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Les bugs du concours LiRE-Librinova, ou les mésaventures d’un écrivain débutant trop candide

Concours LiRE-Librinova en chiffres : 1ère édition 2018.
590 candidatures officiellement déclarées.
Un premier tri non stipulé dans le règlement, effectué par une équipe anonyme = 555 candidatures évincées selon des critères mystérieux, non spécifiés dans le règlement.
35 textes seulement présentés au jury.
5 lauréats.

Nouveaux auteurs, lisez cette chronique et fuyez ce type de concours d’écriture !
Lecteurs, faites de même !

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En début d’année, alors que je me décidai enfin à inscrire dans le réel un roman que j’écris dans ma tête depuis deux ans, je tombai sur l’annonce d’un concours de nouvelles lancé par la plateforme d’auto-édition Librinova en partenariat avec le magazine LiRE.
Aux yeux de l’auteur débutant que je suis, ayant un long parcours professionnel dans un domaine autre et souhaitant accéder au monde littéraire, par mes propres moyens, sans aucun piston, ce type de concours semblait une plaisante opportunité pour faire connaître ma petite voix dans le concert des milliers de gens qui veulent écrire et être publiés.
Aussi me suis-je livrée à ce jeu en toute bonne foi bien que je me contrefiche de l’autoédition numérique et de ses services commerciaux associés. Seule m’attirait en effet la publication potentielle dans LiRE, privilège accordé au texte qui serait classé en tête des cinq nouvelles lauréates attendues.

Au printemps, je visitai l'exposition "Artistes et robots" (5 avril - 9 juillet 2018) laquelle m’a laissée bien perplexe. Sortant du Grand Palais, en quête d’un sujet pour cette nouvelle à écrire, j'ai effectué diverses recherches sur les applications de l'Intelligence Artificielle dans différentes sphères de la vie intellectuelle. J'ai alors découvert l'existence des robots écrivains - dont l'un, au Japon, a failli remporter en 2016 un prix littéraire ! - et bien d'autres petites facéties robotiques telle l’ouverture récente à Paris de Xdolls, maison close à poupées siliconées. Eurêka ! C’était elle l’idée à développer ! Ma nouvelle allait traiter des usages viciés et vicieux de l'IA, déjà trop présents dans notre société. Avec humour et poésie, elle allait suggérer d'observer plutôt l'essentiel : l'essence de ce qui, en nous, mérite d'être augmenté et qui ne relève pas de ce que nous appelons l'intelligence. Me voilà donc lancée dans l’écriture de « Un bug pour l’hirondelle », à terminer impérativement le 30 avril, date butoir pour sa mise en ligne sur le site du concours.

Sauf erreur de ma part, si un très grand nombre d’articles ont paru dans la presse sur les robots écrivains, rédigés par des journalistes ou des scientifiques, il s’agit de la première création littéraire sur le sujet, en France tout au moins.

Mon approche sarcastique imposait quasiment d'égratigner les GAFA, notamment Google. Pauvre de moi, j’ai découvert après le dépôt de ma candidature que Librinova comptait Google parmi ses partenaires de diffusion.

 

Candidate curieuse de connaître le talent de ses pairs, j’ai lu consciencieusement les cinq nouvelles lauréates du concours LiRE-Librinova dont les résultats ont été annoncés le 28 juin.

En résumé on y est témoin : de la découverte du dictionnaire Littré et du pouvoir des mots par un garçon de huit ans ; du goût de la lecture reliant deux frères paysans même au-delà de la mort et poussant le survivant à prendre la route (coup de cœur de Serge Joncour, président du jury, originaire d’une famille de paysans) ; des émois d’une femme à qui un inconnu transmet un livre qui décrit ce qu’elle va vivre dans l’immédiat et qui l’oriente vers son frère jumeau né sous X comme elle ; de l’affolement d’un thésard face à l’absence de l’œuvre de Jorge Luis Borges au sein de la Bibliothèque Nationale argentine et qui décide de réinventer cette œuvre inconnue de tous sauf de lui ; de la tristesse d'une femme qui ne peut pas avoir d'enfant et qui découvre que son compagnon lui a caché sa paternité.

Rien que du lisse, du sage, du convenable, du bon ton littéraire. Aucune matière à réflexion sur le monde d’aujourd’hui et sur celui qu’il prépare. Une sélection très Googlelienne en quelque sorte…

Chez ces « auteurs de demain » pas un cheveu qui dépasse, rien qui décoiffe. Des textes sensibles et intelligents, certes, mais très convenus sur le fond comme sur la forme. De la part d’une entreprise d’édition nommée Librinova, cela fait sourire. Cherchez le neuf ! Librinova ou Litteravetusta ?

