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Accueil du site > Tribune Libre > La volonté acharnée des Occidentaux d’en finir avec le socialisme (...)

La volonté acharnée des Occidentaux d’en finir avec le socialisme africain…

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

Mis en œuvre au Burkina Faso en 1988 à l’initiative de la France, le PPPCR (Projet de Promotion du Petit Crédit Rural) avait tout d’abord été présenté comme un système éminemment mutualiste dont la gestion serait surtout le fait des femmes burkinabé qui avaient décidé de se lancer dans la création de micro-entreprises en solidarité les unes avec les autres, à l’intérieur de groupes qui comptaient, chacun, cinq de ces femmes… Nous savons maintenant que tout cela aura soudainement disparu en 1999… laissant les participantes totalement à l’abandon.

Pour comprendre les grands enjeux politiques d’une telle initiative menée par l’un des pays impérialistes occidentaux les plus expérimentés, il nous faut regarder les différentes étapes qui ont fini par aboutir sur une étonnante catastrophe, alors que, tout de même, la plus grande banque française, la Caisse Nationale de Crédit Agricole, se trouvait associée à ce projet depuis le début… Pour quelle raison avoir prétendu venir au secours de l’extrême pauvreté à l’intérieur d’un pays comme le Burkina Faso qui venait de perdre son tout jeune dirigeant socialiste, Thomas Sankara (1987), et puis, soudainement, tout laisser à l’abandon ?

Nous continuons à nous appuyer sur le groupe Cerise qui fait partie des structures chargées de tirer les leçons qui se dégagent des diverses initiatives prises par ce qui s’appelle la « microfinance »…

Fallait-il, à travers la mise en œuvre du PPPCR, se laisser glisser dans un système très imprégné du socialisme « sankariste » ?… Non, nous dit Cerise
« L’hypothèse d’une transformation en système d’inspiration mutualiste a été écartée par le projet en 1994, sur la base d’une étude menée par un sociologue burkinabé qui montrait que les femmes bénéficiaires étaient avant tout motivées par l’accès au crédit, mais ne souhaitaient pas s’investir dans la gestion du système financier. » (Idem, page 39) 

Ces femmes ne pouvaient-elles pas dire, elles-mêmes, ce qu’elles avaient à dire ?… Pourquoi aura-t-il fallu faire passer leur avis par un sociologue ?… Phénomène tout de même très curieux… N’empêche : voilà donc qu’un premier pan du projet a été abandonné en 1994, après 6 ans d’un fonctionnement dont on nous avait dit que, jusque-là, il avait été particulièrement satisfaisant…

Nous découvrons ensuite la destruction d’un second pan de cette initiative…
« L’option initiale de décentralisation du projet en quatre institutions provinciales regroupées dans le cadre d’une fondation, et appuyées par un service commun, a été écartée, notamment par l’absence de statut juridique des fondations au Burkina Faso » 

Qu’est-ce donc qu’une fondation en droit français ? Quel était le statut qu’il aurait été souhaitable de retrouver au Burkina Faso ? Pour répondre à la première de ces deux questions, nous avons consulté le site d’un cabinet d’avocats spécialisés dans ce genre d’institution : http://www.brahin-avocats.com

Voici quelques éléments principaux qu’il faut mettre en lien avec cette motivation première qui paraissait animer les femmes pauvres du Burkina Faso qui avaient perdu leurs outils de production à cause d’une terrible sécheresse et qui comptaient rétablir ceux-ci en bénéficiant de l’aide « charitable » de la finance internationale telle qu’elle était représentée ici par la France…

Cela aurait-il pu se trouver réalisé à travers la création d’une « fondation », c’est-à-dire un acte par lequel
« une ou plusieurs personnes physiques ou morales décident l’affectation irrévocable de biens, droits ou ressources à la réalisation d’une œuvre d’intérêt général et à but non lucratif. » ?

Voilà qui aurait été tout à fait contradictoire avec le rôle d’une banque : en tant que telle, elle ne peut agir qu’à titre lucratif : on doit lui rendre le capital initialement prêté ainsi que les intérêts exigés (26 % pour les femmes burkinabé)… Cependant, abstraction faite d’une intervention directe de la Caisse Nationale de Crédit Agricole dans le PPPCR, il aurait pu s’agir, pour elle, de faire un don tendant à la reconstitution des outils de production (semences, réhabilitation des terres agricoles, bétail, etc.)… Le tout, sans aucun but lucratif pour elle, et donc à travers la création d’une fondation… Chose momentanément impossible au Burkina Faso. Mais pour quelle raison ?

