La panne des idées
Dans leurs analyses des cycles et de leur retournement, Spengler et Toynbee prêtent une grande attention à la créativité des élites. Pour permettre de mieux comprendre le phénomène, le présent article aimerait présenter un exemple concret de cette profusion d’idées et de leur panne actuelle.
Le tombeau des idéologies
Le vingtième siècle a été le tombeau, cher payé, des grandes idéologies. Ôtez les pseudo-théories progressistes à la mode : il ne reste plus d’idée ni d’idéologie capable de définir un nouveau progrès. Et cet échec explique que tant de billevesées aient aujourd’hui droit de cité, pendant que la propriété se trouve confisquée au profit de quelques-uns.
Le marxisme, ou la lutte finale qui n’en finit pas
Fruit d’une puissante analyse historique, le socialisme fut longtemps la principale théorie du progrès. Le marxisme proposait une vision linéaire et séduisante de l’histoire : le capitalisme, par l’ampleur croissante de ses crises, finirait par provoquer celle qui le renverserait définitivement et l’Internationale pouvait chanter « la lutte finale ».
La lutte fut longue, et peu finale. Peu de révolutions communistes ont triomphé, et la principale s’est produite dans un pays essentiellement agricole, bien loin de la masse ouvrière censée former l’avant-garde. L’URSS a voulu chaque année passer au communisme ; elle n’y est jamais parvenue, et l’État, censé dépérir, a tenu jusqu’à l’effondrement final.
Les raisons étaient prévisibles, et prévues. Dès la parution du Capital, Bakounine annonçait que ceux que le parti promouvrait finiraient par se comporter en classe dirigeante : « Prenez le révolutionnaire le plus radical et placez-le sur le trône de toutes les Russies, ou confiez-lui un pouvoir dictatorial […], et avant un an il sera devenu pire que le tsar lui-même. » Inutile d’accabler le seul Staline. En 1921, sous Lénine et Trotsky, pères « purs » du système, les marins de Kronstadt se plaignaient déjà que leurs commissaires politiques avaient adopté le train de vie des anciens officiers tsaristes. Au bout du chemin vint la nomenklatura, avec ses magasins et ses datchas. Thierry Le Luron en tira une réplique pour Georges Marchais : « Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme ; le socialisme, vous le verrez demain, c’est exactement l’inverse. »
Le défaut était dans le moteur. La théorie imaginait un peuple, enfin débarrassé de sa classe parasite, satisfait d’un niveau de vie simplement amélioré. Or nous voulons tous mieux pour les nôtres : une chambre pour les enfants, puis une chambre par enfant, puis deux salles de bain, une cave à vin, une salle de jeu. La liste est sans fin, et elle ne concerne encore que le logement. Si les besoins sont illimités, le « à chacun selon ses besoins » devient périlleux : le monde des Cent Vingt Journées de Sodome, avec sa poignée de maîtres et une humanité vouée à les servir, ferait un paradis communiste très présentable. Même borné, le besoin reste élevé : selon Daniel Kahneman et Angus Deaton, le bien-être progresse avec le revenu jusqu’à 75 000 dollars (2010) par an. Tant qu’il n’a pas atteint ce seuil, chacun cherche à rejoindre ceux qui y ont accès, au besoin en fraudant le système.
Le plan, enfin, donne à tous la même chose, alors que plus nous montons dans la pyramide de Maslow, plus nous voulons autre chose que le voisin. Qu’un couple dispose de toute la filmothèque du monde grâce à internet, il lui reste à se mettre d’accord sur le film du soir : combien de disputes pour cela ? Le plan, lui, distribue un film par jour, celui du programmateur. Formidable outil pour passer de la société agraire à la société industrielle, il a échoué à franchir l’étape suivante : trop lourd, trop bureaucratique, trop démotivant. « Ils font semblant de nous payer, nous faisons semblant de travailler », disait la vieille blague russe.
Le libéralisme, retour vers le futur
Face à l’échec du marxisme, l’homme aimant parcourir tout le spectre, nous sommes passés du socialisme, seul horizon de l’histoire, au triomphe du dieu Marché.