Attention, ici on s’affiche gentil et sérieux. Aucune controverse, aucune loufoquerie, aucun foutage de gueule n'est de mise. Librinova veut manifestement rassembler : on vise le consensus, des textes susceptibles de plaire à tout le monde, de 7 à 77 ans. Tout esprit un peu polémique ou politiquement incorrect semble banni d’office. Pourquoi pas, c’est un positionnement comme un autre. Encore fallait-il l’énoncer clairement dans le règlement. Or, le règlement, est exsangue et bancal. Amateur.

Avec ce prisme pépère, ni Patrice Franceschi et ses Dernières nouvelles du futur, ni Gilles Clément et son Grand B.A.L. n’auraient été sélectionnés cette année ! (Merci à Grasset et à Actes Sud d’exister, c’est rassurant).

 

Diverses irrégularités dans l’organisation de ce concours peuvent être notées. S’agissant d’une première édition on se devait d’être un peu indulgent, pensai-je.
Je ne le pense plus.
Car il faut savoir que sur 590 candidatures annoncées officiellement, 555 ont été évincées. De fait, 35 nouvelles seulement ont été présentées au jury. Cette information m’a été donnée par écrit par l’assistante marketing, responsable réseaux sociaux chez Librinova, qui ajoute dans son mail : « Les critères étaient des critères de respect du thème, de qualité du texte, de l'écriture, de l'histoire ... ». Bonjour la subjectivité ! L’édition n’est pas une science exacte, chère Madame Marketing.

En premier lieu, un règlement établi sur la base du jeu-concours « Confessions d’une accro du shopping », cela surprend ! (Il suffit de quelques recherches sur le web pour constater que ce modèle a servi à plusieurs concours d’écriture depuis quelques années. Les services marketing de ces sociétés d’édition manquent-elles singulièrement d’imagination – ou de compétences ?).
Je passe sur la collecte des adresses email des lecteurs par Librinova, passage obligé pour pouvoir accéder, avec un mot de passe, à la lecture des nouvelles en lice.
Je passe moins sur les petits cœurs placés en bas des fiches des candidats, racolant des « likes » stupides. Quelle utilité ont-ils dans un tel cadre ? Sont-ils censés servir de barème de notation ? Pour qui ? Pour le jury du concours ?

Pour en revenir au règlement, pièce majeure, il est difficile de ne pas en constater les incohérences et les carences, d’autant plus qu’il est double, son article 4 ayant été modifié en cours de route et ce, sans que les candidats en aient été avertis. Je m’en suis rendu compte de manière inopinée et je possède les deux documents téléchargés à partir du site de Librinova, l’un fin février, l’autre fin avril.
La première mouture dit : « Le manuscrit remis devra comporter au minimum entre 16000 et 20000 signes et peut compter plusieurs chapitres sur le Site. » Quant à son article 11, il dit qu’il y aura trois lauréats.
Le règlement modifié dit : « Le manuscrit remis devra comporter entre 16000 et 20000 signes (espaces compris) et peut compter plusieurs chapitres sur le Site. »
C’est d’une clarté limpide pour les candidats, non ? Heureusement, à en lire les nouvelles lauréates, ce critère quantitatif factuel n’a pas vraiment été respecté.

Plus intéressant, le règlement nous apprend que « le jury sera composé de Serge Joncour, auteur publié chez Flammarion et Président du Jury, Charlotte Allibert, DG de Librinova, Laure Prételat, Présidente de Librinova, Baptiste Liger, rédacteur en chef du magazine LiRE, Lou-Eve Popper, journaliste au magazine LiRE ». Il stipule par ailleurs que « les délibérations du jury auront lieu pendant les mois de mai et juin 2018 et l’annonce des résultats se fera vers le 7 juin 2018 » (ce fut finalement le 28 juin).

Nulle part il n’est fait mention d’une grille spécifique de sélection, ni de contenus éliminatoires, par exemple : pas de récits policiers, pas d’histoire animalière, pas de science-fiction, pas de sujets politiques ou de société polémiques, etc.

Nulle part il n’est fait mention d’un premier tri qui sera effectué par des personnes autres que les membres du jury cités.
« La première sélection a été faite par les équipes de Librinova et de LiRE » m’écrit l’assistante marketing. On ne peut être plus vague.

Qui a effectué le tri draconien et selon quel(s) mode(s) opératoire(s) ?
Quelles sont les 30 nouvelles présentées au jury à côté des cinq lauréates au final.
Les 555 candidats rejetés ont légitimement droit à des réponses à ces questions.

