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Accueil du site > Tribune Libre > Le système scolaire allemand (salaire des profs, horaires, finalité et plus (...)

Le système scolaire allemand (salaire des profs, horaires, finalité et plus encore...)

Cette série de 3 articles a pour vocation de décrire à travers des scènes de la vie quotidienne le système éducatif allemand dans le secondaire. Il ne proposera pas de solutions. Il débordera obligatoirement sur la vie en général.

Ce premier article de la série contient 4692 mots. Le lecteur impatient pourra le zapper mais devra attendre la parution du prochain pour aller directement sur sa synthèse de fin et à sa conclusion.

Entrons dans le vif du sujet avec cette vidéo qui date de 2013 mais qui continue de faire le buzz parmi les profs et les élèves allemands. Elle vous permet de comprendre en moins de 2 (minutes) le système scolaire allemand et ses différentes écoles (Hauptschule, Realschule, Gymnasium) et ce truc inclassable appelé Waldorfschule dont le concept existe aussi par ailleurs en France.

 

En voici une traduction libre.

Hauptschule

« Un paysan vend un sac de pommes de terre 50 euros. Les coûts de production s'élèvent à 40 euros.

Calculer le gain ».

Realschule

« Un paysan vend un sac de pommes de terre 50 euros. Les coûts de production s'élèvent à quatre cinquième du produit de la vente.

Quel est le montant du gain ? ».

Gymnasium

« Un producteur agronome (sic) vend une certaine quantité d'un tubercule maraîcher (resic) pour une certaine somme d'argent G. G a pour valeur 50. La granularité de la fonction G est « 1 ». La quantité H représente les coûts de fabrication, H est d'une valeur de 10 unités inférieur à la quantité G.

Dessinez le graphe de la fonction H défini par sa relation avec G et donnez la solution L qui répond à la question : « quel est le montant du gain ? » »

Waldorfschule

« Un paysan vend un sac de pommes de terre 50 euros. Les coûts de production s'élèvent à 40 euros. Et le gain est de 10 euros.

Devoir : souligne les mots « pommes de terre » et chante une chanson ».

 

Je vais faire mes premiers pas dans une Gemeinschaftschule en tant qu'accompagnateur scolaire.

Cela va être sûrement être différent de ma précédente expérience au Gymnasium. Sinon pourquoi avoir crée ce système d'écoles multiples ?

La prof principale m'accueille très gentiment après avoir rempli quelques papiers/formulaires administratifs. Je me suis muni à ce propos du seul sésame pour cet emploi : un extrait de casier judiciaire vierge !

L'école n'est obligatoire qu'à partir de 6 ans.

Avant il est possible de faire une année de Vorschule (le presque équivalent de notre Grande Section) à l'âge de 5 ans.

La Grundschule démarre donc à 6 ans et par la Erste Klasse (1ère classe) et est suivie par la Zweite Klasse (2ième classe) etc... jusqu'en 9ième, 10ième ou 13ième classe selon que vous serez sélectionnés pour aller en Hauptschule, Realschule ou Gymnasium.

Cette orientation/sélection se fait très tôt : à l'âge de 9-10 ans selon le potentiel de l'enfant (ou plus exactement selon celui de ses parents puisque maintenant tous les parents peuvent inscrire leurs enfants au Gymnasium : ce qui soit dit en passant n'est pas forcément une bonne chose pour un enfant peu doué pour les études comme nous le verrons par la suite).

Pour compliquer le tout une réforme de 2003-4 a fusionné les Hauptschule et Realschule en une entité nommée Gemeinschaftschule, entité qui rassemble sous un même toit et dans des mêmes classes les deux structures précédentes. Ceci dans un simple souci de faire des économies (les salariés d'entreprises victimes de fusions savent bien ce que cela sous tend) mais enrobé et vendu aux parents/électeurs comme étant un progrès social non-discriminant.