Prenons la suite des explications du cabinet d’avocats à propos des fondations instituées en France, et nous allons découvrir qui est juge du fait que telle ou telle fondation agit effectivement dans le sens de l’ « intérêt général » et sans poursuite d’un « but lucratif » :
« La première condition d’existence d’une fondation, quelle qu’elle soit, est d’être reconnue par […] le Préfet du département de son futur siège. »

La surveillance partira donc de cet endroit… Par conséquent, à travers le préfet, elle dépendra de la puissance publique… De ce point de vue, nous sommes déjà presque dans le socialisme d’État… Comment s’étonner que les dirigeants d’un pays tel que le Burkina Faso, « libéré » de Thomas Sankara, n’auront surtout pas été poussés par les Occidentaux à mettre en place un statut de fondation… dont pourtant l’éventualité d’utilisation avait été soulevée devant les femmes burkinabé (puisque Cerise nous en parle) ?…

Nous voyons qu’il s’agissait, là encore, d’un leurre… Mais revenons à la suite de l’analyse de Cerise :
« C’est finalement un statut de société par capitaux, éventuellement associée à une ONG de développement prenant en charge sur un mode subventionné toutes les zones qui n’auraient pas encore atteint l’équilibre financier, qui a été retenu en 1996, et qui devait être mis en œuvre pendant la troisième phase du projet (1997-2001). » (Idem, page 39) 

Nous savons qu’en fait, tout a été détruit dès 1999… Mais, dans un moment où l’impérialisme ne se cachait plus puisqu’il n’est plus question que de… capitaux (qui devront être rentables sur le dos des femmes burkinabé occupées à s’arracher, elles, à une misère profonde)… Où aura-t-on trouvés ceux-ci ? Voici comment Cerise répond à cette question :
« Quatre types d’actionnaires étaient pressentis pour participer au capital : la CNCA, des actionnaires extérieurs (investisseurs éthiques, banques européennes, etc.), l’opérateur Sahel Action et les salariés du projet. Ni Sahel Action, ni les salariés du projet n’ayant les moyens d’investir, plusieurs formes de dotation avaient été envisagées. » (Idem, pages 39-40)

Nous n’en saurons pas plus sur ces dernières… qui n’auront sans doute été qu’ « envisagées »… Voici qu’il ne reste plus que la Caisse Nationale de Crédit Agricole et les « actionnaires extérieurs », parmi lesquels les habituels promoteurs des droits de l’homme, et puis les banques européennes par l’intermédiaire desquelles la France souhaite appâter cette Europe qu’elle voudrait bien emmener dans les futurs rapports de forces qui ne manqueront pas de s’établir toujours davantage en Afrique avec les USA, mais aussi avec la Russie et, surtout, avec la Chine…

C’est donc tout cela qui aura été bientôt réduit à néant… faute d’avoir pu continuer à tromper les femmes pauvres du Burkina Faso… du regretté Thomas Sankara

Nous allons maintenant pouvoir prendre connaissance de toute cette histoire du PPPCR en l’étudiant de l’intérieur, c’est-à-dire à travers les rapports de forces qui s’y sont établis entre la tendance socialiste, mutualiste, collectiviste, d’un côté, et les intérêts du grand capital international de l’autre…

NB. La suite immédiate est accessible ici :
https://remembermodibokeita.wordpress.com/2020/06/23/une-pauvrete-africaine-que-loccident-nhesite-pas-a-venir-pietiner-au-nom-de-la-charite/


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3 réactions à cet article    


  • Septime Sévère 3 septembre 14:53

    Ce ne sont pas plutôt les Africains, par hasard, qui auraient la volonté acharnée d’en finir avec les expériences socialistes que quelques escouades de colonels leur ont infligées au XXe siècle ? 


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 3 septembre 15:23

      @Septime Sévère
      Bravo !... Vous avez lu le titre. C’est déjà ça...
      Il vous reste à répondre à la question que vous posez : elle est très intéressante.
      Nous sommes plusieurs à attendre les développements qui s’imposent...
      Allez-y. Il y a de la place...


    • sylvain sylvain 3 septembre 15:22

      les banques n’ont surement pas été faites pour aider les pauvres, quelle drole d’idée . Elles ne l’ont jamais fait ici et elles ne le feront pas ailleurs . Elles ont d’ailleurs toujours fait parties de ceux qui voulaient en finir avec le socialisme, en afrique ou, encore une fois, ailleurs .

      Les pauvres en général ne sont pas dupes, mais quand vous crevez la dale, vous acceptez tout ce qu’on vous propose .

      A part ça, comme je l’ai déja signalé à cet auteur, je suis un occidental et je vous assure que je ne cherche pas à nuire au socialisme africain, ni à un quelconque socialisme qui arriverait tant bien que mal à s’organiser

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