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Le néolibéralisme suisse dans la tourmente

Le Parti libéral-radical suisse, parti fondateur de la Suisse moderne de 1848, est à nouveau dans la tourmente. 

Oubliés semblaient les déboires de la faillite de la vénérable compagnie aérienne nationale « Swissair » (1) de 2001, oubliée la quasi faillite de la banque UBS (2) de 2008, oubliée la descente aux enfers, face aux succès électoraux de sa rivale, le parti réactionnaire UDC, devenue la première force du pays depuis, engendrant le blocage complet de la politique.

Les élections fédérales de 2015 avaient pourtant marqué une légère remontée de la pente et une reconquête de l’électorat conservateur. Et maintenant ça. En pleine consultation au parlement fédéral d’une nouvelle et énième réduction de l’imposition des entreprises (3), son cheval de bataille, deux de ses figures de proue, le magistrat genevois Pierre Maudet, désormais « Pierre Le Maudit », et son pendant vaudois, Pascal Broulis, se retrouvent simultanément sous enquête judiciaire.

Sandra Gössi, la nouvelle présidente, s’est immédiatement précipitée devant les micros pour amorcer la bombe. Elle exprime, à qui veut l’entendre, son désarroi face aux égarements de ses poulains romands, martelant encore et encore la devise du parti : honnêteté, intégrité, loyauté.

Acte 1 du nouveau psychodrame du Parti libéral-radical suisse : En tant que conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet, responsable du Département de la sécurité depuis 2012, accessoirement responsable de la gestion de l’aéroport et du projet « Agglomération du Grand Genève », réélu brillamment le 1er juin dernier, président du « directoire », a l’habitude de s’entourer d’amis qui le lui rendent bien.

La note pour son 40ème anniversaire, par exemple, fêté en mars dernier dans un bar huppé du quartier genevois des Grottes, du nom de « Escobar », (cela ne s’invente pas), en présence d’une cinquantaine d’invités, triés sur le volet, il se l’est fait régler par des amis, entrepreneurs dans le domaine de l’immobilier, Antoine Daher et Magid Khoury (PLR), accessoirement propriétaires des lieux via la société d’investissement genevoise Capvest Advisors SA, spécialiste en « stratégie immobilière ». Il se murmure qu’à ce service aurait précédé un traitement de faveur lors de l’attribution d’un permis d’exploitation en 2017 (SFR). Jusqu’à là, rien de bien méchant. On se souvient de l’ancien maire de Genève, André Hediger (PDT), qui avait « fait sauter les bûches » de ses amis, une tradition genevoise.

Seulement, soudainement, au printemps dernier, les médias ont finalement osé jeter un coup d’oeil derrière la façade lisse de cet enfant prodige de la politique locale, et nationale, presque Conseiller fédéral, candidat à la succession du neuchâtelois, Didier Burkhalter (PLR), démissionnaire, dégoûté de la politique fédérale. Et, ils ont trouvé du piquant. A part des fêtes arrosées le magistrat se fait également offrir des voyages privés, en qualité de « magistrat genevois », le partenariat public-privé, une spécialité de la pensée néolibérale de son parti. Seulement le magistrat oublie sciemment d’en informer ses collègues.

Ainsi entre le 26 et le 30 novembre 2015, sur invitation officielle du cheik Mohammed ben Zayed Al Nahyane, prince héritier de l’émirat d’Abu Dhabi, accessoirement Ministre de la défense, Monsieur Maudet, sa famille, son chef de cabinet Patrick Baud-Lavigne, ainsi qu’un ami de longue date, un entrepreneur genevois, actif dans le domaine immobilier, du nom de Antoine Daher, se rendent à Abu Dhabi, ce confetti au bord du Golfe Persique, pour assister à une course automobile de « Formule 1 ». Ce dernier se serait chargé de l’organisation de l’excursion, dont les frais, on parle de CHF 50'000, auraient été gracieusement pris en charge par le pays hôte. Se sentant « un peu » coupable M. Maudet aurait fait don de CHF 4'000 à l’église avant son départ. Dieu pardonnera.

Une fois sur place, Monsieur Maudet était rejoint par ses amis Magid Khoury (PLR) et un ponte de la finance d’Abu Dhabi, Philippe Ghanem. Tout à fait par coïncidence, selon Monsieur Maudet, il aurait également rencontré, sur place, son hôte, Mohammed ben Zayed avec qui il aurait eu des entretiens de nature politique, entretiens affichés d’ailleurs dans des bulletins officiels dans le royaume du pétrole mais méconnus de ses collègues à Genève. Le partenariat public privé.