C'est d'autant plus amusant que tout continue comme avant : la sélection, la différence des notations selon que dans une même classe vous recevez une H-note ou une R-note, le diplôme de fin de scolarité...

En fait cette complication n'amuse que moi et pas du tout les professeurs de ces Gemeinschaftschule qui doivent jongler avec plusieurs systèmes de notation (jusqu'à 4 parfois !) et nous verrons pourquoi par la suite. Jongler en préparant leurs cours pour parfois 3 niveaux différents. On se croirait dans cette école primaire de montagne du film « Etre et Avoir » où un instituteur fait classe à 8 élèves répartis sur cinq niveaux !

 

Allez, je vais encore ajouter une couche de complication.

En 2005 (toujours pour des raisons d'économie) une réforme a vidé les Sonderschulen (encore appelées Föderschulen) de ses élèves. Ces écoles spécialisées dans les Förderschüler (comprenez élèves ayant soit des problèmes physiques et/ou comportementaux graves et reconnus (mongoliens, autistes, accidentés de naissance, apprenant déficient...) bénéficiaient d'un enseignement de qualité. Professeurs spécialement formés, classes de 10 élèves maximum, 2 professeurs par classes. Évidemment ceci avait un coût et un chasseur de performance a crée le concept lumineux d'intégration.

Sous ce couvert on a pu faire de grosses économies en supprimant ces écoles. Leurs élèves ont été parachutés purement et simplement dans les classes des toutes nouvelles Gemeinschaftschulen. Sans que les profs de ces dernières n'aient été formés ! Tout simplement on a crée un nouveau concept : l'accompagnateur scolaire.

A charge pour ce dernier d'assister l'ex-Sonderschüler et nouvellement promu à l'Integration tout le long de la journée scolaire. Bien évidemment tous les ex-Sonderschuler n'ont pas obtenu d'accompagnateurs (où seraient les économies alors) !

Les anciens profs spécialisés -toujours administrativement rattachés à leur ancienne école- ont été dispatchés un peu partout et ainsi chaque établissement possède son professeur spécialiste. Cependant il tend peu à peu à être remplacé par un Pedagogue (encore une économie de faite puisque les salaires en sont moins importants).

Pour faire encore mieux passer la pilule a été inventé un nouveau slogan -l'Integration n'étant pas suffisante- l'Inklusion (concept inventé par les Nations Unies).

Un bon croquis vaut mieux qu'un long discours...

 Explication rapide : intégrer un enfant dans une classe c'est simplement le mettre dans cette classe. L'inclure c'est le faire accepter par les autres et dans les activités des autres.

Noble tâche que celle-là ! Avant ça, on fabriquait de l'exclusion à grand frais et depuis un petit génie à trouvé la solution : l'Inklusion. C'était du Macron avant l'heure !

Toujours dans ce bel esprit économico-révolutionnaire le Schulbegleiter n'a besoin d'aucun diplôme, d'aucune formation pour postuler. Seulement d'un casier judiciaire vierge.

Vous commencez à voir le grand foutage de gueule se profiler ? Une personne sans aucune expérience ni formation particulière qui doit accompagner un enfant en grande difficulté physique ou comportementale.

Ceci vous pose le cadre de mon emploi -hé oui je suis maintenant officiellement l'accompagnateur d'un adolescent gravement psychiquement perturbé de 13 ans qui est en 7ième classe (5ième en France). Schweigerpflicht et Datenschutz (le secret professionnel et la protection des données) m'interdisent d'en dire plus.

Les formalités administratives expédiées je reçois quelques instructions élémentaires et en allant pour mon premier cours la prof en profite pour me faire visiter l'école. Cette dernière est perdue dans la campagne, construite dans les années 1990, donc assez neuve. Elle est pourvue d'un assez beau terrain d'athlétisme avec son terrain de foot au centre. Les bâtiments sont fonctionnels avec moquette au sol et dalle anti-bruit au plafond.

