La recherche de « l’information extorquée » par caméra cachée sur France 2 : où est le problème ?
Une nouvelle émission de France 2, « Les Infiltrés », proposera des reportages réalisés par « caméra cachée ». Le premier numéro, le 22 octobre prochain, portera sur « la maltraitance ordinaire » en maison de retraite.
Selon Le Monde.fr du 15 octobre 2008, qui l’a visionné dans les locaux du producteur Capa, une journaliste a pénétré dans une maison de retraite publique sous couvert d’un stage d’observation d’aide-soignante de deux semaines, et a ainsi pu filmer à l’insu de tous des scènes dramatiques de la vie ordinaire de l’établissement, en rendant évidemment impossible toute identification des lieux et des personnes. Seules importent les méthodes en usage. (1)
La déontologie outragée
Un journaliste, M. Apathie de RTL, s’est aussitôt indigné et a brandi les règles déontologiques de la profession qui interdisent la déloyauté et l’usurpation d’un titre ou d’une qualité pour obtenir une information d’un interlocuteur abusé. Il faut, selon lui, pour y déroger, être confronté à l’omerta de milieux comme la mafia, la pédophilie ou la prostitution.
M. Scheidermann de Libération est moins catégorique. Il se demande si « l’impératif d’information (n’est pas) supérieur à l’impératif de loyauté ». Il soulève toutefois l’objection d’une double contrainte : « l’infiltré » ne se rend-il pas complice de délits s’il ne les dénonce pas ? Et s’il le fait, ne joue-t-il pas le rôle d’un indicateur ? La question mérite sans doute examen.
I - UNE INDIGNATION SÉLECTIVE ?
1- Et « l’information donnée » tissées de leurres ?
Il est curieux, cependant, que cette sensibilité déontologique se manifeste à propos de « l’information extorquée », c’est-à-dire obtenue, comme ici, à l’insu et/ou contre le gré des dirigeants de la maison de retraite. « L’ information donnée » que les journalistes, accrédités ou non, collectent en tendant seulement leur micro à leurs interlocuteurs ne suscite apparemment pas d’objection. Si ces journalistes sont loyaux envers leurs interviewés, le sont-ils envers leur public ? On voit tous les jours des correspondants accrédités auprès d’autorités diverses relayer purement et simplement leurs messages. Des journalistes ont embarqué sur un bateau de la marine nationale pour « couvrir » une opération humanitaire. Une telle proximité ne les contraint-elle pas à jouer ainsi le rôle de simples porte-parole ?
Quand les questions ne leur ont pas été préalablement soumises - l’ignorerait-on ? - les interviewés s’en tiennent à une stricte ligne de conduite : ils ont un message à diffuser et un seul : ils savent ne pas s’en écarter malgré de possibles diversions du journaliste pour tenter de les y pousser. États, institutions, entreprises, partis, associations, stars, individus ont ainsi tous un sanctuaire de secrets jalousement gardés car leur survie, leur sécurité, leur stratégie et leur image en dépendent et commandent avant tout de ne pas s’exposer aux coups de l’ennemi. « L’information donnée », qu’ils livrent, peut donc être tissée de leurres : l’autosatisfaction voire l’hagiographie qui visent la promotion de leurs auteurs, n’en sont que les plus apparents et les moins dangereux.
2- Et « l’information indifférente » comme instrument d’une censure discrète ?
On n’entend pas non plus ces journalistes s’émouvoir d’une troisième variété d’information qui remplit antennes et colonnes : « l’information indifférente ». Cette variété d’information, quoique livrée volontairement par l’émetteur, doit être distinguée de « l’information donnée » en raison de son caractère apparemment anodin. Elle comprend les échanges sur tout ce qui ne chagrine pas ou du moins n’importe pas : le temps, la santé, les loisirs, les sports, les faits et gestes des stars et des mondains, les évidences, les détails inutiles, les modes d’emploi, etc.
