La science sans conscience : de Hiroshima à Gaza ?
Il est un vertige propre au XXIe siècle que nulle époque antérieure n'avait connu avec une telle acuité : celui de contempler, dans un même mouvement de tête, l’infinie grandeur de l’esprit humain et l’infinie bassesse de ses structures politiques. Nous vivons dans un monde où l’homme est capable de forcer les secrets les plus intimes de la matière, de manipuler les atomes un à un, de mesurer le temps à la picoseconde près grâce à la constante de Planck, et de concevoir des architectures informatiques dont la puissance de calcul défie l’entendement. L’humanité a accompli des sauts quantiques technologiques majeurs. Elle a quitté l’état fondamental de l’ignorance pour s’élever vers des niveaux d’excitation scientifique qui s’apparentent à des pouvoirs divins.
Pourtant, lorsque le regard se détache des laboratoires de physique et des processeurs à qubits pour se poser sur la surface de notre Terre, le paysage n'est que sang, ruines et larmes. Le contraste est insoutenable. Au moment précis où notre science atteint son apogée, notre conscience collective semble s’être effondrée. Le sort tragique du peuple palestinien, les massacres méthodiques et documentés perpétrés sous les yeux du monde à Gaza, l’impunité totale d’Israël et la complicité structurelle, militaire et financière des États-Unis d'Amérique ne sont pas des accidents de l’histoire. Ils sont les symptômes d’un mal bien plus profond : le paradoxe absolu d’un progrès technique exponentiel qui sert de béquille à une régression morale abyssale. La physique quantique, le laser, l’intelligence artificielle n’ont pas adouci le cœur des hommes ; ils ont simplement permis de rationaliser la cruauté, de bureaucratiser l’horreur et d’automatiser le martyre des opprimés.
I. L’effervescence du XXe siècle : le don du feu sacré
Pour comprendre comment nous en sommes arrivés à cette dislocation du sens, il faut revenir au point de bascule. Le début du XXe siècle a été le théâtre de la plus grande révolution intellectuelle de l’histoire humaine. En l’espace de trois décennies, les fondations mêmes de la réalité ont été balayées. Lorsque Max Planck découvre en 1900 que l’énergie ne s’écoule pas de manière continue mais par paquets discrets, par « quanta », il ne se doute pas qu’il vient d'ouvrir la boîte de Pandore. À sa suite, Albert Einstein réinvente l’espace et le temps ; Niels Bohr redessine l’atome et théorise le saut quantique ; Louis de Broglie démontre que la matière est aussi une onde ; Werner Heisenberg et Erwin Schrödinger codifient les lois de l’incertain et du probable.
Ce pas géant s'est réalisé dans une Europe en ébullition, au sein d'une communauté scientifique internationale où les esprits les plus brillants dialoguaient, s'affrontaient et se complétaient lors des mythiques Congrès Solvay. C'était l'époque où la pensée humaine changeait d'orbite. On brisait le dogme de l'atome indivisible hérité de l'Antiquité. On comprenait enfin la radioactivité, la lumière, la cohésion des étoiles. Les physiciens de cette époque incarnaient un idéal prométhéen : ils semblaient dérober le feu sacré pour éclairer l'humanité ; en vérité, ce n'est là qu'une image, une métaphore bien humaine. Car en réalité, ces savants ne dérobaient rien : ils recevaient, sans toujours en avoir conscience, des intuitions et des éclairs de compréhension dont l'origine profonde leur échappait – comme si une intelligence supérieure au monde leur soufflait, à travers leurs pensées, des vérités qu'ils ne faisaient que découvrir. L'objectif : « Faire avancer le monde. »
Mais le « feu sacré » qu’ils acquièrent portait en lui les germes qui allaient prouver que l'histoire à chaque fois fait un bond de géant à l’homme dans la maîtrise de l'énergie, mais « l’envers de la médaille » est que les structures de pouvoir dans leur soif de domination s'emparent de la découverte pour perfectionner l'art de la guerre.
Le saut quantique conceptuel est devenu, par la force des nationalismes et des impérialismes, le saut quantique de la destruction. En 1945, à Hiroshima et Nagasaki, la formule de Planck-Einstein (E = h × ν) et la transmutation des nucléons ont trouvé leur application pratique immédiate : l'anéantissement instantané de dizaines de milliers de vies humaines. L'atome, qui aurait dû être le temple de la compréhension universelle, est devenu l'autel des sacrifices géopolitiques.