 

En classe c'est un joyeux boxon.

Les élèves remarquent à peine ma présence puisque anticipée par la prof principale. Avec mon ancienne élève j'étais assis à ses côtés. Ici mon élève ne supportant pas ma présence physique à moins d'1 mètre je suis assis au centre de la classe...sans table. Je ne sais pas pour vous...mais se retrouver les bras ballants assis sur une chaise sous le regard curieux de 22 enfants au centre d'une classe...c'est très déstabilisant. Mais on s'y fait vite.

La prof principale qui ici enseigne l'allemand, m'impressionne en mettant vite fin au tohubohu avec une technique simple (ah ! Vous voudriez bien savoir laquelle !) puis elle démarre une discussion avec les élèves au sujet de l'Übernachtung qui aura lieu dans 3 jours.

 

Qu'est-ce que l'Übernachtung ?

Ceci est quelque chose de typiquement allemand et qui à mon avis explique beaucoup le succès de son système scolaire. Il s'agit tout simplement de passer une nuit à l'école. Ne souriez pas ! Cette nuit se passe avec le (ou la) prof principal-e (voilà que je vais me mettre à faire de l'écriture inclusive maintenant) de sa 7ième classe.

Avant les élèves sont trop jeunes. Après les hormones risquent de faire déraper l'expérience !

J'en profite pour préciser le rôle du prof principal. Ce prof est responsable de sa classe vis-à-vis des parents. C'est lui l'interface obligatoire entre l'élève et le parent. Un parent se plaint d'un prof lambda ? Il doit d'abord en parler au prof principal avant par exemple d'aller se plaindre à la direction ou au rectorat. Court-circuiter cette règle est sacrilège et produit en général les effets inverses de ceux voulus par le parent. Je dois quand même tempérer ce propos car comme partout tout fout le camp et de plus en plus de parents, face à des responsables de moins en moins « responsables », n'hésitent plus à faire ce court-circuit !

 

Le prof principal, tel le berger, connaît son troupeau par cœur.

Il le connaît souvent bien mieux que leurs propres parents (vous verrez pourquoi et comment par la suite).

Il est l'interface entre les autres profs et sa classe. Si un prof a à se plaindre d'un élève, il le morigène aussitôt et en direct mais surtout il relate les faits au prof principal par la suite et le plus vite possible. Les élèves sont quelquefois d'ailleurs surpris par la vitesse de réaction suite à un comportement répréhensible.

Il rédige les bulletins. Il avertit les parents des dérives de leurs enfants. Il est le seul à prononcer les sanctions de bases (colles ou retenues, exercices supplémentaires, ramassage de papiers gras...).

Les élèves se préparent donc avec leur prof principale à passer une nuit à l'école. Ils discutent des différentes modalités pratiques : sac de couchage, vêtement de rechange, habits de nuit, trousse de toilette... Puis (puisque le budget de l'école y participe) chacun peut choisir un repas qui sera livré sur place par le traiteur turc (doux euphémisme pour le Kebab du coin). Les élèves sont tout excités par cette aventure et cela se sent bien.

Ce découcher produit des liens essentiels à la fois entre les élèves et entre les élèves et leur prof principal. Et cette nuitée va les marquer. Sans doute pas autant que Konrad Lorentz l'explique dans son descriptif de l'Empreinte chez l'oie, mais quand même. De voir son prof en pyjama avec ses pantoufles avec plein de cœurs brodés tout mignons, les cheveux en vrac et le visage défait d'avoir dormi sur un pauvre tapis de sol, ça crée des liens, je peux vous le dire -parole d'élève !

Et ce même prof est décidément vraiment spécial. Il va les suivre de la 5ième à la 9ième classe. Soit 5 ans durant. Et à l'inverse les élèves vont se fréquenter, se supporter, s'apprécier, bref apprendre « le vivre ensemble » pendant au moins 5 ans.

