Les premiers mots du « plan de Gaulle », tel qu’il fut offert, dès 1934, à l’Allemagne hitlérienne… (97)
Ainsi que nous l’avons déjà indiqué, c’est le 5 décembre 1934 que le lieutenant-colonel de Gaulle a rencontré, pour la première fois, Paul Reynaud, qui avait été ministre des Finances du 2 mars au 13 décembre 1930, puis ministre des Colonies du 27 janvier 1931 au 20 février 1932, et qui semblait destiné à occuper bientôt la présidence du Conseil.

Dès le 14 janvier 1935, quarante jours après leur première rencontre, le lieutenant-colonel aux dents longues adressait un courrier à son nouvel ami :
« Permettez-moi de vous signaler que les renseignements reçus au ministère de la Guerre sur l’organisation de la nouvelle armée allemande concordent à montrer notamment :
1° que le Reich possède dès aujourd’hui trois divisions blindées et mécanisées (Panzerdivisionen) et en constitue trois autres qui seront achevées dans le courant de 1936 ;
2° que le personnel de ces divisions est un personnel d’élite : militaires de carrière, et engagés provenant du "Corps automobile national-socialiste" ;
3° que ces divisions sont organisées exactement d’après le type que j’ai décrit dans mon livre il y a deux ans […]. » (Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, 1919-1940, etc., page 379)
Plus loin, il ajoute :
« Je n’insiste pas sur la douleur que peut ressentir un officier qui, ayant trouvé pour son pays un plan de salut, voit ce plan appliqué intégralement par l’ennemi éventuel et négligé par l’armée à laquelle lui-même appartient. » (Idem, page 380)
Dès le mois suivant, c’était la moitié de Vers l’armée de métier - celle qui offrait le catalogue des richesses françaises présentes à proximité d’une frontière franco-allemande dont il était indiqué qu’elle ne pouvait qu’être très mal défendue – qui était offerte à la curiosité de l’ennemi dans sa propre langue…
Décidément, le lieutenant-colonel jouait sur tous les tableaux, en s’offrant à l’estime, autant des autorités allemandes que de celles de son propre pays… où Paul Reynaud – qui le suivait désormais de près – ne se presserait surtout pas de lui fournir les moyens de sa grande ambition. C’est ce que nous allons découvrir ici, à notre grande surprise peut-être, parce que, près d’un siècle plus tard, ce serait apparemment le livre Vers l’armée de métier qui devrait servir de bréviaire à tout ce qui aime la France. Il paraît que Paul Reynaud en aura jugé autrement…
Tournons-nous, tout d’abord, vers le lecteur et la lectrice d’outre-Rhin qui s’engagent dans la première page traduite en allemand du texte rédigé, en français, par Charles de Gaulle. Celui-ci commence par une petite astuce qui consiste à éviter toute mise en alerte un peu trop précoce…
„Das Gebäude unseres Vaterlandes bildet in seinem Mittelteil eine Hochburg, ein schweres Massiv altersgrauer Berge.“ (Charles de Gaulle, Frankreichs Stoßarmee – Das Berufsheer – die Lösung von morgen, Ludwig Boggenreiter Verlag, Potsdam 1935, page 11)
L’original français (1934) – retranscrit dans l’édition de 2025 déjà citée, nous donne ceci, sans qu’un point ne vienne la couper, comme dans le texte allemand, mais c’est bien la même thématique :
« Le corps de la patrie offre en son centre un château fort, âpre massif de vieilles montagnes, etc… » (Charles de Gaulle, Vers l’armée de métier, Perrin 2025, page 79)
La France se rassure, et l’Allemagne trépigne… Ce ne sera que pour un temps très court. Quelques dizaines de mots plus loin, retentit ceci :
„Im Nordosten aber schneidet ein Einbruch…“ Soit : « mais, au nord-est, une brèche terrible… »
Très vite, un deuxième clou est planté dans le cercueil de la malheureuse victime :
„Gewiß setzen die Vogesen dem Angreifer auf breiter Strecke einen Wall entgegen ; er läßt sich aber durch die Lücke von Belfort oder durch das Lothringische Teichgebiet umgehen…“ Soit : « Il est vrai que les Vosges dressent un large pan de rempart, mais que l’on peut tourner par la trouée de Belfort ou par les Étangs Salins. » (Idem, page 79)
Laissons de côté le texte allemand, mais arrêtons-nous aux extraits correspondants du texte français original…
« Il est vrai que les côtes de Moselle et celles de Meuse, appuyées d’un bout au plateau lorrain, de l’autre à l’Ardenne, forment des obstacles appréciables, mais peu profonds et tels qu’il suffit, pour les perdre, d’une erreur, d’une surprise, d’une négligence… » (Idem, pages 79-80)