II. Le XXIe siècle et la technologisation de la barbarie
Huit décennies après Hiroshima, nous voici au XXIe siècle. On aurait pu espérer que l’accès à cette connaissance suprême, que la mondialisation des savoirs et que le souvenir des horreurs passées finissent par engendrer une gouvernance mondiale juste, guidée par le droit et l’empathie. C’est le contraire qui s’est produit. Les puissances impériales contemporaines ont développé une forme de cécité historique et morale totale.
Dire que « la physique quantique n'a rien apporté » à la résolution des souffrances humaines est un constat empirique d'une justesse terrible. La science n'a pas aboli la guerre, elle l'a déshumanisée. Aujourd'hui, dans le ciel de Gaza, la physique quantique est omniprésente. Elle est dans les capteurs infrarouges des drones qui surveillent chaque ruelle, elle est dans les systèmes de guidage laser des bombes qui pulvérisent des immeubles résidentiels, elle est dans les puces en silicium des serveurs d'intelligence artificielle utilisés pour générer des listes de cibles humaines à éliminer.
C'est ici que le paradoxe atteint son comble. Israël, qui se targue d'être la « Start-up Nation », l'un des pôles technologiques les plus avancés du monde, utilise le sommet du raffinement scientifique pour accomplir l'œuvre la plus archaïque qui soit : la domination coloniale, l'expulsion et l'écrasement d'un peuple. Les algorithmes prédictifs, nourris par des décennies de données de surveillance globale, décident de la vie et de la mort de familles palestiniennes entières en une fraction de seconde. Le saut quantique de l’informatique se traduit sur le terrain par un retour à la barbarie la plus brute, vêtue des habits de la modernité chirurgicale.
Et face à cela, la superpuissance américaine, qui a vu naître sur son sol une grande partie de l'industrie informatique et nucléaire moderne, joue le rôle de complice actif et de banquier de l'horreur. Les États-Unis, qui prétendent incarner l'ordre international et le progrès des Lumières, font la démonstration d'une perte totale de vision à long terme. En protégeant diplomatiquement le nettoyage ethnique et en fournissant en flux tendu les munitions et les technologies nécessaires au massacre, Washington détruit le concept même de droit international qu'il prétendait défendre. L'arsenal technologique issu de la science moderne ne sert plus à dissuader les tyrans, il sert à sanctuariser le crime.
III. La courbe brisée : Évolution géométrique de la technique, stagnation linéaire de l'éthique
Pourquoi un tel désastre est-il possible ? La réponse réside dans la nature asymétrique du progrès humain. L'histoire de notre espèce est marquée par une tragédie mathématique :
« Le progrès technique fonctionne par révolutions successives. Il accumule des forces, puis franchit un seuil et change d’échelle de grandeur. L'ordinateur quantique en est le parfait exemple : il ne s'agit pas de calculer un peu plus vite, il s'agit de calculer dans toutes les dimensions de la réalité en même temps.
À l'inverse, l'évolution éthique et politique de l'humanité ne connaît pas de saut quantique. Elle stagne, elle trébuche, elle régresse. L'être humain du XXIe siècle a les mêmes passions destructrices, la même soif de territoire, le même mépris de l'Autre et la même volonté de puissance que le légionnaire romain ou le cavalier mongol du Moyen Âge. La seule différence, c'est qu'au lieu d'une épée de bronze, il possède un missile thermobarique guidé par satellite. Nous avons donné des outils surpuissants à des esprits de sauvages, dira-t-on. Mais ce que les hommes ignorent souvent, c'est qu'une conscience supérieure au monde veille ; et que tout cela n'est peut-être, en définitive, qu'une épreuve pour la condition humaine. »
Les puissances occidentales et leurs alliés souffrent d'une cécité métaphysique. Ils croient que parce qu'ils possèdent la suprématie technologique, ils possèdent la supériorité morale. Ils confondent la puissance de destruction avec la grandeur de la civilisation. Lorsque le gouvernement israélien bombarde des hôpitaux, des écoles et des camps de réfugiés à Gaza avec l’aval et l’aide logistique des États-Unis, il ne fait pas progresser l’histoire ; il organise la faillite éthique de l’Occident. Il prouve que la modernité n'est qu'un vernis technologique posé sur une barbarie inchangée.