Il va aussi les accompagner à chaque sortie (visites diverses d'une journée) et aussi à l'occasion d'échange scolaire. Et tout ça ce n'est pas rien. C'est dire toute l'importance que le système accorde à cette notion. On ne met pas n'importe qui à ce poste.

Au vu du poids qui pèse sur les épaules de l'impétrant à ce poste stratégique on s'attendrait qu'une juste et saine rémunération supplémentaire viennent le récompenser. Ou alors un surcroît de prestige associé à la fonction. Curieusement non. Et pourtant il en faut un dans chaque classe ! Et la hiérarchie de faussement s'étonner de la baisse des vocations. Alors on nomme « de force ».

Le lundi matin, en première heure, la prof principale qui a eu des remontées de la part d'autres profs que certains élèves -hors son cours - bavardent trop entre eux, décide de sévir. Elle sépare ces élèves et rebelotte complètement la position des tables et des élèves dans la classe. Encore une prérogative exclusive du prof principal. Il n'y a pas que les sanctions. En effet si un élève répond complètement aux attentes des profs (silence, concentration, propreté...) la récompense peut en être que cet élève peut choir sa place. Au point que certains choisissent de tourner carrément le dos au prof (pas pratique pour suivre le cours au tableau mais tellement cool !).

 

Ensuite elle entame le cours proprement dit qui s'intitule « Klasse Relation ».

Elle lance un ordre bref et toute la classe s'affaire à déconstruire les tables et chaises afin de former un cercle de chaises. A cette occasion un nouvel adulte est là. Il s'agit du pédagogue.

La prof principale prend une grosse balle en mousse et commence à raconter son week-end. En 5 à 6 phrases elle fait son compte rendu en introduisant des traits d'humour qui font rire les enfants. Puis elle passe la balle de mousse à son voisin de gauche. Et chacun de prendre la balle et de se livrer bon gré mal gré à cet exercice.

Certains le font spontanément, d'autres se font tirer les vers du nez...

Cet exercice à lui seul me fait comprendre plein de choses. J'y apprends des secrets en lisant entre les lignes parfois : Freddy qui est ballotté suite au divorce de ses parents un week-end sur deux et qui en souffre -ça se voit à la façon dont il raconte son w.e, Maria qui vit chez sa grand-mère car ses parents ont été déchu de leur droits parentaux, Peter qui est allé suivre Hambourg-Bayern au stade de foot, John qui est resté seul à regarder des séries à la TV, Melissa qui a mangé tout plein de saucisses lors d'un barbecue qui a réuni toute la famille élargie, Petra qui est allée au Spa et qui a essayé des super huiles de massage...

Ces confidences, tous les lundis matins vous révèlent plus de choses sur l'enfant et sa famille que 10 ans de psychanalyse ! Car il y a l'effet d'entraînement qui incite l'enfant à parler.

A la fin du tour, la prof reprend la balle et prend un visage grave pour annoncer que quelque chose ne va pas dans cette classe. Tous se taisent et écoutent concentrés. La prof annonce que Bill a un comportement arrogant qui déplaît à certains élèves. A ces mots plusieurs élèves parlent en même temps. La prof les fait taire rien qu'en soulevant la balle en mousse. M'apparaît alors clairement le rôle de cette balle que tous s'étaient passé avant sans que je comprenne vraiment le pourquoi de cette transmission. Le propriétaire de la balle est seul autorisé à parler (à l'exception de la prof bien sûr).

5 bras s'agitent réclamant en silence la balle. La prof la jette à Cynthia. Laquelle entreprend de raconter une scène où Bill a le mauvais rôle ! A peine a-t-elle fini que sa voisine lui pique la balle et déballe à toute vitesse ses griefs ! Amusée la prof se garde d'intervenir et laisse faire. Elle l'admoneste quand même à la fin de sa diatribe. La balle passe de main en main au fil de la discussion. Bill écoutant et se défendant librement. In fine tout le monde a vidé son sac. Bill a admis qu'il n'était pas un parangon de modestie mais qu'il allait faire des efforts.