Après la découverte du pot aux roses, lors d’une conférence de presse, le magistrat applique la « stratégie du salami », avouant uniquement ce qui n’est peut absolument plus être nié, un classique en politique.

Une nouvelle « tranche de salami » vient d’être révélé par la télévision suisse alémanique. Il s’agit d’un projet de loi, en cours de traitement, demandant un crédit de construction de 9,5 moi CHF pour un complexe sportif, ainsi que le déclassement d’une zone agricole en zone à bâtir dans la commune du Grand-Saconnex, en face de l’aéroport, déposé par le Conseil d’Etat auprès du Grand Conseil, le 27 mars dernier, pour y loger des terrains de foot pour le Servette FC, qui cherche désespérément un lieu d’entrainement pour ses joueurs.

Détail piquant, la hoirie Tissot, propriétaire des lieux, avait déjà signé précédemment une promesse de vente avec une société immobilière genevoise du nom de Capvest Advisors SA pour la somme de 18,5 mio CHF. Ce partenariat public-privé (décidément) entre la commune du Grand-Saconnex, la hoirie Tissot et l’Etat de Genève permettrait, en cas de déclassement, outre la construction d’un centre sportif, le développement de bureaux et de commerces sur une surface de 90'000 m2, élément qui aurait sans doute une incidence non négligeable sur un éventuel prix de vente. (SRF)

Certes Monsieur Maudet n’est pas en charge du Département de l’aménagement du territoire, mais, premièrement, il ne s’était pas désisté lors du vote, cachant sciemment à ses collègues sa relation privilégiée avec la société Capvest Advisors, et, deuxièmement, il a peut-être fait le calcul de pouvoir aisément convaincre, par la suite, le Grand conseil, majoritairement à droite, du bien-fondé de ce projet. Par ailleurs, on imagine que celui-ci sera très sensible à l’élément « sport » du dossier.

Le 13 septembre, en réaction à la procédure en cours, le Conseil d'Etat annonce, à titre provisoire, qu'il retire à Pierre Maudet le Département Présidentiel, la responsabilité de la police et celle de l'aéroport. Affaire à suivre.

Acte 2 : Le 13 septembre dernier, le Procureur général du canton de Vaud ouvre une investigation préliminaire au sujet d’un voyage controversé en Russie du Conseiller d’Etat Pascal Broulis, autre figure de proue du PLR, chef du Département des finances vaudoises.

Il s’avère que Monsieur Broulis avait participé, en 2013, en compagnie de plusieurs personnalités, dont la Conseillère aux Etats Géraldine Savary (PS), à plusieurs voyages d’étude en Sibérie, organisés par le journaliste Eric Hoesli, un expert en la matière. Jusqu’à là plutôt une bonne chose. Les voyages forment la jeunesse.

Où cela se gâte, c’est quand naît le soupçon que ces voyages auraient pu être financés partiellement par un des participants, le multimilliardaire suédois Frederik Paulsen, Consul honoraire de Russie à Lausanne, propriétaire et Président directeur général de la société pharmaceutique Ferring International Center SA, basée à Saint-Prex, susceptible de bénéficier d’un « forfait fiscal » à titre personnel et un accord fiscal pour sa société avec le canton de Vaud, ce qui serait incompatible avec la loi en vigueur (Tagesanzeiger).

Cette affaire, et, indirectement celle de Genève, pose, à nouveau, la question de la pertinence d’une nouvelle baisse d’impôt pour les entreprises, actuellement discutée au parlement fédéral dans le contexte de l’égalité de traitement entre les sociétés multinationales et les sociétés domestiques, exigée par l’OCDE et les partenaires, avec l’argument « indémodable » de la création d’emplois à la clé.

Dans ce contexte, il est tout de même assez piquant de constater que le Conseil d’Etat vaudois, le seul au niveau national, ait décidé, avec le soutien appréciable du Conseiller d’Etat socialiste Pierre-Yves Maillard et sa collègue socialiste, la Conseillère d'Etat Nuria Goritte (PS), une baisse du taux ordinaire d’imposition des bénéfices des entreprises au niveau cantonal de 20,95% à 13,79%, effectif dès 2019, ce qui représente un manque à gagner de 128 moi CHF pour les finances cantonales, avant même que la réforme fédérale (PF17) ait passé la rampe au parlement fédéral, ce qui, du coup, met sous pression les genevois qui prélèvent 24%. « The race to the bottom »

Les députés vaudois libéraux sont également très actifs au niveau fédéral en la matière. Ainsi le Conseiller national PLR Olivier Feller se réjouit dans les colonnes du quotidien « Le Matin » que « les Etats-Unis de Donald Trump ont baissé leur taux d'imposition des bénéfices des entreprises de 35 % à 21 % et que la France va passer de 33% à 25 % en 2020. En Suisse, les taux seront beaucoup plus bas », et le Conseiller fédéral UDC, Ueli Maurer, en charge du dossier, rajoute que « la Suisse sera « hyper-compétitif » en matière fiscale. Nos voisins mettent déjà le champagne au frais.

