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Accueil du site > Tribune Libre > Le terrorisme urbain : années soixante & soixante-dix

Le terrorisme urbain : années soixante & soixante-dix

Mars 1970, un décret du Journal officiel interdit la vente et la distribution du livre de Carlos Marighella : « Le manuel de la guérilla » ! Ce livre paru en 1967 présente une doctrine allant à l'encontre du foco (la lutte en milieu rural) préconisée par Che Guevara. Après la mort du « Che » en 1967, la guérilla rurale n'est plus de mise et la pensée de Mao est devenue minoritaire, l'action va prévaloir sur le politique. Carlos Marighella, ancien membre du PC brésilien dont il en fut exclu, fonde l'Action de libération nationale.

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Les guérilleros du Moviminiento de liberacion nacional plus connus sous le nom des Tupamaros, vont appliquer les recommandations de Marighella à la lettre. « Le combattant urbain est caractérisé par sa bravoure et ses qualités de décision. Il doit être un bon tacticien et un bon tireur. Il doit compenser par l'astuce son infériorité en armes, munitions, équipement. Il mène une existence clandestine. (...) Le combattant urbain doit savoir vivre au sein de la population sans paraître singulier et séparé de la vie ordinaire de la cité. (...) Personne ne peut devenir un combattant de la guérilla urbaine sans suivre une période de préparation technique.  » Il dresse une liste de sports de plein air et il énumère des entraînements techniques comme : l'escalade, le camping, la pêche, la topographie, etc., et d'autres activités peu répandues dans la société locale d'alors : plongée-sous-marine, le canoë, piloter un bateau, un avion, des connaissances en radiocommunication, électronique (à l'époque transistors et lampes), la chimie (explosifs), en médecine, en chirurgie élémentaire et soins d'urgence, etc. On pourrait établir des rapprochements avec le réseau Curiel... assassiné le 4 mai 1978 en bas de la cage d'escalier de son immeuble dans le cinquième arrondissement de Paris.

« Méthodes d'action : pour accomplir les objectifs, le guérillero urbain doit utiliser la plus grande variété de méthodes d'actions possibles, mais elles doivent toujours être choisies avec un grand soin. (...) Le novice doit gravir l'échelle, débuter avec ce qui est simple et aller au plus compliqué, il peut envisager les actions et les méthodes suivantes : attaque - embuscade - combat de rue - appropriation d'armes, d'explosifs - libération de prisonniers - enlèvement - terrorisme - guerre des nerfs - cambriolage - occupation - grève - expropriation - exécution - sabotage - propagande armée ».

Les Tupamaros vont parvenir à détruire la fragile démocratie uruguayenne et à plonger le pays dans une répression sanglante. En 1971, le nouveau président promulguait l'état de guerre civile. Les libertés individuelles furent suspendues et les Tupamaros capturés traduits devant les tribunaux militaires. Ce manuel allait devenir la « référence » des mouvements terroristes européens des années soixante-dix : Brigades rouges, RAF, CCR, l'IRA, etc. Ce Brésilien né de père italien et de mère brésilienne, ami intime de Fidel Castro et du « Che » n'était pas pro-cubain ni pro-chinois et pas plus pro-soviétique, il disait : « Le propre de la terreur c'est de terroriser ». Après mai 68, voilà des propos qui n'étaient guère rassurants pour l'État.

Le foyer européen de la lutte urbaine va venir de la péninsule italienne. Aucun parti communiste européen n'a connu l'évolution de l'idéologie communiste comme l'Italie d'après guerre. C'est l'époque de la Chine révolutionnaire, de la lutte de libération au Vietnam, de l'arrivée massive des intellectuels dans les luttes prolétariennes. L'année 1966 marque la date des grandes grèves dans la métallurgie et le débordement des syndicats. La grève se fait à tour de rôle afin de pouvoir durer et des consiglia de fabbrica (conseil d'usine) se développent. Les méthodes d'action : sabotage, l'absentéisme, les grèves dures et le refus du travail salarié exploité se généralisent. La visite du président Nixon à Rome en 1969 donne lieu à des manifestations anti-impérialistes suivies de violents combats de rue. Les éditions Maspero rééditent année suivante « l'Insurrection armée », ouvrage du Komintern édité en 1931 par le Bureau d'éditions affilié au PCF.