Puis la prof fait les annonces qui rythment la vie de la semaine à venir : collecte de l'argent pour telle ou telle sortie, collecte des bulletins signés, annonces d'absence de profs...

J'ai découvert que nous étions 4 adultes (des Schulbegleiter donc) en plus du prof. Soit 4 cas à problèmes pour 22 élèves. Personnellement j'en aurais compté 7. Soit un tiers des effectifs. Et ce n'est pas spécifique à ma classe ! Il faut que je rajoute une explication plausible à cela. Cette école a la réputation de bien s'occuper de cette catégorie d'enfant car elle a le personnel suffisant et suffisamment formé pour cela. Les parents soucieux du bien-être de leur enfant à problème le dirige alors plus volontiers dans cette école-ci.

 

Cours de math. Une petite blonde, fine de moins de 30 ans entre dans la classe.

Elle pose ses affaires sur le bureau, revient au centre de la pièce et attend le silence. Comme cela dure trop elle pousse un gueulante peu en rapport avec son gabarit ! La classe se fige de stupeur, stoppe ses activités et comprend illico qu'elle doit se calmer.

La prof de math nous dit alors « bonjour » puis déroule son cours. Vient l'heure des exercices d'application. Sans attendre d'en avoir reçu l'autorisation (les élèves doivent lever le doigt et attendre d'être interrogés avant de répondre) Kevin, narquois, donne la réponse du premier exercice. Ca ne tarde pas. Il se fait copieusement enguirlander. On passe au deuxième exercice. Idem ! La prof hors d'elle, vire Kevin séance tenante. Lequel sort en faisant claquer la porte à en faire trembler la cloison violemment. Son accompagnatrice lui court après. En effet le pauvre Kevin est sujet à des crises de colères qui nécessitent une telle prise en charge. C'est vraiment dommage car il est super sportif, a un physique d'Adonis et n'est pas bête. Juste caractériel.

 

Cours d'anglais. Une blonde grassouillette d'un trentaine d'année fait son apparition en souriant.

Lequel sourire fond bien vite après une première tentative infructueuse d'amener le silence. Elle y parvient enfin et fait son cours. Sa stratégie consiste à rester le plus possible le popotin sur son siège et à écrire un minimum au tableau. De la même façon que la prof de math elle ne se donne pas plus que ça la peine de s'occuper de ceux qui en on besoin. La règle des 80/20 ou loi de Pareto s'applique pourtant ici à merveille (c.a.d) 20 % d'une population donnée a besoin de 80 % de soins ou d'attention. Cette règle universelle et bien connue de tout humain travaillant avec d'autres humains paraît être inconnue de cette prof.

J'ai décrit ces deux profs car elles sont jeunes et n'ont pas beaucoup de métier. Elles n'ont pas cinquante ans comme la prof principale. Soit au minimum 20 ans de métier. Elles n'en connaissent pas toutes les ficelles. Moi non plus d'ailleurs et loin de là. Mais je sais reconnaître ceux qui les ont et qui les maîtrisent, des autres. Et ce au vu des résultats tout simplement.

 

Voyons maintenant la prof de physique.

Nous changeons de salle pour aller en salle de physique. Vous savez ces salles équipées de tables en bois indestructibles avec des prises électriques partout. C'est une petite brune au visage ingrat. Elle a environ cinquante ans. Mais elle a un sourire, mais un sourire..c'est simple elle respire la joie de vivre ! Elle salue les élèves par un bonjour auquel tout le monde répond en ânonnant gentiment et en choeur un « bonjour Madame X... ».

C'est d'ailleurs extrêmement révélateur la façon qu'ont les élèves de faire passer dans cette simple phrase le ressenti qu'ils ont -soit du prof soit de la soirée qu'ils ont eu ou encore de l'envie qu'ils ont d'aborder la matière. Rien que d'entendre ça un prof sait à peu prés comment va se dérouler son cours.