En conclusion, pour forger votre opinion sur les « auteurs de demain » et participer à un débat sur ce que la littérature est susceptible d’apporter ou non à la révolution des consciences en ce XXIème siècle, dans un monde fort troublé,

lisez les cinq nouvelles publiées par Librinova, à télécharger gratuitement ici : https://www.librinova.com/librairie/ouvrage-collectif-1/c-est-en-ouvrant-ce-livre-que-tout-commenca

et lisez en parallèle ma nouvelle « Un bug pour l’hirondelle » ! publiée ici en accès direct, expurgée de la première phrase imposée, vraiment trop banale à mon goût : http://www.pascale-mottura.info/nouvelles

(Tenir compte du fait que des correcteurs professionnels sont probablement intervenus sur les nouvelles lauréates publiées, mais en aucune façon sur la mienne, entièrement made by P.M. !).

Pour ma part, cette première expérience compétitive absurde sera la dernière et je déconseille à tout nouvel auteur de se livrer à une telle mascarade commerciale.
Ces concours sont des outils de promotion profitant bien plus aux organisateurs qu’aux auteurs qu’ils prétendent servir.

Je vais travailler encore et encore, ne rien lâcher, avancer à mon rythme sur le chemin de l’écriture, confiante dans le fait qu’un bon auteur sincère, le moment venu, trouve toujours l’éditeur qui lui convient.
Point à la ligne.

Pascale Mottura

30 juin 2018

P.S. : je tiens à féliciter chaleureusement les cinq lauréats qui n’y sont pour rien dans ce bug et en qui je reconnais un talent d’écrivain. Je salue amicalement les 554 autres évincés parmi lesquels figurent très certainement des auteurs talentueux.

Enfin, je souhaite à Librinova et à LiRE d’être bien conseillés pour l’organisation des prochaines éditions de ce concours afin de mieux respecter les personnes qui décideront d’y participer.

 

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Une illustration de ma nouvelle
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Autre illustration de ma nouvelle

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9 réactions à cet article    


  • Ruut Ruut 2 juillet 16:02

    Bienvenu dans le monde magique du copinage :)


    • Decouz 2 juillet 17:30
      Après avoir lu rapidement je pense préférer votre nouvelle, ce n’est qu’une question d’années pour certains avant que des livres à succès soient écrits par des robots, à succès peut-être, comme des produits marketing, pour le génie on attend de voir.
      Il n’est pas impossible que le thème du robot écrivain/réfléchissant ait déjà été traité, en tout cas j’ai lu un petit essai d’un philosophe (je n’ai plus les références) qui imaginait une conversation avec un robot, lequel se montrait fort sage, cultivé, et de bonne compagnie, jusqu’au moment où son intelligence lui fait défaut face à une question du philosophe, car il n’a pas été programmé avec l’idée de sa propre mort, contrairement à l’expérience humaine, et cette expérience manquante entraine une réponse insatisfaisante (ou stupide je ne me souviens plus).

      • Pascale Mottura Pascale Mottura 2 juillet 23:30

        @Decouz IA ou pas, bien des livres publiés aujourd’hui sont des produits marketing. Quant aux robots écrivant des livres ou des scénarios à succès, c’est déjà le cas, aux Etats-Unis, au Japon... Je crois que les Français ont des années-lumière de retard sur le sujet.

        Merci pour l’information sur cet essai philosophique. Je vais chercher ! Mais on est bien d’accord, il s’agit de philo, pas de littérature.

      • Pascale Mottura Pascale Mottura 3 juillet 10:31

        Petite précision : si j’écris « 590 candidatures déclarées officiellement », c’est que la dernière nouvelle postée sur le site du concours le 30 avril affichait le numéro 667


        • Pascale Mottura Pascale Mottura 3 juillet 10:32

          77 nouvelles ont donc été éliminées d’entrée de jeu, on l’imagine pour des raisons factuelles : texte beaucoup trop long ou trop court (j’avais vu par exemple certains candidats poster un texte d’une seule page), ou ayant omis la première phrase imposée, que sais-je ?  


        • velosolex velosolex 3 juillet 11:34

          Voilà déjà longtemps que certains romans semblent avoir été écrits par des robots. J’ignorais en fait que des logiciels étaient capables d’écrire autre chose que des notes de service. Merde ! Va falloir se cogner maintenant dans la salle d’attente de l’emploi avec ce nouveau plombier Polonais à la gueule de boite à outils ! 

