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#69 des Tendances

Le discours, une construction située

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Le discours dépend de la culture

Le langage est une construction sociale qui s’intègre dans un cadre culturel. Par exemple, il existe des mots intraduisibles d’une langue à une autre, les normes de politesses, comme le tutoiement ou le vouvoiement, varient, le genre d’un terme peut différer et être masculin dans une culture donnée et féminin dans une autre, l’humour ou l’ironie reposent sur des références propres à une communauté, les jargons peuvent montrer l’appartenance à un groupe, etc. Ensuite, les langages ne sont pas appris par la seule acquisition de règles, mais par interaction avec l’entourage. Il n’y a donc pas ici de code biologique universellement partagé. Les idées véhiculées sont, elles aussi, relatives. Le concept de liberté, entre autres, peut ne pas avoir la même signification dans notre société, dont l’héritage vient des lumières ou en Orient où l’organisation est conçue de manière collective.
Ensuite, selon certains linguistes, la langue influence directement la pensée. Certaines formules peuvent alors être mal interprétées dans une culture qui n’en est pas à l’origine.
Puis, chaque civilisation possède des codes (mythes, symboles, proverbes, histoire) qui ne sont pas universels. En Chine, le dragon est le signe de la puissance impériale, de la sagesse et de la force, en Inde, la vache est sacrée, en Occident, la croix est associée à la chrétienté, les dictons sont pleinement inscrits dans le contexte social, etc.

Le discours est lié au temps

Le sens des mots évolue. Ainsi, la démocratie représente chez les Grecs un concept qui s’apparente plutôt à une aristocratie excluant les femmes et les esclaves. Cela ne correspond pas à la définition que nous en faisons actuellement où le pouvoir dépend du peuple. Pour les Romains, le mot «  travail  » venait de tripalium (instrument de torture), il était donc associé à la souffrance. Le terme «  informatique  », combinant information et automatique, aurait été inconcevable dans les siècles passés.

Lire un document ancien avec le regard d’aujourd’hui peut mener à des anachronismes, car le lecteur, dans ce cas, ignore le contexte de l’époque. Celui-ci ne transparaît pas directement dans l’écrit, mais il y est présent en filigrane, invisible, pour en comprendre le sens. Des non-dits évidents à la période d’origine du texte, qu’il n’était donc pas nécessaire d’écrire, sont maintenant absents. Sans eux, on peut passer à côté de bien des choses.

Le discours cadré par le lieu

L’exemple bien connu est ici celui de la chocolatine du Sud de la France, qui s’appelle le pain au chocolat au Nord. Mais on pourrait y ajouter le sac, la poche ou le sachet pour désigner ce dans quoi l’on range ses courses, le déjeuner, le dîner et le souper qui ne correspondent pas aux mêmes repas dans tous les pays, la voiture française qui devient le char canadien ou encore la façon de compter avec le soixante-dix qui se transforme en septante en Belgique. Les réseaux sociaux ont tendance à décontextualiser le discours. Cela contribue alors à générer des malentendus.

Enfin, il faut noter l’utilisation de codes spécifiques à des groupes. C’est le cas, par exemple, pour le langage des jeunes ou certaines expressions liées aux banlieues. Ils peuvent être opaques pour d’autres qui ne font pas partie du sérail.

Le discours reste une interprétation

C’est précisément ce vers quoi se penche l’herméneutique. À l’origine, elle était associée à l’explication des textes sacrés ou juridiques dont elle visait à comprendre le sens profond. Pour cela, la prise en compte du contexte historique, culturel et linguistique était indispensable. Ensuite, ce sont les conditions de la compréhension elle-même qui ont été étudiées. L’objectif est donc bien de décrypter la signification d’un discours au-delà des mots qui le figent. La nature exacte de ce qu’il dit ne s’obtient que par une interprétation.

Puis, selon Jacques Derrida, le langage serait toujours traversé de contradictions internes (il appelle cela la différance). La méthode critique de la déconstruction permettrait alors de démanteler ces oppositions et les révélant. Toutefois, une attitude hypercritique peut ici nous détourner de l’essentiel.