La prof décrit une expérience afin de mettre en évidence le phénomène de vibration. Puis elle distribue le matériel d'expérimentation (élastique, ficelle, boîtes diverses (pour faire caisse de résonance), fréquencemètre...). Pendant que les élèves se livrent à leur expériences en suivant (très librement) le protocole expérimental dans un paisible brouhaha, la prof noircit au tableau deux panneaux de phrases dont les mots importants se détachent joliment écrits en vert, rouge et bleu.

L'expérimentation finie, la prof demande aux élèves leurs conclusions.

Et à ma grande surprise Kevin lève la main et attend que la prof l'interroge. Ce qu'elle ne manque de faire et Kevin de donner à chaque fois des réponses intelligentes. Mêmes des élèves réputés Sonderschüler arrivent à argumenter ! Puis elle demande aux élèves de recopier ce qu'elle a écrit au tableau. Pendant qu'ils s'exécutent elle farfouille dans son immense sac à main et en sort une grosse boîte de bonbons Harribo. Elle passe dans les rangs afin de voir les progrès de recopiage des élèves et permet à chacun de puiser dans sa boîte. Personne n'abuse et prend ce qu'il estime être son dû.

Bref vous aurez compris que cette prof est beaucoup aimée par ses élèves. Ceux-ci prennent à cœur de lui faire plaisir. Et ils le font en faisant des efforts dans ce cours de physique dont je suis sûr qu'un autre prof -moins humain- réussirait à les en dégoutter à jamais.

C'est là que je me suis souvenu que moi aussi j'ai bossé certaines matières plus pour faire plaisir à mon prof que par amour de ces dernières. C'est particulièrement vrai en primaire mais bien que ce besoin se dissipe petit à petit au fur et à mesure que le cynisme de l'adolescence remplace la soif d'apprendre du plus jeune, il ne demande qu'à revenir. Et particulièrement quand quelqu'un sait appuyer sur les bons déclencheurs. J'ai eu notamment un prof de Fac qui m'a fait cet effet. Je me demande encore aujourd'hui comment il s'y prenait.

 

Puis nous nous transportons en salle de bio.

Vous savez cette salle avec des paillasses et des robinets partout. Le thème porte sur les méfaits de l'alcool. Les élèves ont tourné des petites sanyètes par groupe de 4 ou 5 avec leur téléphone portable (qui de nos jours n'en a pas !) et ont laissé libre cours à leur imagination. La prof principale en fait la projection sur le white Board.

Et là ceux qui suivent se disent : « halte-là ! Qu'est-ce qu'il raconte celui-là dans son article à rallonge. Il a dit plus haut que la prof principale était prof d'allemand. Et voilà qu'il en fait une prof de bio ».

Bravo cher lecteur attentif. Vous avez mis le doigt dessus !

 

En Allemagne chaque prof diplômé d'Etat (c.a.d qui a passé 5 ans d'études supérieures plus un Referendariat qui est un stage actif en tant que vrai prof avec une vraie classe, d'une durée de deux ans sous la tutelle d'un professeur référent) doit avoir deux spécialités.

Et on ne retrouve pas du tout les tandems français d'histoire-géo, de physique-chimie ou de français-latin-grec. On trouve au contraire à peu prés toutes les autres combinaisons possibles. Ce qui fait à chaque fois hurler leurs homologues français pour qui n'enseigner qu'une spécialité est une tâche déjà quasi insurmontable. L'argument massue du « Comment peut-on être bon dans deux matières à la fois ? » cloue le bec au contestataire français.