Pour la petite histoire, Monsieur Feller, Conseiller national (PLR) est également le compagnon de la Conseillère d'Etat vaudoise socialiste, Nuria Goritte (PS), qui, avec son collègue Pierre-Yves Maillard (PS) a sans doute trouvé les mêmes avantages à ce projet fiscal que ses collègues libéraux. Conflit d’intérêt ? Mais quel conflit d’intérêt ? M. Feller insiste que « sa compagne et lui séparaient autant que possible leurs vies, privées et professionnelles. S'ils vont parfois ensemble au théâtre ou au cinéma, ils ne donnent jamais d'interview en commun et ne se laissent jamais photographier ensemble ». (TDG novembre 2016) Nous voilà rassurés.

Au niveau communal, les premiers effets se font d’ailleurs déjà sentir. La commune de Nyon vient d’annoncer une augmentation de ses impôts. Pour les entreprises, en revanche, l’affaire est plutôt, comment dire, appréciable.

Il se trouve que celles-ci sont censées d’inscrire, dans leur compatibilité, des provisions pour le paiement des impôts futurs. Cette baisse, à partir de 2019, génère du coup un bénéfice supplémentaire, et inattendu. Ainsi, par exemple, l’entreprise vaudoise Romande Energie, déclare, dans un communiqué du 16 avril dernier, pouvoir inscrire dans ses comptes un « crédit d’impôts différé » de 27 mio CHF, (RTS) qui sera sans doute redistribué sous forme d’augmentations de salaires, à moins qu’il aille alimenter la bulle financière sous forme de dividendes. Les paris sont ouverts.

Qu’une petite parenthèse soit permise à cette place au sujet du futur ex Conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard, candidat à la présidence de l’Union syndicale suisse. Il faut dire que le projet fiscal vaudois a obtenu l’aval des socialistes grâce à des aménagements gracieusement consentis par le patronat sous forme de ce qu’on appelle à la Diocèse de Lausanne « l’aumône ».

Ainsi, dès le 1er septembre de cette année, les primes d’assurance maladie seront plafonnés à 12% du revenu dans le canton de Vaud, mesure dont bénéficieront 39% des ménages. En tant que socialiste, Monsieur Maillard aurait pu argumenter que les primes d’assurance maladie sont trop élevées dans ce pays, d’une part parce qu’elles sont gérées par des caisses privées, ce qui majore le coût de gestion dû à la rémunération du capital, d’autre part parce que la part du secteur privé dans la santé publique suisse est le plus élevé au monde derrière les Etats-Unis (OCDE) et finalement que les prix des médicaments en Suisse coûtent, en moyenne, le double par rapport à ceux de nos voisins. Par conséquent les questions de santé publique n’ont rien à faire dans un dossier sur la fiscalité des entreprises.

Porté par son expérience vaudoise, Monsieur Maillard, souhaite apporter son concept à la gestion de l’Union syndicale suisse, en cas d’élection. Ainsi il déclare dans une interview du 12 septembre dernier, accordée au quotidien 24heures, que « au lieu de remplacer le salaire quand celui-ci fait défaut, il faut désormais créer des mécanismes au complément pour cette partie de la classe moyenne qui s’appauvrit, telles que des prestations complémentaires familles, rentes-pont pour les chômeurs en fin de droit et proches de la retraite, ainsi que le plafonnement des primes maladie en fonction du revenu ».

Les allemands appellent ce concept « Hartz IV » ou « Grusi » (Grundsicherung), la subvention des salaires par l’état. Mais que va faire Monsieur Maillard à l’Union syndicale Susse si ce n’est pas pour se battre pour des salaires décents ?

La redistribution des richesses passe par une augmentation massive de l'imposition des revenus du capital et une baisse de l’imposition du travail, couplée d’une augmentation massive des salaires et la diminution du temps de travail. Somme toute, le modèle suisse jusqu’ici, du moins en ce qui concerne les salaires, les prestations sociales ayant toujours été sollicités par une infime partie de la population. Mais ce n’est pas ce que Monsieur Maillard proposera à la tête de l’Union syndicale suisse.