Les années de la Guerre froide marquent l'émergence et la radicalisation d'organisations violentes. Potere Operaio entend unifier la lutte du prolétariat et des étudiants. Cette organisation refuse toute grille des salaires, l'inflation, le chômage et elle réclame la semaine des 36 heures, le paiement des heures de transport pour aller au travail, l'abolition de la mobilité et un revenu garanti pour tous... Lotta Continua va inscrire sa lutte dans les villes, les prisons, l'armée « prolétaires en uniformes » et la contre-information. LC mise sur la contestation révolutionnaire. Au mois de décembre 1969, le Collettivo Politico Metropolitano prône la construction d'une organisation révolutionnaire illégale visant le renversement de l'État. Le CPM change de nom l'été de l'année suivante et devient sinistra proletaria (la gauche prolétarienne). Les brigades rouges apparaissent le 17 septembre 1970 avec la revendication de l'incendie d'une voiture d'un directeur de l'usine Siemens et celui des poids lourds chez Pirelli en représailles aux licenciements. Les BR décident de basculer dans la clandestinité après les heurts à Milan entre manifestants et policiers (9 mars 1972). Les brigadistes vont attaquer des banques et procéder à des enlèvements pour s'auto-financer. Ils s'organisent en « colonnes », une colonne est une unité régionale politico-militaire composée de militants qui œuvrent à plein temps pour l'organisation en contre partie d'une rémunération de 5.000 francs par mois (750 Euros). Sept colonnes couvrent l'Italie et chaque chef de colonne ne connait que deux points de chute. Les brigades composées d'un à cinq combattants irréguliers sont chargées d'apporter un soutien logistique, la fourniture en armes, l'assistance médicale et l'hébergement (planques). Les brigades de masse couvrent les usines, la police, la pénitentiaire, tandis que les brigades politiques se chargent de l'infiltration des partis politiques

Le 15 mars 1972, un corps déchiqueté est découvert dans la région milanaise à proximité d'un pylône électrique. Il s'agit de celui de Giangiacomo Feltrinelli, un éditeur fils d'une famille richissime, pseudonyme Oswaldo, commandant du groupe d'action prolétarienne GAP, bailleur de fonds du journal Potere Operaio et fondateur des Groupes d'Action Partisane, groupes clandestins apparus à Milan, Turin et Gênes en 1970. La ligne d'action des GAP ne repose pas sur les luttes sociales, mais sur la libération de l'Italie colonisée par l'OTAN. La stratégie de Feltrinelli avait pour objectif de passer de l'agit-prop à un parti armé, de créer une armée de libération nationale anti-impérialisme et des zones autonomes dans le nord de l'Italie. La ligne du GAP coïncide avec celles de la Rote Armee Fraktion, des Cellules Combattantes Rouges, des Cellules Combattantes Communistes (Belgique) et Action Directe en France. Il s'agit de libérer l'Europe de l'emprise de l'impérialisme américain. La disparition de Feltrinelli va mettre un terme aux GAP. Les Brigades Rouges vont mener la propagande armée de 1970 à 1973 en distribuant des listes portant les noms des indicateurs et des chefs qui doivent être « frappés de la vengeance prolétaire » en raison de leurs liens avec les patrons.