Pour finir de convaincre le français lettré que ce système ne vaut rien, le diplôme d'Etat allemand validant le droit à un individu d'enseigner en Allemagne, ne précise aucunement les deux matières que vous avez étudiées et que vous prétendez enseigner. Il ne stipule juste que vous avez le droit d'enseigner. Ce qui fait qu'au pied levé un enseignant peut (et même doit, si la situation l'exige) enseigner une matière pour laquelle il n'a pas reçu d'enseignement supérieur et ce, en remplacement d'un jour, d'une semaine ou même d'une année. L'essentiel est qu'il en a la capacité pédagogique. De toute façon les supports de cours existent partout sur Internet et après tout il a un Abi (ou Bac généraliste), le reste n'étant que pédagogie.

 

Retour au cours de Bio.

Quel changement entre ce que j'ai connu comme élève et ce qui se déroule sous mes yeux ! Les dangers de l'alcool...Un vieux gendarme à la retraite nous avait gentiment fait la leçon pendant une toute petite heure.

Sur le White Board donc, le film le plus amusant était la caricature qu'on fait un groupe d'élèves de leur propres vies. Julien joue le rôle du père de famille -une espèce de gros pochtron avachi sur son canapé devant la télé et aux trois-quart endormi, la main traînant au sol et lâchant presque une canette de bière, tandis que Hakim jouant le rôle du fils se faufile dans la pièce pour voler une bière du pack paternel posé sur la table basse. Après l'avoir subtilisée avec succès il va la partager avec sa copine -béate d'admiration devant ce double exploit (braver les foudres du paternel puis boire de la bière).

Cette auto-caricature est absolument hilarante. Par contre je ne pense pas que les élèves aient conscience à quel point. Pour vous l'expliquer je vais vous décrire une autre particularité du système scolaire allemand et des allemands en général. Les élèves qui ont réussi leur Abschluss (ou diplôme de fin d'études) ont le droit de se déguiser comme ils le veulent sur le thème de leur choix. Et sans beaucoup d'inspiration la plupart choisissent d'endosser le rôle d'ASI. C'est l'acronyme de Asozial.

 

Derrière ce vocable d'ASI se cache le « loser » complet de la société.

Ce n'est pas le clochard de nos campagnes non plus qu'un SDF. C'est un être qui est irrécupérable pour le monde du travail et donc pour la société. Il s'habille en Adidas 3 bandes, avec un marcel à trou en été et un sweat à capuche de contrefaçon (de marque Mike) l'hiver. Qui passe ses journées avec ses potes de libation assis sur un muret devant le magasin Aldi. Qui fait ses courses à Aldi, Lidl ou Penny. Qui bénéficie de toutes les aides sociales possibles et qui regarde les émissions de téléréalités ou les chaînes de téléachat. Il fume comme un pompier. Il ne parle pas, il éructe d'une voix éraillée par l'alcool et la cigarette. Quand il rencontre un de ses potes à Aldi, il l'apostrophe joyeusement d'aussi loin qu'il le peut et fait profiter le magasin tout entier de ses derniers exploits. A sa décharge, l'ASI n'est pas du tout agressif car il ne manque de rien et se satisfait de ce qu'il a.

Par contre être soupçonné d'être un d'ASI c'est la pire des réputations qui soit pour un élève. Aussi dans cette école, bien qu'il soit issu assez souvent issu de ce milieu (l'ASI est un être qui comme ses autres frères humains se reproduit), l'enfant va rejeter en bloc ce qualificatif en se caricaturant au besoin mais sans s'en rendre compte.

Sa tenue en temps normal : un survêtement type Nike, des baskets type Nike, un sweatshirt type Nike...Tout est dans le type. Car il n'a pas les moyens de s'offrir cette marque. Par contre pour se grimer il va ressortir un vieux pantalon de survêtement Adidas 3 bandes trop court et le reste à l'avenant.

 

Tiens, à propos, vous savez comment on les repère ?

Ce sont les seuls qui n'ont pas le moyens d'avoir de vêtements différenciés en fonction des saisons. Et les malheureux, de devoir toujours revêtir la même tenue qu'il vente, qu'il gèle ou qu'il fasse une canicule. Survêt, baskets, sweat...Pas de manteau en hiver, pas de short et de chemisette/polo à manche courte en été. Survêt, baskets, sweat...

