrouver déconnecté ’’ ?


    • lephénix lephénix 19 décembre 2018 12:06

      @JL

      effectivement c’est tout le problème des longues phrases alambiquées...

      la substance est bien plus simple : quand la megamachine(rie) est devenue « le monde » il n’y a plus non seulement de « vie privée » ni d’avenir commun...


      • JL JL 19 décembre 2018 12:33

        @lephénix
         
         ’’ il n’y a plus non seulement de « vie privée » (mais non plus) ni d’avenir commun... ’’
         
        Paradoxalement, je dirai que ceci explique cela : la machine a ruiné les digues entre vies privées et vie publique au détriment des unes et de l’autre.


      • hunter hunter 19 décembre 2018 12:12

        Assez d’accord avec JL, un peu « pompeux » comme style ; de plus, un peu genre pub pour un bouquin, mais quand même intéressant !

        La vraie problématique n’est par contre pas évoquée : à ce que je sache, il n’y a « encore » pas de contrainte pour que les gens s’auto-transforment en marchandises, via les pièges GAFAM ( M for Microsoft) !

        Pourquoi tant de personnes sautent-elles tête baissée dans toute cette fange ?

        Pourquoi tant de personnes n’utilisent pas des OS libres ?

        Pourquoi tant de personnes se complaisent là-dedans ...et pourquoi d’autres (effectifs très faibles), n’éprouvent pas ce besoin ?

        Instinct grégaire, piètre sens de la réflexion, effet de mode... ? je ne sais pas.....Peut-être que d’autres sauront, des bien plus savants que moi, qui n’aie jamais été tenté par toute cette bauge, et qui me fait regarder par la masse des suiveurs, comme un ET ?

        Attendons de voir ce qui va peut-être se dire ici !

        Adishatz

        H/


        • JL JL 19 décembre 2018 12:37

          @hunter,
          bonjour,
           
          vous posez les bonnes questions, et je dois avouer ici je n’utilise pas d’OS libre.


        • pemile pemile 19 décembre 2018 12:49

          @JL « je dois avouer ici je n’utilise pas d’OS libre. »

          Et vous pouvez expliquer pourquoi ?


        • JL JL 19 décembre 2018 13:22

          @pemile
           
          D’abord je précise : ni ici, ni ailleurs.
           
          Pourquoi ? Flemme, absence de motivation, solution de facilité ...


        • pemile pemile 19 décembre 2018 14:12

          @JL « Flemme, absence de motivation, solution de facilité »

          Cause et conséquence d’un OS non libre systématiquement préinstallé ! smiley


        • Shaw-Shaw Shawford 19 décembre 2018 14:47

          @Self con troll

          Cabron, va plutôt lire ce qu’il y a sur mon touitouit @shawford !

          Enjoy ! smiley


        • JL JL 19 décembre 2018 17:56

          @Self con troll
           
           je suis tellement insoumis que même la FI ...
           
           smiley


        • JL JL 20 décembre 2018 08:36

          un logiciel libre, oui c’est séduisant, mais pour ma part je n’en vois pas l’intérêt : comme disait Brassens, « Je suis anarchiste au point de toujours traverser dans les clous afin de n’avoir pas à discuter avec la maréchaussée. » Georges Brassens
           
           smiley
           


        • JL JL 20 décembre 2018 12:50

          @Self con troll
           
          Vous me mettez dans l’embarras.
           
          « je crois aux forces de l’esprit. » 
           
          Je ne pense pas que cette phrase contienne un quelconque aveu de soumission au matérialisme ; bien au contraire.
           
          Il a dit aussi : « Mes chers concitoyens, ne séparez jamais l’égalité de la liberté » 
           
          Et je trouve que c’est le plus beau présent qu’on puisse faire à un peuple républicain.


        • lephénix lephénix 19 décembre 2018 12:42

          @hunter

          oui c’est le vocabulaire des « sciences humaines » difficile de s’en extraire pour rendre compte d’un ouvrage dans ce domaine...

          le but est d’enclencher une prise de conscience vers cet enjeu et le contre-pouvoir que l’auteur entend créer...

          si le panurgisme le plus suicidaire mène le troupeau dans ce cloaque electronique, il y a aussi une part d’illectronisme qui en préserve d’autres qui hélas ne connaissent pas les OS libres et toute cette machinerie machinique qu’ils n’ont jamais demandé comme disait coluche : « il suffirait de ne pas acheter pour que ça ne se vende pas »....

          que demande le peuple ? qu’on lui fiche la paix sans racket ni prédation travestis en « progrès » technique qui mène droit vers la falaise... 

          pour ceux qui sont condamnés à avoir une wouahturrr, ils en veulent une, basique et rustique, qui sert à rouler d’un point à un autre, pas d’un smartphone sur roues....

          que demandent les « vrais gens » dans la « vraie vie » ? d’un téléphone qui sert à téléphoner et avoir quelqu’un au bout du fil...

          mais à ce degré de complexité et de stupidité, le château de cartes « civilisationnel » va être soufflé au prochain retour de boomerang...


          • pemile pemile 19 décembre 2018 12:47

            @lephénix « que demandent les « vrais gens » dans la « vraie vie » ? »

            Ce sont aussi de grands enfants qui adorent les gadgets sans matriser la technique sous-jacente smiley


          • hunter hunter 19 décembre 2018 13:08

            @lephénix

            Oui, effectivement, les sciences humaines sociales, compensent leur vacuité par un verbiage « impressionnant » !

            Enfin, ce n’est que mon humble avis.

            Adishatz

            H/


          • hunter hunter 19 décembre 2018 13:09

            @pemile

            Parfaitement ( malheureusement...) observé.

            Adishatz

            H/


          • lephénix lephénix 19 décembre 2018 12:53

            @ pemile

            « on » les a bien eus mais on en reprendra de moins en moins, de ces grands enfants de moins en moins gadgetophiles...


            • hunter hunter 19 décembre 2018 13:06

              @lephénix

              La vue du réel et de l’addiction compulsive d’un tas impressionnant d’individus, de TOUS âges au smartphone, m’oblige à vous exprimer que je ne suis pas d’accord avec vous !

              Je qualifie ces attitudes multiples de véritable pathologie comportementale !

              Et je tiens à préciser que j’habite à proximité ( en campagne ), d’une petite sous-préfecture ( enfin, ce qu’il en reste), de moins de 4000 habitants.

              Adishatz

              H/


            • lephénix lephénix 19 décembre 2018 18:36

              @hunter

              après l’addiction, le gavage.. après le gavage, l’overdose et la steatose... preuve que le « marché est arrivé à maturité » : « on » importe des multitudes de nouveaux « consommateurs » technozombifiés venus « tout équipés », les autres étant arrivés à saturation et commencent à protester contre la pollution electromagnétique...


              • zzz'z zzz’z 20 décembre 2018 06:36

                Je n’ai pas tout lu ; j’ai déraillé… É. Sadin, sur ThinkerView, m’a paru beaucoup plus compréhensible.

                Sur ce que j’ai compris : La gradation de la part du numérique dans les médias initiée par le bléca de François la Francisque, en plus de l’obligation de détention du compte en banque a subjugué une masse impressionnante de non-professionnels, de non-passionnés, de larves de canapé…

                35 balais plus tard, une coloscopie à la J. Chancel, révèle qu’on a le fion farci de microphones, caméras espionnes, détecteurs de mouvements, laveurs de cerveaux, œstrogènes, psycho-actifs, et je ne sais plus le terme (comme le BPA)…

                Il fallait bien que les forces de progrès progressent ! D’où voulez-vous qu’ils tirent l’oseille ?

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