Aux yeux de Pierre Bourdieu, maintenant, l’expression est un capital symbolique lié au pouvoir et à la domination. Il favorise la distinction des classes dominantes. Maîtriser cette ressource, dès l’école, laisse envisager des positions sociales plus élevées. Au-delà, les dominés intérioriseraient cette hiérarchie linguistique, ce qui renforcerait les inégalités.

Alors, hormis pour un texte scientifique, comportant une part de factuel, suivant une dialectique rationnelle ou étayé par des équations mathématiques  ; en rester strictement à ce qui est dit n’est pas toujours suffisant. Il faut tenir compte de qui s’exprime  ; défend-il une idéologie présente à l’arrière-plan de ses propos  ? À qui s’adresse-t-il  ; ne cible-t-il pas un certain public en employant des codes spécifiques  ? Quand et d’où parle-t-il  ; y a-t-il un environnement historique ou géographique à considérer pour éclairer le seul contenu  ?

Mais cette démarche n’est pas toujours appropriée au sujet d’un texte actuel et proche autour duquel nous connaissons les éventuels non-dits, puisque nous baignons dans la culture et la société dont il est issu. Dans le discours politique, entre autres, il peut être utile de dégager ce qui relève des faits, de leur explication, des objectifs et des moyens de les atteindre. D’abord, le constat  : est-il effectivement avéré  ? Puis, des causes sont-elles identifiées  ? Si ce n’est pas le cas, on en reste à une simple description d’une situation sur laquelle nous n’aurons aucune prise. En effet, sans facteurs connus, pas de leviers d’action possibles. Ensuite, une direction peut se dessiner, mais celle-ci sera chimérique si l’on ne se questionne pas explicitement sur les stratégies nécessaires pour y parvenir. En somme, le schéma idéal devrait être : il se passe ceci, nous relevons donc un problème, certaines racines en sont identifiées, nous disposons alors d’instruments de contrôle, de là, un objectif d’ensemble est fixé et, pour l’atteindre, nous pouvons envisager une série de mesures clairement exposées.

Enfin, n’oublions pas les principaux piliers qu’Aristote définissait déjà dans tout discours. D’abord, les raisonnements logiques faisant appel à la raison et à l’intellect. On est ici dans la démonstration. Puis, ce qui relève de l’émotion, ou du sentiment et qui cherche à provoquer l’empathie. Cette fois, c’est la disposition d’esprit des auditeurs ou des lecteurs qui entre en jeu. Enfin, ce qui découle de la personnalité et du magnétisme de l’orateur pouvant susciter une confiance peut-être excessive. Il s’agissait à l’origine du caractère moral de celui qui s’exprime.

Mais une fois cela établi, il convient d’en revenir à l’essentiel qui est le contenu brut. L’objectif premier restant de répondre à la question : que dit-on  ? Hors de cela, tout doit finalement être gommé. La rhétorique, l’apparence, le contexte, le charisme éclairent le propos, mais n’en constituent pas l’ossature profonde. Au-delà de la mise en scène incontournable, il faut tenter de ne conserver que le texte prononcé par l’acteur afin de se l’approprier, quitte, peut-être, à le trahir un peu…

Tout cela implique aussi l’humilité par rapport à sa propre pensée. Elle est, et restera située.

Le discours est alors toujours tributaire d’un contexte, mais il n’est pas pour autant arbitraire. Il peut développer une argumentation se voulant objective. Celle-ci pourra permettre une part d’universalité.

Des universaux au-delà de l’espace et du temps  ?

  • Les mathématiques reposent sur des structures logiques indépendantes des cultures. Des notions comme les nombres ou les formes géométriques transcendent les sociétés et peuvent même exister sans écriture. Toutefois, les symboles et la notation peuvent varier. Les Mayas, par exemple, utilisaient un système numérique en base 20 n’employant que trois signes et présenté verticalement. Les Romains comptaient en base 10, mais se servaient de cinq lettres (I, V, X, L, C et M) pour écrire les nombres. Pourtant, les résultats (à l’instar du calcul du temps) restaient précis et compatibles avec d’autres systèmes. Les mathématiques sont donc universelles dans leur logique et leur abstraction, mais leur représentation et leur mode de diffusion peuvent différer.