          J’ai bien peur qu’on va nous envoyer rapidos vers un atelier de recyclage, ou une sorte de resourcerie. Tout ça fait froid dans le dos, mais je doute que les madeleines de Proust soient authentiques à la sortie du four. 
          Je ne sais que dire, je vais aller demander conseil aux arbres de la forêt. J’ai eu autrefois un prix de nouvelles dans un concours sur le thème du vélo. Il faut dire que j’en connaissais un rayon. C’était la chance du débutant, du pêcheur à la linge qui amorce un brochet à sa première sortie. J’étais content, j’avais changé mes crevaisons en victoire. De la belle résilience qui me donna envie de continuer. Le deuxième concours eut pour thème celui du conte pour enfant. Ca tombait bien. J’avais mon gamin devant lequel j’improvisais tous les soirs, inspiré par Shéhérazade, sans aller pour autant jusqu’au bout de la nuit. 
          Pas de réponse cette fois ci. On ne peut gagner tous le temps quand on fait du vélo, un instrument qui possède des principes moraux et philosophiques. Un seul lève les bras, embrasse la miss. 
          Un an plus tard j’’eu la surprise en achetant un petit hébdo à mon gosse de retrouver ma nouvelle dedans. Un brin changé, c’est vrai. Mais le doute n’était pas permis. L’ours des monts de la lune qui croyait voir le miel briller en haut des montagnes glacées n’avait rien à voir avec la dame Miko !.....
          Cela ne m’a pas coupé l’envie d’écrire, ni de faire du vélo, mais je ne garde que le propre de l’intérêt, mon édification personnelle. J’en ai trop dit, je ne veux pas être trop accablant sur ce milieu que vous semblez connaitre assez pour ne pas être déçu. Votre nouvelle est bonne, meilleure que bien d’autres formatées. L’intérêt, quand on écrit, ou quand on fait de la photo, ne vient pas du résultat, mais de l’apprentissage de la lumière. Celle ci n’a pas besoin d’éditeur. On la garde en nous

          • Pascale Mottura Pascale Mottura 3 juillet 11:49

            @velosolex Merci pour votre savoureux message, très plaisant à lire. Et nous sommes bien en phase quant à l’édification personnelle et la quête de la lumière. Va vers toi ! disait l’autre smiley


          • Pascale Mottura Pascale Mottura 13 juillet 10:16

            Serge Joncour me répond et m’écrit :
            « j’avais bien lu votre nouvelle, qui est impressionnante et absolument originale. Pour ma part, je suis un réticent à l’ I A, à ces questions qu’elle pose, à ces développements auxquels elle ouvre, mon univers est plus terre à terre, et contemporain, voire passé… Ecrire c’est exister dans le regard de l’autre, et votre nouvelle en cela, est totalement innovante et présente. » 
            Je le remercie vivement. Une telle appréciation de la part d’un écrivain très reconnu, c’est encourageant.
            Je tiens à préciser que l’IA n’est pas du tout un sujet de prédilection pour moi. Ma nouvelle, en l’occurence, est une satire des mauvais usages de l’IA. Mes prochains textes seront loin de ce thème qui m’était très étranger encore récemment.
            On m’a dit par ailleurs que j’étais douée pour la littérature d’anticipation. Ce n’est pas du tout mon ambition ! Du reste, je ne considère pas « Un bug pour l’hirondelle » comme une nouvelle d’anticipation.
            Mais je comprends fort bien que ma nouvelle puisse rebuter certains lecteurs à cause de l’horrible terminologie propre à l’IA et à ses sectateurs, que j’ai utilisée à bon escient.
            Toutefois, ces lecteurs semblent ignorer que ces robots censés être des substituts des humains dans des actions créatives et sensitives (art, littérature, sexualité…) ne se trouvent pas dans le futur mais bel et bien dans le présent ! Pas un jour désormais sans que le web ne soit inondé d’articles, de commentaires et de vidéos sur l’IA et ses robots ! 
            C’est pourquoi il est temps de regarder cette réalité en face et d’en combattre les dérives avec ce que je nomme les ARM (arme de responsabilisation massive), à savoir la lucidité, la poésie et l’humour.


            • Vicky635 29 novembre 15:58

              Concours pipés ! 

              Mieux vaut être déjà publié(e) sur Librinova pour avoir une chance de figurer sur le podium.

              A titre d’exemple, sur les 4 gagnantes du dernier concours intitulé « C’est ainsi qu’il en va des secrets de famille... », deux auteures étaient déjà publiées sur ce site d’auto-édition. Concours présidé par une auteure prolifique du catalogue Librinova.

              Leur procédure de sélection est en effet on ne peut plus opaque.

              Mieux vaut être au courant avant de s’engager...

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