Prima Linea fondée avec des militants issus de Lotta Continua et de Potere Operaio entre en scène au mois d'avril 1976 avec l'exécution d'Enrico Pedenovi, conseiller provincial membre du MSI. La base de l'organisation est composée de « rondes » : lycées, universités, quartiers et de groupes feu. L'assassinat d'Aldo Moro au mois de juin 1978 et l'enlèvement du général James Dozier le 12 décembre 1981 à Vérone vont sonner le glas des Brigades Rouges et celle de Prima linea. Ces organisations vont se déliter avec l'apparition du statut de repenti et devant le manque de réaction de la société italienne. Les BR sont responsables d'une cinquantaine d'assassinats et de plusieurs centaines de victimes. Quatre-cents terroristes italiens seront arrêtés, une centaine parviendra à s'enfuir à l'étranger. Au mois de janvier 2019, Cesare Battisti interpellé en Bolivie après 37 années de cavale était remis aux autorités italiennes qui n'ont jamais cessé de réclamer son extradition. Cet ancien activiste des Groupes prolétaires armés impliqué dans quatre assassinats avait trouvé refuge en France avec la bienveillance de François Mitterrand avant de s'enfuir pour le Brésil en 2004. Le gouvernement Italien a demandé au président Macro de lui remettre la quinzaine de terroristes toujours réfugiés en France : Marina Petrella - Giorgo Pietrostefani - Sergio Tornaghi - Adriano Sofri - Ovidio Bompressi - Somenetta Giorgieri - Carla Vendetti, etc., l'une des personnes recherchées aurait bénéficié du soutien d'une certaine Tedeschi...

Ces différents « courants » allaient donner naissance à de nombreux mouvements. La Rote Armee Fraktion d'Andreas Baader va terroriser l'Allemagne de 68 à 72 et mener des opérations conjointes avec l'Armée rouge japonaise, le Mouvement du 2 juin, le Groupement de la gauche révolutionnaire et Carlos Ramirez sanchez... « La RAF situe la lutte dans le cadre de la lutte internationale des peuples contre l'impérialisme, à côté des Palestiniens, du MPLAP, des Tupamaros, de l'IRA, de l'ETA, des Brigades Rouges  » ; en France : la Coordination Anarchiste, la Deuxième internationale, les Groupes d'interventions Autonomes, Action Directe et les Brigades internationales.

Décembre 1974, assassinat de l'attaché militaire de l'Uruguay à Paris - Mai 76, meurtre de l'ambassadeur de Bolivie abattu de trois balles de 7.65 par les Brigades internationalistes Che Guevara, attentat contre l'attaché culturel de l'Ambassade d'Iran à Paris. Octobre 85, l'attaché militaire d'Espagne est blessé grièvement à Boulogne- sur-Seine, action revendiquée au nom du commando Juan Paredes des Brigades internationales. Un rapport de police de conclure : « Il n'est pas besoin d'être nombreux pour être dangereux, un seul pistolet a permis aux Brigades internationales d'arriver à leur bilan actuel  ».

Un membre des BI ayant participé à certaines de ces actions et résidé plusieurs années dans une maison de repos située dans le centre de la France, a lever un coin du voile. La rétention psychiatrique était comparée par son directeur et son adjoint à la détention carcérale et les soins psychiatriques à une répression sociale. Ce phénomène allait s’amplifier en 1968 avec le concept de l’anti-psychiatrie. Il ne s’agit plus : « d’un moyen d’exercer un contrôle sur les individus, sur ceux qui voient des choses que l’on ne veut pas qu’ils pensent ou expriment des idées que l’on voudrait qu’ils n’aient pas ». Fermons la parenthèse, ce genre d'établissement offre l'avantage de la discrétion et recèle des patients qui on le sait, n'en sortiront peut être jamais. L'identité de ceux-ci peut donc être utilisée à leur insu. En cas de vérification d'identité, l'individu existe bel et bien, comme il ne fait pas l'objet de recherches particulières, le contrôle reste sommaire. C'est plus qu'il n'en faut pour se déplacer et franchir quelques frontières limitrophes... C'est dans cet établissement qu'un certain « Tintin » va rencontrer Félix, un militant communiste très engagé qui allait l’introduire : «  dans une nébuleuse de réseaux : algériens, espagnols, portugais, etc.  » (Le butin d'un hold-up retentissant dans le quartier de l'Opéra à Paris a servi à financer un mouvement politique portugais...). Tintin allait dispenser des cours dans les contreforts des Pyrénées, de confier : « Je donnais des cours aux révolutionnaires en matières d'armes et d'explosifs. J'assurais aussi un suivi des travaux pratiques sur le terrain »...