IV. La prophétie oubliée des pères de l'atome
Cette dérive, les esprits les plus lucides de la révolution quantique l'avaient anticipée. Après avoir vu leurs théories transformées en champignons atomiques au-dessus du Japon, les physiciens ont été saisis d'un remords universel. Robert Oppenheimer citait les textes sacrés hindous : « Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes. » Albert Einstein confessait que si c'était à refaire, il aurait préféré être simple cordonnier.
Niels Bohr, l'architecte du modèle atomique, a été sans doute le plus politique d'entre eux. Dès 1944, avant même que la première bombe ne soit testée, il comprit que l'avènement de l'ère nucléaire exigeait une refonte totale des relations internationales. Il écrivit des mémorandums prophétiques à Franklin Roosevelt et Winston Churchill. Sa thèse était simple : face à une technologie d'une telle puissance, le secret militaire, les frontières étanches et la logique de domination impériale étaient condamnés à détruire l'humanité. Bohr plaidait pour un « monde ouvert », pour une transparence scientifique totale et pour le partage des connaissances comme base d'une confiance mutuelle globale.
Churchill le prit pour un fou, voire pour un espion potentiel, et refusa de l'écouter. Les politiques ont appliqué les vieilles recettes de la Realpolitik et de la colonisation à une réalité qui exigeait une fraternité universelle. Le résultat fut la guerre froide, la prolifération nucléaire et, aujourd'hui, la prolifération des technologies de surveillance et de destruction ciblée.
La tragédie de Gaza au XXIe siècle est la descendante directe de ce refus d'écouter les scientifiques. Les puissances coloniales ont confisqué le savoir quantique pour en faire un monopole de la violence. Le peuple palestinien est le martyr sacrificiel de cette alliance impie entre le génie de la physique et l'abjection de la politique.
V. Vers un nécessaire « saut quantique » de la conscience
Alors, que faire face à ce constat de désespérance ? Faut-il maudire la science, détruire les laboratoires et regretter l'époque de l'ignorance ? Ce serait une erreur de cible. La science n'est que le miroir de notre puissance ; elle ne dicte pas la direction du regard. Le problème n'est pas la constante de Planck, le problème est l'usage que l'empire fait de la constante de Planck.
Si l’humanité veut survivre aux technologies qu’elle est en train de créer (l’intelligence artificielle générale, la biologie synthétique, l’informatique quantique), elle n’a d’autre choix que d’accomplir, elle aussi, son propre saut quantique moral.
Ce saut de conscience exige de briser plusieurs dogmes obsolètes qui maintiennent notre monde dans l'état de guerre permanente :
« L'abandon de l'impérialisme et du suprémacisme : Aucun peuple, aucune nation ne peut s'arroger le droit d'en dominer ou d'en exterminer un autre au nom de sa sécurité ou de sa prétendue supériorité technologique. Le sort de l'humanité est intriqué, au sens physique du terme. La souffrance d'un enfant à Gaza est une tache indélébile sur la conscience de l'homme qui vit à New York ou à Tel-Aviv. »
La subordination de la technique au droit international : « La science doit être encadrée par une éthique de justice inconditionnelle. Le droit international ne doit plus être ce chiffon de papier que les grandes puissances invoquent pour leurs ennemis et piétinent pour leurs alliés. Il doit être la loi universelle, s'appliquant avec la même rigueur que les lois de la gravitation. »
La décolonisation des savoirs : Les technologies de pointe ne doivent plus être des instruments de coercition aux mains d'un petit club d'empires complices. Elles doivent être réorientées vers les véritables défis de notre temps : la guérison des maladies, la transition énergétique face au chaos climatique et la redistribution des ressources pour éradiquer la misère.
Le XXIe siècle sera le siècle du choix de l'orbite. Soit l'humanité refuse de changer de modèle politique, continue de gérer ses conflits par la force brute de ses algorithmes et de ses armes de destruction massive, et elle finira par s'autodétruire dans un ultime effondrement systémique. Soit elle accepte de faire ce bond éthique, de calquer sa maturité politique sur sa maturité scientifique, et d'entrer enfin dans l'ère de la coexistence juste.
Le martyre du peuple palestinien, devant lequel les gouvernants occidentaux ferment les yeux mais qui soulève la conscience des peuples à travers le monde, est le test ultime de cette transition. Il nous rappelle que le véritable progrès ne se mesure pas au nombre de brevets déposés ou à la vitesse de calcul d'un processeur, mais à notre capacité à protéger le plus faible, le plus démuni, le plus opprimé.
Medjdoub Hamed
Chercheur
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