Le libéralisme, théorie de la liberté individuelle, n’avait pourtant pas été invalidé par l’histoire. Deux guerres mondiales et une guerre froide l’ont simplement achevé : il suffit de mesurer la place de l’exécutif dans les journaux télévisés pour comprendre que l’équilibre des pouvoirs n’est plus d’actualité. Keynes lui-même jugeait qu’au-delà de 25 % d’impôt, on dépassait ce qui se supporte aisément. Ce seuil est aujourd’hui franchi dans tous les grands pays développés.
Les économistes de l’école de Chicago ont alors proposé de revenir en arrière et de rétablir un libéralisme paré de toutes les vertus. Si l’idée est séduisante, l’enfer est pavé de bonnes intentions et l’économie l’est d’idées séduisantes aux détails sordides. Le néolibéralisme veut supprimer les protections sociales bâties après la guerre, non pour rendre pouvoir d’achat et liberté aux travailleurs, mais pour relever le taux de profit. En France, les allègements portent sur les cotisations patronales, jamais sur les cotisations salariales : celles-ci auraient au moins augmenté le salaire net. Les chaires d’économie doivent bien être financées, et aucun serment d’Hippocrate n’oblige l’économiste à déclarer ses conflits d’intérêts. À tout nouvel économiste, il faudrait appliquer la maxime des tribunaux révolutionnaires : l’accusé est coupable tant que son innocence n’a pas été démontrée. Avec une telle logique, les plateaux perdraient bien des "spécialistes".
Quant au ruissellement, il ruisselle surtout vers les trésoreries et les dividendes, faute d’investissements sérieux à financer. Pour préserver la demande, l’État encourage l’endettement des ménages et s’endette lui-même, et le travailleur, pris au piège du crédit à la consommation, devient une clientèle captive.
Keynes, ou la baguette magique
La dette publique monte donc partout depuis les années 1980. Contrairement aux affirmations des comptables de bazar, il ne s’agit pas d’une erreur, mais d’une politique délibérée : elle compense la compression des salaires, et donc de la demande, organisée par les politiques précédentes.
D’où la rumeur : le keynésianisme ne marcherait pas. Keynes proposait un outil de lissage conjoncturel ; nous en avons fait une baguette magique propre à résoudre des problèmes de faiblesse structurelle de la croissance. Désolé : Keynes ne fait pas revenir l’être aimé en quarante-huit heures, même si vous apprenez la Théorie générale par cœur.
L’économie, science reine et muette
L’économie est aujourd’hui la science reine des médias. On y parle plus de budget que de physique, et les prix Nobel récompensent souvent de remarquables travaux mathématiques, hermétiques au commun des mortels. Pourtant, le plus sûr moyen de passer pour un rêveur serait de proclamer sa confiance dans les économistes pour apporter le bien-être à l’humanité.
C’est que la société attend de l’économie la corne d’abondance, alors que l’économie est la gestion de la rareté, donc la recherche du moins mauvais système de rationnement. La croissance des deux derniers siècles est venue des ingénieurs, des savants et des entrepreneurs. L’économiste peut inciter à innover ; jamais il n’inventera une moissonneuse-batteuse.
Le management, ou la religion du tableau de bord
Les méthodes japonaises et l’informatique ont permis de gros gains dans les années 1980. Elles se renouvellent peu, et la recherche de productivité a changé de nature : elle est devenue un chantage permanent. Les salariés, inquiets pour leur emploi, s’assurent que personne ne puisse les remplacer, et l’entreprise se retrouve avec des processus compliqués et des équipes moins performantes que des équipes sûres d’elles. Le chantage atteint lui-même son seuil de rendement décroissant.
Faute de solutions innovantes, les couches managériales se réfugient dans le béni-oui-oui. Le management cesse d’être une science ou un talent pour devenir une religion, car l’adhésion au dogme protège mieux que la compétence. L’indicateur remplace la contradiction, et l’organisation ne fait plus remonter l’information.
Conclusion
Comme on le constate, aux XVIIIe et XIXe siècles, des élites inventives et imaginatives se pressaient pour inventer de nouveaux concepts, de nouvelles manières d’articuler la société. Certes, toutes n’ont pas réussi, mais le concept, la générosité des ambitions restent. Désormais, tout se réduit à de la comptabilité, à l’invocation de menaces et de catastrophes, pour convaincre les citoyens de travailler plus pour gagner moins. Triste époque ! Elle a au moins l’avantage de nous montrer l’exemple chimiquement pur de concepts historiques qui, sans elle, resteraient un peu nébuleux.
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