Mais tant d’insignifiance ne prend d’importance qu’en raison de la place et du temps considérables qui lui sont consacrés. Sans elle, en effet, que resterait-t-il des conversations quotidiennes, des journaux, des émissions radiophoniques ou télévisées ? Elle les envahit de 80 à 100 %. C’est elle exclusivement qui alimente la prétendue « surinformation » contemporaine : la promotion des stars la livre en surabondance ; le babil des bateleurs de radios inonde les ondes. Par un renversement logique, l’omniprésence de la vacuité des propos acquiert donc une valeur stratégique en écartant les autres informations : l’exiguïté du temps et de l’espace fait qu’une information élue ne l’est que parce que beaucoup d’autres sont exclues. C’est en ce sens que l’on peut soutenir qu’aujourd’hui « l’information indifférente » permet de pratiquer une censure discrète : si telle information jugée importante a été passée sous silence, c’est par manque de place disponible, peut-on toujours soutenir.
II - LA TRAQUE DE « L’INFORMATION EXTORQUÉE »
Face à une qualité d’information aussi fade que médiocre, « l’information extorquée » que promet France 2 devrait être la seule réplique qui s’impose. Si l’information stratégique est à ce point verrouillée, il faut se passer de l’accord des émetteurs pour y accéder à leur insu et/ou contre leur gré.
Des informations transmises secrètement
Ce n’est pas nouveau. Entendant se distinguer d’une simple fonction d’enregistrement, un autre journalisme dit d’investigation s’y emploie depuis longtemps, mais le plus souvent en relayant l’information secrète que lui livre un des acteurs d’une affaire pour nuire à son ennemi : ont ainsi été publiés dans les journaux des extraits de procès-verbaux d’audition judiciaire, d’écoutes téléphoniques, de rapports ou de carnets confidentiels. Ce journalisme-là n’a pas trop à chercher : l’information extorquée lui parvient par courrier ou lors de rendez-vous discrets. L’exemple-type reste « l’affaire du Watergate » entre 1972 et 1974 qui a contraint le président Nixon à la démission après la révélation de l’espionnage du siège du Parti démocrate. Les deux journalistes du Washington Post, présentés comme des exemples de ce journalisme, étaient en fait directement informés par W. Mark Felt, directeur adjoint du FBI, qui avait juré la perte de Nixon.
L’apparence, un instrument de lutte contre l’apparence
Une autre méthode, qui n’est pas propre aux médias de masse, consiste à ne pas attendre que l’information soit donnée. Il importe de la rechercher soi-même. La nouvelle émission de France 2 paraît s’inscrire dans cette tradition. « Similia similibus curantur » : la vieille règle médicale, « soigner le mal par le mal » s’applique aussi à l’apparence. Paradoxalement, en effet, elle est un instrument privilégié de lutte contre l’apparence elle-même.
La recherche de l’information extorquée use sans doute de l’enquête critique méthodique attachée à réunir un pluralisme de sources. Mais, le recours à la ruse est parfois inévitable. Les chercheurs en psychologie sociale sont contraints par exemple d’y recourir pour supprimer le filtre déformant de la subjectivité du sujet étudié. Ainsi Stanley Milgram fait-il croire à son sujet qu’il participe à une expérience pour mesurer les effets de la punition sur la mémoire en détournant son attention sur l’élève qui doit mémoriser des mots, alors qu’il s’agit d’étudier sa soumission à l’autorité dans son rôle de moniteur qui reçoit l’ordre cruel de punir les erreurs de l’élève par des décharges électriques croissantes.
Un autre type de journalisme dit « d’investigation » est obligé, lui aussi, d’emprunter des méthodes comparables à l’immersion des indicateurs dans « le milieu » que la police leur donne mission de surveiller, en échange de passe-droits ou, depuis octobre 2004, en France, d’une rémunération.
Ainsi, le journaliste allemand, Günter Wallraff, s’est-il déguisé en Turc, dans les années 80, pour observer les relations des Allemands avec cette communauté immigrée sans éveiller la méfiance des personnes étudiées : il a tiré de cette enquête un livre Tête de Turc (La Découverte, 1986) dont les observations brutales ont fait crier à la déloyauté et au scandale. Ce n’est assurément pas un questionnaire ni un sondage à visage découvert qui auraient permis d’accéder à de pareilles informations.