    La science repose avant tout sur une méthode qui garantit des conclusions valables partout et toujours. Mais elle n’est pas neutre de par les valeurs, et les priorités des sociétés qui la développent, en particulier dès qu’il s’agit de technologie. De même, si les faits scientifiques sont universels, leur interprétation peut changer. La science, comme les mathématiques, est donc universelle dans sa méthode et les lois fondamentales qu’elle traduit, mais son développement et son application sont influencés par la culture et l’économie.

  • L’art permet le partage d’émotions esthétiques et touche des cordes sensibles universelles. Les peintures rupestres (Lascaux, Chauvet) ou les sculptures africaines suscitent ce sentiment esthétique, même chez des spectateurs éloignés du monde d’origine de ces œuvres. Mais les codes artistiques varient au cours du temps et selon les civilisations. Certaines créations peuvent ainsi être mal comprises en dehors du contexte qui les voit naître, comme ce peut être le cas pour des représentations religieuses, des tableaux figurant un évènement précis ou l’art contemporain…

  • Les «  valeurs humaines  » : Les droits de l’homme reconnaissent des valeurs fondamentales communes, comme la dignité, la liberté, l’égalité et la justice, l’interdiction de l’esclavage ou la protection de l’enfance. Les anthropologues listent certains traits moraux que l’on retrouverait dans toutes les sociétés, tels que le tabou de l’inceste ou la prohibition du meurtre. Mais cela n’est pas toujours universel. Par exemple, dans l’Égypte ancienne, le mariage entre frères et sœurs a été permis dans le contexte royal. L’éthologie des grands singes, famille à laquelle nous appartenons, montre que des attitudes altruistes et coopératives sont observées chez d’autres espèces autant que la notion de «  justice  ». Toutefois, si des comportements sont bien partagés avec les grands singes, suggérant une base biologique universelle, nous avons développé des capacités uniques qui finissent par supplanter ce cadre. Alors, ce qui est considéré comme moral varie beaucoup selon les cultures. Le mariage homosexuel est autorisé dans certains pays, pas dans d’autres. La polygamie est permise dans l’Islam, mais pas en occident. Même la Déclaration universelle des droits de l’homme est discutée par certains États asiatiques  ; c’est le cas de la Chine ou de Singapour. Ils défendent une vision qui met l’accent sur les devoirs collectifs plutôt que sur les libertés individuelles. Sur ce point des «  valeurs humaines  », une fois encore, l’interprétation varie selon les civilisations.

  • Les émotions. Les travaux de Paul Ekman ont montré que six émotions fondamentales (joie, peur, colère, tristesse, surprise, dégoût) seraient reconnues universellement à travers les cultures grâce à des expressions faciales distinctes, y compris dans des sociétés isolées. Toutefois, bien qu’elles soient communes, l’affichage de ces mimiques spécifiques resterait culturellement marqué. Ensuite, les circuits neuronaux impliqués dans les émotions seraient similaires chez tous les humains. Mais, là encore, on finira par observer des variations culturelles dans la manifestation ou la régulation de ces émotions en Occident, en Orient, en Afrique ou en Amérique.

  • La musique. Elle n’a pas besoin des mots pour transmettre. Elle agirait directement sur les structures cérébrales. Pour apprécier une sonate de Bach ou un raga indien, il n’est pas nécessaire de connaître l’allemand ou l’hindi. Elle utilise aussi des architectures mathématiques ou physiques qui possèdent une logique perceptible comme telle indépendamment du lieu et du moment. Certaines formes musicales pourraient ainsi être universellement intelligibles. Cela irait même au-delà, car on observe que certains animaux réagissent à la musique. Sans pouvoir dire ce qu’ils éprouvent vraiment, il semble bien que «  ça leur fait quelque chose  ». Mais, de même que pour tous les points précédents, il y a des limites. Les systèmes musicaux changent selon les cultures, ils peuvent rester compris, mais ne seront pas appréciés uniformément. Le «  beau  », dans cet art autant que dans les autres, n’est pas également partagé. La fonction sociale de la musique est, elle aussi, relative. On peut se tourner vers l’individuel ou le groupe en associant le chant et le rythme à des cérémonies, voire en leur conférant un rôle communautaire… En somme, ce qui peut ici faire la différence, c’est un haut degré d’abstraction autorisant une meilleure réception interculturelle. Par contre, la musique n’est pas un langage et ne transmet aucune information précise.