« Or, justement, dans ces plaines basses, il ne se trouve ni mur, ni fossé pour accrocher la résistance. » (Idem, page 80)
« Bien pis, la géographie y organise l’invasion par de multiples voies pénétrantes : vallées de la Meuse, de la Sambre, de l’Escaut, de la Scarpe, de la Lys, où les rivières, les routes et les rails s’offrent à guider l’ennemi. » (Idem, page 80)
« L’adversaire, qui frappe à la fois en Flandre, dans l’Ardenne, en Lorraine, en Alsace, à la Porte de Bourgogne, donne des coups concentriques. Vainqueur en un point, il fait écrouler tout le système de la défense française. Les premiers pas en avant le mènent sur la Seine, l’Aube, la Marne, l’Aisne ou l’Oise, dont il n’a plus, dès lors, qu’à descendre le cours facile, pour atteindre la France au cœur, à Paris, leur confluent. » (Idem, page 80)
Reprenons notre souffle… Dans la version allemande, nous n’avons fait que parcourir la première page du texte même, et les trois-quarts de la suivante !... Quant aux tout derniers mots précédemment cités en français, voici ce qu’ils disent en allemand :
„Er braucht (il n’a plus…) dann nur noch diesen Flußläufen mühelos zu folgen und gelangt so nach Paris, in das Herz des Landes, das Zentrum des Stromgebiets.“
Pour l’Allemagne, rien qu‘une promenade de santé, sans doute !...
Arrive maintenant le dernier quart de la… troisième page allemande… En bon français…
« Il n’y a pas deux cents kilomètres entre Paris et l’étranger, six jours de marche, trois heures d’auto, une heure d’avion. Un seul revers aux sources de l’Oise et voilà le Louvre à portée du canon. » (Idem, page 81)
Par chance allemande, sans doute, la capitale française en est une vraie…
« Cette agglomération, dont le rayon n’a pas trois lieues, régit toute l’existence de la nation. De sept Français, l’un y habite et les six autres dépendent de ce qu’on y pense et de ce qu’on y fait. Doctrines, pouvoirs, réputations, modes, argent, fruits du sol, produits de l’industrie, y affluent ou s’en répandent par les courants de la pensée, du sentiment et du transport que la capitale collecte ou distribue. Son salut ou sa perte sont bien près d’être équivalents au salut ou à la perte de l’État. Chaque fois qu’au dernier siècle Paris fut pris, la résistance de la France ne se prolongea point d’une heure. Notre défense nationale est, par essence, celle de Paris. » (Idem, pages 81-82)
Pour les détails de ce qui s’y est fait en juin 1940, nous renvoyons au colonel Groussard, l’homme qui devait, avec quelques autres, avoir la peau de Jean Moulin en juin 1943…
Or, une fois la « défense nationale » bien ratatinée… voilà que s’offrent immédiatement quelques vrais trésors dont De Gaulle aura libéralement fourni – dès les quatrième et cinquième pages allemandes - le détail aux appétits de la machine de guerre allemande :
« Du charbon que produit la France, les deux tiers sortent de terre à Lens ou à Valenciennes. Nos riches minerais de fer se tirent de Longwy, Briey, Nancy. Le peu de pétrole que nous pouvons extraire jaillit du sol de l’Alsace. Sur cent cinquante hauts fourneaux, cent vingt sont en Lorraine ou bien en Champagne. Il est tissé, au nord de la vallée de la Seine, les neuf dixièmes des draps français, les quatre cinquièmes des lainages. Il se fabrique aux bords du fleuve la plus grande part des produits chimiques, toutes nos autos, tous nos avions. En Brie, en Beauce, en Flandre, en Artois, sont nos meilleures terres à blé ; nos betteraves en Picardie et dans l’Ile-de-France. Le Bassin parisien fait vivre quinze millions de Français, en moyenne les plus prolifiques et qui possèdent les deux tiers de la fortune du pays. Or, à peine sort-on de Belgique, on est au milieu des métiers de Roubaix, des mines de Denain-Anzin ou des forges de la Meuse. Une seule étape mène de Sierck aux hauts fourneaux de Thionville. D’Allemagne, on peut tirer au canon sur Pechelbronn et au fusil sur Strasbourg. Point de marches devant nos trésors. » (Idem, page 82)
Mais, l’armée française ?... Que fait-elle ?... Où en est-elle ?... Quel jugement peut donc porter sur elle ce lieutenant-colonel Charles de Gaulle, membre depuis 1931 du Secrétariat général du Conseil supérieur de la défense nationale ?
Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/
Michel J. et Christine Cuny
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