Pour une fille le must est de venir en robe de chambre rose fluo, en pantoufle avec un reste de maquillage dégoulinant et la clop (éteinte bien sûr) au bec.

Les profs ne sont pas en reste et se déguisent aussi. Et parfois se lâchent et vont assez justement caricaturer leurs petites élèves adeptes de Beyoncé. Comme ce sont pour la plupart des femmes, elles vont les « casser » en s'habillant comme elles mais en exagérant le trait pour -in fine- s'habiller en pute faisant le tapin au bois de Boulogne, le ventre à l'air et le string en relief !

De voir ces élèves dans ce cours se caricaturer eux-mêmes m'a fait mal car je suis sûr qu'ils pensent qu'ils ne font pas parti de ceux que j'ai décrits plus haut !

Puisque nous en sommes à aborder ASI et aides sociales autant crever l'abcès de suite et en parler. Je vais d'abord ruiner un vieux fantasme français.

 

Non, le système social français n'est pas le plus généreux de notre planète.

 

Fin du premier article.

 


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9 réactions à cet article    


  • JL JL 4 décembre 2018 09:14

    Cet article mérite une attention particulière. On attend la suite.


    • Michael Gulaputih Michael Gulaputih 4 décembre 2018 12:07

      @JL
      Merci ! J’ai pris plaisir à écrire ces articles.
      Bien à vous.


    • gaijin gaijin 4 décembre 2018 09:44

      vivement la suite !

      j’ai bien aimé l’humour surtout l’histoire du mec qui gagne 20% sur un sac de patates ,

      et a 50 euros le sac .....justement j’en ai acheté des patates : 4 euros les 5 kilos compte tenu des marges du grossiste , du négociant , du transporteur et du distributeur il gagne combien le producteur agronome ? .....*

      mais bon c’est pas comme si l’école était censée préparer les enfants au monde dans lequel il vont vivre .....

      * il gagne de quoi se payer la corde pour se pendre ( la longueur de la corde se calculant en fonction de la hauteur de la grange et du poids du producteur , pour parvenir a une rupture nette des vertèbres et éviter de finir étranglé ce qui ne fait pas un beau cadavre ...je laisse les matheux faire le calcul ....)


      • Michael Gulaputih Michael Gulaputih 4 décembre 2018 12:16

        @gaijin
        J’aurais pensé que c’était le problème de la Waldorfschule qui aurait été retenu comme étant le plus amusant ! smiley

         * il gagne de quoi se payer la corde pour se pendre


        L’actualité récente a rattrapé mon sujet. Aussi je ne résiste pas au plaisir de citer un commentaire lu dans un Forum que je restitue ici au risque de faire complètement basculer la suite des commentaires ! :

        Pompidou pompait doux… là on a changé de régime : on pompe sec !


      • gaijin gaijin 4 décembre 2018 12:42

        @Michael Gulaputih
        " L’actualité récente a rattrapé mon sujet.

        « 
        et oui ...l’idée même au fond d’un producteur qui gagne quelque chose est en elle même désuète
         » J’aurais pensé que c’était le problème de la Waldorfschule

        "
        bien sur mais on en est plus là , ça c’était un sujet il y a 20 ans maintenant brother le blem c’est de savoir si le prof y doit nirvé avec un gun wesh ...


      • Désintox Désintox 4 décembre 2018 18:20

        Merci pour ce super article.

        On attend la suite avec impatience !


        • Michael Gulaputih Michael Gulaputih 4 décembre 2018 21:15

          @Désintox

          Merci à vous pour vos encouragements !
          Bien à vous.


        • hdelafonte 5 décembre 2018 13:24

          @ Weiss Zuker

          Excellent article ! Très amusant et très humain.

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