Une journaliste française, Anne Tristan, a recouru au même stratagème pour étudier les militants du Front national : elle en a tiré en 1987 un livre intitulé Au Front (Gallimard). Elle s’était inscrite au parti, et avait même exercé des responsabilités locales.
Mais, pour enquêter déjà sur les maisons de retraite, un chef de service de l’Hôpital d’Évry (Essone), le Dr Denis Labayle, a dû lui aussi recourir à la ruse. S’en voyant refuser l’accès à visage découvert, l’idée lui est venue de pénétrer dans certaines d’entre elles en se faisant passer pour un médecin, accompagné de sa collaboratrice, désireux de se renseigner pour conseiller d’éventuelles familles de personnes âgées. Il s’est ainsi ouvert des portes et a pu mesurer à quel point était éhontée l’exploitation de « l’or gris » – c’est-à-dire des ressources des personnes âgées – dans les établissements publics comme privés : promiscuité, locaux inadaptés, hygiène déplorable, assistance qualifiée insuffisante, solitude et mépris. Il a donné à son enquête qui a fait du bruit à sa parution en 1995, un titre qui ne peut laisser personne indifférent : La Vie devant nous – Enquête sur les maisons de retraite.
Les risques de « l’information extorquée »
La pratique de l’information extorquée n’est toutefois pas sans risque, surtout de la part d’une chaîne de télévision dont l’objectif est de faire un maximum d’audience. La promesse de livrer des informations obtenues à l’insu et/ou contre le gré d’émetteurs vise à stimuler chez les téléspectateurs le réflexe de voyeurisme. Le titre choisi, Les infiltrés, renvoie d’ailleurs à la mythologie des services de renseignement et du roman d’espionnage. Cette filiation affichée est-elle un gage de fiabilité ? Car on sait que si cet univers est celui de la recherche de l’information extorquée par excellence, il est aussi celui des opérations d’influence pour égarer l’ennemi ou pour déclencher dans un pays un réflexe d’adhésion à une politique.
France Télévision a connu en outre une mésaventure sous la présidence de M. Elkabach. Une émission intitulée La Preuve par l’image, en septembre 1995, a dû être annulée après le fiasco d’un premier numéro : une enquête en « caméra cachée » sur de supposés trafics d’armes dans les banlieues, avait recouru à de simples mises en scène. Il fallait être ingénu pour oser parler de l’image comme d’une preuve. On ne cesse de le répéter, l’image produit déjà, en tant que médium, au moins deux illusions : l’illusion d’une saisie directe de la réalité et l’illusion de sa représentation fidèle. Et, au surplus, comme simple « représentation de la réalité », elle se prête à l’adjonction d’autres leurres au gré de son auteur, comme l’a précisément illustré la malheureuse émission.
La tentation peut enfin être grande de s’affranchir de la loi et de violer le droit au respect de la vie privée d’autrui. Il faut des enjeux intéressant la vie publique d’un pays pour s’y risquer, comme le rappelle un récent jugement de la Cour européenne des droits de l’homme : elle a condamné la France, le 7 juin 2008 pour avoir porté atteinte à la liberté d’expression de deux journalistes, J. Dupuis et J.-M. Pontaut, auteurs d’un livre sur les écoutes téléphoniques de l’Elysée, Les Oreilles du président, publié en 1996 aux éditions Fayard. Elle demandait à l’avenir au gouvernement français « la plus grande prudence » avant de sanctionner pour recel de violation de secret de l’instruction ou de secret professionnel « des journalistes qui participent à un débat public et exercent ainsi leur mission de "chiens de garde" de la démocratie ».
L’émission de France 2 saura-t-elle s’élever à la hauteur de cette mission ? On ne peut en décider d’avance. Les protestations de certains journalistes sont donc prématurées. On souhaiterait qu’ils se montrent aussi préoccupés par "l’information donnée" et "l’information indifférente" qui envahissent inutilement antennes et journaux. Ce ne sont pas elles qui importent à la formation libre de l’opinion des citoyens, mais « l’information extorquée » . Paul Villach
(1) Raphaëlle Besse Desmoulières, « Caméra cachée : la fin justifie-t-elle les moyens ? », LEMONDE.FR | 15.10.08 | 17 h 29.
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