Décidément, les socialistes suisses font la même erreur que leurs acolytes européens, avec un retard de vingt ans.

explications :

  1. Confrontée à la libéralisation du trafic aérien, la direction de la compagnie « Swissair », s’était dotée, sous la direction de Philippe Bruggisser, d’une stratégie agressive d’acquisition, stratégie qui finit par la mise en faillite de l’entreprise en 2001, juste avant que la Confédération, concernée par l’impact sur l’emploi, avait encore injecté 600 mio CHF en guise d’augmentation de capital et accordé un crédit de 1,5 mia CHF. Ressuscitée sous le nom de « Swiss » elle fut finalement vendue, en 2005, pour une bouchée de pain à la compagnie allemande « Lufthansa ». Le président du Conseil d’administration de l’époque, qui assista à la descente aux enfers de Monsieur Bruggisser, fut l’ancien Conseiller d’Etat libéral radical zurichois Eric Honegger. Au Conseil d’administration de l’ancienne « Swissair » siégea également sa collègue de parti, la conseillère aux Etats libéral radical Vreny Spoerri. Ce fut la première vague de transfert de vote de l’électorat conservateur vers l’UDC. (19,9 vs 17,8 en 2003)
  2. Secouée par la crise financière de 2008, la première banque suisse UBS avait urgemment besoin de 6 mia CHF pour recapitaliser des crédits pourris, un classique dans la finance. La Confédération dut se résoudre à créer une « bad bank » financée par la Banque Nationale Suisse. Pour la petite histoire l’ancienne UBS avait déjà un petit problème avec son PDG de l’époque, Mathis Cabiallavetta, (actuellement membre du conseil d’administration du hedge fund américain Blackrock (4'700 mia USD sous gestion) en bonne compagnie de son compatriote Philippe Hildebrand, ancien patron de la Banque Nationale Suisse) qui s’était vu contraint d’enregistrer une perte de 1 mia CHF suite à un mauvais investissement dans un « hedge fund » du nom de LTCB (une broutille de nos jours) ce qui avait mené à la prise de contrôle par sa petite sœur bâloise de l’époque la Sociéte de Banque Suisse, formant l’actuelle UBS. Il est assez cocasse de lire dans la presse ces jours, à l’occasion du dixième anniversaire, les justifications de l’ancien président de la Banque Nationale Suisse, Jean-Pierre Roth, qui déclare que « le sauvetage de l’UBS n’a rien coûté au contribuable. » Du point de vue strictement comptable c’est sans doute correct, indirectement en revanche la facture est plus que salée pour le contribuable. L’assouplissement quantitatif, la création d’une « bad bank », une activité à laquelle s’adonnent toutes les banques centrales jusqu’à aujourd’hui, engendrant du crédit à taux zéro, pour les bons débiteurs, a du coup fait exploser les marchés financiers et surtout immobiliers, ce qui explique l’insatiabilité des investisseurs (Capvest, Abu Dhabi etc.) à Genève, Zurich, Londres, New York et ailleurs produisant une flambée des prix immobiliers et des loyers, aggravant les inégalités, préparant le terrain pour une nouvelle crise etc. etc. etc. Les protagonistes de la saga UBS formaient l’élite zurichoise du Parti libéral radical (PLR) de l’époque.
  3. Mise sous pression par l’OCDE et ses partenaires européens, la Suisse est sommée d’abolir le statut fiscal préférentiel des 25'000 sociétés multinationales inscrites dans ses registres. La première mouture d’une nouvelle loi sur l’imposition des bénéfices des entreprises (RIE III) subit un échec devant le peuple le 12 février 2017. Un nouveau projet, (PF17) est en actuellement en consultation au parlement fédéral.

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3 réactions à cet article    


  • Raymond75 17 septembre 08:35

    La Suisse est confrontée aux mêmes problèmes économiques que le reste du monde, mais à la différence des autres pays, elle est une véritable démocratie. Les électeurs décideront.


    • amiaplacidus amiaplacidus 17 septembre 09:16
      J’habite près de la frontière et je m’intéresse à ce qui se passe à Genève.

      Il faut aussi dire que Maudet a été dépossédé par ses collègues de toutes ses prérogatives, il n’occupe plus qu’une coquille vide. Ils ne peuvent pas le démissionner, et je crois que rien n’est prévu dans les lois pour une destitution. Mais sa démission personnelle n’est qu’une affaire de jours, semaine tout au plus.

      Contrairement à la France où des casseroles ne remettent absolument pas en cause la continuation d’un mandat, le peuple suisse semble vouloir nettoyer les écuries.

      • foufouille foufouille 17 septembre 09:17
        chez nous en rance, c’est pas mieux.

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