De tout cela, on peut conclure qu’il n’existe apparemment pas d’universaux absolus et communément partagés. On pourrait au mieux en établir une hiérarchie. Les mathématiques et la science auraient un niveau élevé sur ce plan, l’art, les émotions et les valeurs humaines seraient à une position moyenne et l’éthologie posséderait un poids plutôt faible.

Mais, au-delà du langage proprement dit, la capacité à communiquer par des symboles semble universelle. De même de tout temps, il apparaît que nous avons cherché à donner du sens à notre existence (mythes de la Création, religions, besoin d’explications…). Puis, viennent la créativité et la volonté de transformer le monde à notre avantage. Tout autant la coopération a su se manifester au fil de notre histoire au même titre que les conflits et la violence.

Ne seraient universelles que les structures logiques et mathématiques, indépendamment de leur représentation intellectuelle, les lois fondamentales de la nature, les affects de base et leur traduction dans la biologie neuronale, une quête de signification et de compréhension débouchant sur la re-création du milieu environnant, des relations sociales pouvant être tournées vers la paix et l’entraide ainsi que vers les affrontements et l’agression.

Un discours qui se voudrait plus universel devrait alors s’appuyer sur des systèmes formels issus de raisonnements rigoureux et évitant les références culturelles. Il pourrait aussi mettre en avant les émotions partagées, varier les exemples utilisés en les choisissant dans des traditions ou époques différentes. Surtout, il devrait se fonder sur un langage simple et accessible. Enfin, une relativité incontournable doit être assumée. Ainsi, tout propos, y compris le mien, sera, et restera situé.

Tout passe, tout change…

Le discours est donc grandement relatif. Ayons alors à l’esprit l’histoire qui nous montre que des civilisations entières, parfois très développées, ont disparu. De même, des évènements de notre propre culture, simplement éloignés de quelques siècles, nous sont connus, mais ne sont plus mobilisateurs dans notre quotidien. Ainsi, un propos idéologique, religieux, politique ou social ancré dans un lieu et un instant se verra dépouillé de toute importance ailleurs et, inexorablement, plus tard. En ce sens, pourquoi se battre, et surtout se faire la guerre, pour des idées  ?

Des sociétés brillantes ont disparu avec tout qu’elles avaient développé en termes de croyances, de valeurs, d’idéologies, d’institutions ou d’art. Citons, entre autres, l’empire maya, les civilisations de l’Indus ou minoenne…

De même, des évènements de notre propre histoire deviennent anecdotiques ou incompréhensibles. Par exemple, qui peut appréhender aujourd’hui ce qu’était une lettre de cachet dans l’ancien régime qui permettait d’emprisonner quelqu’un sans procès, ni durée limitée, ni motif obligatoire et sans possibilité de recours  ?

L’histoire est alors soit oubli, soit réinterprétation. Seuls quelques initiés possèdent les connaissances nécessaires à une re-contextualisation autorisant la mise au jour d’un réel, sinon disparu. Mais, même dans ce cas, ce qui était vécu, perçu pensé à l’époque, bien que reconstitué, demeure froid et distant. L’historien ne risque pas d’être blessé ou tué dans une bataille qu’il reproduit et dont il comprend malgré tout les tenants et aboutissants. Il ne prendrait d’ailleurs probablement pas les armes afin de combattre pour les motifs qui ont pu justifier ces guerres passées. Qui le ferait aujourd’hui pour protéger la gloire de l’empire maya ou pour imposer la politique de Rome ou celle des pharaons  ? Ce qui était important hier ne l’est plus maintenant. Et les quelques milliers d’années de notre parcours ne sont rien aux yeux de l’univers.

Alors, si les idées sont éphémères et relatives, pourquoi s’engager à les défendre  ?

D’abord parce qu’elles constituent notre seule réalité et qu’elles structurent notre action autant que le monde que nous créons, même si elles sont contingentes. En ce sens, elles ont des effets concrets sur ce que nous sommes et sur la manière dont nous vivons. Elles ne se cantonnent pas à une pure abstraction. Puis, elles maintiennent la cohésion sociale grâce au socle de valeurs et de croyances partagées qu’elles composent. C’est par elles aussi que nous donnons du sens à notre parcours qui, en dehors de cela, ne possède aucune finalité. Il semble également que nous ayons besoin de récits pour mieux agir collectivement ou pour supporter une réalité parfois difficile. Enfin, l’éphémère n’enlève rien à l’importance du présent.

