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Le plus dur est passé

« La plus grande charité envers les morts, c’est de ne pas les tuer une seconde fois en leur prêtant de sublimes attitudes. » (François Mauriac, 1928).

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Triste Noël pour la famille dont, la veille, la mort a saccagé la joie et l’espérance… La maladie est parfois comme un accident ou un attentat, venue d’un ciel bleu azur qui rien n’annonçait, elle s’abat sans crier gare avec une finalité en différé. Cette saleté en forme de crabe qui arrive d’un coup, du jour au lendemain, à une personne en presque pleine forme. Elle ne peut pas être soignée. L’inéluctable est là, sans lendemain. L’indescriptible silence. Les plus proches, un mari, trois enfants, trois petites-filles, encore une mère nonagénaire, deux sœurs… Des ressemblances frappantes.

Ces dernières semaines, la mort a touché beaucoup parmi les proches. C’est à la fois banal et exceptionnel, à la fois ordinaire et singulier, à la fois fréquent et jamais habituel. Le deuil est la chose le plus universellement partagée, sans distinction, pas même d’âge. Il ne s’agit pas ici d’étaler des sentiments de tristesse qui sont réservés au cadre privé, des sentiments évidemment très répandus et aussi vieux que le monde et l’amour, ni de rompre la pudeur des émotions et l’intimité du cercle personnel. Il s’agit juste d’ajouter très modestement des petites pierres de réflexion, par quelques phrases entendues, qui m’ont marqué, par une extraordinaire force de la famille au milieu de son désespoir.

Peu avant la cérémonie, lorsque je suis venu saluer le mari, je l’appelle comme cela ici parce que je ne veux pas en dire plus, il m’a embrassé en lançant : « Le plus dur est passé ! ». Comme un soulagement. Comme pour combattre tous les sentiments de tristesse qui le noyaient. Comme pour surmonter son propre effondrement avec une sagesse nourrie par l’amour. Oui, le plus dur était passé. Quelques minutes plus tard, un ami est venu lire un témoignage : « Elle ne souffre plus. Dérisoire consolation. ».

Oui, le "repose en paix" a pris ici un sens particulier. Pendant quelques semaines, la souffrance était là, palpable, prégnante. Des visites incessantes. C’était comme une condamnation à mort (un peu la situation d’une autre personne), tu apprends que tu as une maladie dont le nom fait lui-même peur. Et moins de deux mois plus tard, tu y es, dans cette boîte.

La maladie parfois laisse un peu de répit, un peu de temps pour se préparer, pour se faire à l’idée, pour se détacher. L’âge avancé aussi aide à s’imaginer le "no future" prochain. Ou à préparer les proches, car soi-même, la sagesse voudrait qu’on soit toujours prêt. La redoutable rapidité a dépassé les pronostics les moins encourageants des médecins. La peur, la tristesse, la colère, le sentiment d’injustice plus que d’abandon, tous ces sentiments qui se succèdent lorsqu’un sort effroyable vient tomber sur un cœur d’amour.

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La cérémonie n’était pas religieuse. Pas question de parler en "son" nom, le "son" reprend la famille qui ne voulait pas être dépossédée de son épouse, de sa mère, de sa grand-mère, de sa fille, de sa sœur, de son amie. Parler de la miséricorde de Dieu, cela l’aurait agacée, la famille. Alors, le préposé aux pompes funèbres a fait office de prêtre. Le maître des cérémonies a officié avec des petits discours de recueillement bien rodés, qui doivent sans doute resservir à chaque occasion, à coups de belles citations de Proust et de George Sand (j'ai proposé Mauriac). Uniquement des témoignages. L’essentiel, quoi. La vie. Le souvenir vivant.

Un peu plus de soixante-cinq ans, elle était là. Pas de signe de croix. Des jets de pétales de rose. Rose, synonyme d’amour. Peut-être aussi de brièveté dans ce passage dans ces lieux.

Heureusement, l’humour n’avait pas quitté l’esprit libre. Au cimetière, les employés des pompes funèbres ont pris congé. Le mari les a remerciés vivement. Mais en insistant : « Merci, mais je ne vous dis pas à bientôt ! ».

Seule assise sur une chaise pliante au milieu des tombes, la vieille dame, débordante de chagrin, voulait aller « jusqu’au bout » de la cérémonie. Tout le monde a maintenant rejoint la salle d'origine pour une petite collation conviviale. Elle peut retrouver un peu de couleurs et son sourire, entourée de visages chaleureux malgré l’œil encore humide. Le plus dur est passé.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 décembre 2017)
http://www.rakotoarison.eu


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