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Le chef inaudible, nouvelle étape vers la démocratisation

N'écoutez jamais les chefs, ou faites semblant de ne pas les entendre. C'est la leçon de démocratie que nous donnent les tribus indiennes, décrites par Pierre Clastres dans La Société contre l’État en 1974 et hélas presque disparues. Toutefois nous avons pris de la graine, car nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus écouter les chefs. C'est d'après moi un signe révélant la démocratisation profonde de la Société.

"Si le chef doit, comme tel, se soumettre à l'obligation de parler, en revanche les gens auxquels il s'adresse ne sont tenus, eux, qu'à celle de paraître ne pas l'entendre.
 
Et, en un sens, ils ne perdent, si l'on peut dire, rien. Pourquoi ? Parce que, littéralement, le chef ne dit, fort prolixement, rien. Son discours consiste, pour l'essentiel, en une célébration maintes fois répétée, des normes de vie traditionnelles : « Nos aïeux se trouvèrent bien de vivre comme ils vivaient. Suivons leur exemple et, de cette manière, nous mènerons ensemble une existence paisible. » Voilà à peu près à quoi se réduit un discours de chef. On comprend dès lors qu'il ne trouble pas autrement ceux à qui il est destine."
 
 
Pierre Clastres, La Société contre l'Etat, chapitre 7
 
 
Ne rien dire, mais fort prolixement, c'est ce que Macron fait à merveille depuis la campagne présidentielle. Il nous a habitué à dire tout et son contraire, inversant le sens des mots, souillant le plus noble d'entre eux : Révolution, pour en faire le titre de son livre programmatique. Il devait tout changer, tout en renforçant l'ordre établi. Il disait vouloir mettre le citoyen au cœur d'une Ve République monarchique, il devait protéger en dérégulant, et mixait transcendance et horizontalité. Depuis qu'il est contesté, il multiplie les injonctions au conservatisme.
 
Il s'inscrit en défenseur de la Ve République autoritaire, paternaliste, néo-colonialiste.
 
Il défend l'Union Européenne rejetée par une majorité de ses concitoyens.
 
Il se veut le protecteur des vitrines et de l'Economie.
 
Il protège Vinci contre les contribuables.
 
 
Chaque discours présidentiel est un peu plus ridicule, et celui qui le profère l'assène avec une gravité surjouée toujours plus risible.
 
 
Ce discrédit sur la parole présidentielle est en réalité une excellente nouvelle. Elle est le signe d'une nouvelle étape de la démocratisation de la société. Nous parlons ici de « démocratisation de la société » et non de l’État ou des institutions, comme on peut parler ailleurs et en d'autres temps de « sécularisation de la société ».
 
 
Puisque les gens n'écoutent plus le Président (le processus a commencé bien avant l'actuel), c'est que la Société reprend le dessus. L’État ne peut plus seulement asseoir sa légitimité sur le recrutement de supplétifs « issus » de la Société civile.
 
 
Sans être révolutionnaire (hélas !), l'immense majorité de la population saurait s'entendre sur l'essentiel : relocalisation de la production d'objets, taxation des transactions financières, valorisation des savoirs traditionnels, protection de la biodiversité et défense du principe de précaution, investissement dans les technologies utiles non-militaires, développement du temps libre et des relations humaines.
 
 
S'insurgeant contre l’État, et dénonçant la légitimité du recours de celui-ci à la violence, la Société affirme sa souveraineté. Par delà les factions, que les élections encouragent, une Société démocratisée, contre l’État autoritaire, trace son chemin. Pour éviter la guerre totale de l’État contre la population, la Société devra trouver des moyens de se donner du pouvoir par la conquête des institutions. Si l'on regarde vers les montagnes suisses, plus proches de nous que l'Amazonie, le RIC est une solution raisonnable. D'ailleurs, les grèves et les coups de matraques apparaissent comme des pratiques surannées et jamais le président de la République ne se prend pas pour un caïd. Peut-être parce qu'il change chaque 1er janvier et dispose de prérogatives modestes. Comme un chef indien, son pouvoir est surtout honorifique : il doit entre autres prononcer ses vœux à la Nation et ouvrir la foire agricole de Saint-Gall.

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4 réactions à cet article    


  • Arogavox 26 décembre 2018 10:16

    Clair, concis et percutant : merci !


    • zzz'z zzz’z 26 décembre 2018 12:22

      L’élection a déjà fait dans cette province européenne une idolâtrie des chefs ; il n’y a qu’à feuilleter un Lustre de France pour se détromper sur le fait que les européens à plaque d’immatriculation FR aient quelque sens commun.

      L’identification aux « élites » — de gros nases sortis du lot pour leur tempérament de suiveurs invétérés — donnent ce peuple « banc de poiscailles » dont la prise dans le chalut médiatique fait le résultat des élections.

      L’espoir vient de jeunes générations, pour qui la vénération télévisuelle et médiatique des premiers de cordée est teintée d’ironie comme celle de leurs parents aux cultes religieux.


      • Taverne Taverne 26 décembre 2018 14:55

        Macron et la 7ème compagnie

        Pas si viiite ! Pas si viiiite !

        (Plouf )

        Il a glissé tout seul, le chef.

        Il est marrant l’chef, y glisse y dit q’c’est nous !

        Bin, maintenant, en quelque sorte, c’est nous qu’on fait la tenaille. il est coincé le chef.


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