Pour autant, toutes les pensées ne se valent pas. Entre autres, le fanatisme ou la volonté de changer le monde par la force sont à rejeter, mais là n’est pas le propos ici.

Donc, tout discours ainsi que le sens qu’il porte sont passagers autant que situés et relatifs.

Un positionnement solide s’obtient alors au travers de plusieurs attitudes. D’abord, douter de ses propres croyances et éviter tout dogmatisme, défendre ses opinions, mais en restant ouvert au débat, sachant penser son point de vue comme partiel. Admettre ensuite que toutes les idées puissent être critiquées. Tendre vers un pluralisme inclusif. S’il est nécessaire de se battre, il faut plutôt le faire pour un processus qui permet l’évolution des valeurs, telles que la liberté d’expression, l’éducation, la paix, la science ou le partage. Accepter le fait que tout s’efface. Trouver une forme de détachement dans l’engagement comme dans l’art éphémère où l’acte de création est pleinement investi et réalisé, alors que l’œuvre ne durera pas.

Il est donc légitime de défendre sa vision du monde, mais en restant lucide. Être critique aussi envers soi-même, fuir les dogmes, savoir l’échec possible et éviter le fanatisme. En ce sens, on ne se bat pas parce qu’on imagine son combat comme justifié par un réel éternel et un absolu, mais parce que cela nous rend humains sur l’instant.

 

Mourir s’il le faut, mais les armes à la main

Il s’agit d’avoir un engagement lucide face à l’absurdité. Que cela nous plaise ou non, que nous le ressentions ou pas, tout est déterminé. Puis, notre conscience est éphémère. Mais elle fonde un niveau de réalité où le combat a une signification. Je le dis : «  L’important est d’avoir lutté pour faire reculer le néant en construisant un univers auquel on aura donné une direction.  »

Mourir s’il le faut, c’est accepter la finitude et le déterminisme. Les armes à la main, c’est créer du sens dans un cosmos vide de finalité, refuser le nihilisme, même si la tentative peut être vouée à la défaite. Agir et s’engager correspond alors à l’élaboration de notre réel. En ce sens, le stoïcisme passif peut conduire à la résignation et le renoncement nous fait abandonner notre liberté. J’ajoute : «  Notre devoir est, au sein du monde que nous fabriquons, de lutter pour élaborer un tout où notre présence peut redevenir centrale  » et si l’échec advient, l’important est d’avoir résisté.  »

Mais, se battre doit se concevoir hors de toute guerre. Celle-ci reste un crime contre l’humanité, quelles qu’en soient les causes et l’issue. Elle n’est d’ailleurs pas une fatalité, mais un choix. J’en conclus que «  si l’on doit parfois combattre pour un intérêt supérieur à soi, cela peut arriver lorsque l’on est contraint de protéger les siens ou de se préserver de la barbarie, on ne peut le faire qu’en conservant malgré tout la libre décision de ses actes  ».

Alors, oui, tout est déterminé, la mort est inévitable et l’univers empirique est indifférent. Tout ce que nous pourrons imaginer est donc subjectif, relatif et discutable. De plus, tout cela disparaîtra inexorablement à plus ou moins long terme. Pourtant, notre conscience sait fabriquer du sens en réinterprétant les déterminismes. Une chaîne causale stérile devient ainsi un récit cohérent. C’est précisément là que réside notre libre arbitre qui n’a, dans ce cas, plus rien d’illusoire. D’où la responsabilité que nous avons dans l’élaboration de notre monde, qui peut justifier une lutte tournée vers cet engagement lucide que peut être l’humanisme. Ici, un cadre éthique s’impose, mettant en avant cette position comme réponse à l’absurdité. On y défendra, entre autres, le respect de la vie, la justice, la paix, l’éducation ou le convivialisme.

Cet humanisme est, lui aussi, entièrement situé et donc relatif autant que discutable aux yeux de certains ou selon des valeurs culturelles différentes. Mais il soutient des idéaux qui semblent pour le moins «  tolérables  », voire «  acceptables  » par le plus grand nombre.

 


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