Les braises ne sont pas éteintes, une nouvelle forme de lutte n'est jamais à exclure. Des actes soudains et dispersés non revendiqués contre les violences sociales, économiques et politiques finiront, tôt ou tard, par être perçue comme une nécessité salutaire par certains individus qui penseront pouvoir réussir là où d'autres ont échoué avant eux.


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8 réactions à cet article    


  • sls0 sls0 16 août 20:07

    Une période sympa, on croyait pouvoir refaire le monde. Il n’y avait pas trop de concertation entre les pays, cool.


    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 16 août 20:14

      @sls0

      Pis y’avait le parapluie bulgare...simple et élégant.


    • McGurk McGurk 16 août 20:57

      *"Les braises ne sont pas éteintes, une nouvelle forme de lutte n’est jamais à exclure. Des actes soudains et dispersés non revendiqués contre les violences sociales, économiques et politiques finiront, tôt ou tard, par être perçue comme une nécessité salutaire par certains individus qui penseront pouvoir réussir là où d’autres ont échoué avant eux.

      « 

      M’étonnes pas que ce »manuel« n’ait pas été publié, on aurait eu des terroristes en herbe s’essayant à toutes les conneries possibles. Alors maintenant, si ça tombe dans les mains des fanas pseudo-religieux ont est pas dans la merde.

      Je trouve particulièrement drôle qu’on parle de »libération nationale« alors que ce genre de projet a toujours abouti à une dictature dont certaines perdurent encore qui plus est. »Libérer" les gens de leur droits surtout !


      • sls0 sls0 17 août 00:49

        @McGurk
        Ca remonte à loin mais de mémoire c’est plus intellectuel que pratique. C’est des conseils de bon sens comme bien repérer avant et surtout bien penser le chemin de repli, jouer sur la surprise et la rapidité, pas de complexe de supériorité, ne pas toucher au peuple, ect...
        Les ennemies étaient la dictature brésilienne et déjà à l’époque les USA.
        Il y avait une forte emprise US, ce qui explique la « libération nationale ». Il faut remettre dans le contexte brésilien de l’époque.
        N’oublions pas qu’à l’époque il y avait le service militaire, pour certains les techniques ou tactiques de combat ou embuscade c’était connu et ouvrir des grenades ou calculer la masse de plastic c’était connu.*
        Ce livre a été interdit pour son message philosophique ou politique et non comme manuel du parfait terroriste.
        * de mémoire pour l’acier le plastic c’est 1kg/m/cm d’épaisseur.


      • sls0 sls0 17 août 01:45

        extrait de l’article :

        « Les Tupamaros vont parvenir à détruire la fragile démocratie uruguayenne ».

        Démocratie uruguayenne ?

        Les tupamaros sont apparu d’abord en réaction de débordements nazis. Ils ont soutenu les revendications de cañeros (coupeurs de canne à sucre). Ce n’était pas des tendres en face, Castaner c’est un bisounours en comparaison. Le FBI donnait des cours de torture.

        Il se sont pris les escadrons de la mort et l’opération condor a nettoyé le reste.

        Les élections étaient démocratiques quand elles correspondaient aux attentes de la CIA. Ouais démocratie Uruguayenne dans ces années là ça peut faire sourire.


        • Agafia Agafia 17 août 16:39

          @sls0

          Ouaip... D’accord avec vous... Lire ça m’a arraché un sourire... La démocratie uruguayenne sentait franchement le soufre ^^


        • Desmaretz Gérard Desmaretz Gérard 17 août 17:36

          Bonjour, pages.rts.ch/émissions/temps-present/1286823-uruguay-la-democratie-perdue.html


        • sls0 sls0 17 août 21:32

          @Desmaretz Gérard
          Le problème des médias même suisse c’est qu’il ne sont pas toujours impartiaux.
          Un journaliste a ses idées, il n’a pas à être impartial.
          Wikipédia c’est une mutitude de rédacteurs avec chacun ses idées, ça discute et souvent s’en dégage un consensus assez neutre. 
          Je vais souvent sur wiki pour contrôler une source.
          Je viens de regarder, il y a matière sur les tupamaros.

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