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Les sources prussiennes du gaullisme…

Le 25 novembre 2013, Alexandre Mirlicourtois en convenait encore : pour l’économie allemande, les années 2014 et 2015 ne s’annonçaient pas si mal… Mais, gare à la suite…
« Comme tout modèle économique extraverti, le succès allemand passe d’abord par celui de ses exports. Il dépend donc de l’état de santé du commerce mondial. Or, très dynamiques jusqu’en 2008, les échanges internationaux stagnent depuis plusieurs trimestres maintenant.  »

Ainsi qu’il ne faut pas hésiter à le dire, le terme « extraverti » est une litote destinée à faire passer sous le manteau quelque chose d’un peu plus inquiétant qui est tout simplement le terme qui a reçu la consécration de l’histoire mondiale tout spécialement dans l’interprétation léninienne des enjeux de la Première Guerre mondiale : l’impérialisme et ses dix-huit millions de morts civils et militaires…

S’il est certain que ce contexte-là n’est pas constamment rempli d’affrontements aussi terriblement meurtriers, il n’en reste pas moins que ses moments un peu plus calmes peuvent offrir d’extrêmes « difficultés » à tel ou tel de ses protagonistes… Alors, l’Allemagne… que peut-elle donc redouter, pour l’instant, dans cet univers des mastodontes de la pénétration économique au sein des pays dominés ?…

Il arrive que le gâteau diminue de taille… Est-ce d’abord vraiment si grave pour un pays comme l’Allemagne, tant qu’il existe de petits impérialismes qui ne peuvent que se plier à ce que les plus gros sont en mesure de leur dicter quant aux seuls appétits que l’on est disposé à leur permettre de faire valoir ?… Mais Alexandre Mirlicourtois n’a pas tort de se soucier également des grincements de dents qui peuvent très bien se faire entendre ailleurs…
« Ceux venus du grand large, Japonais et Américains en tête : des producteurs souvent en compétition sur les mêmes marchés extérieurs que les Allemands. Et ce retour sur le devant de la scène est facilité par des politiques de change très agressives : entre octobre 2012 et octobre 2013, l’euro a gagné 5% par rapport au dollar et plus de 29% face au yen. »

C’est ici qu’il faut rappeler l’importance de la structure extrêmement déséquilibrée de l’économie de la zone euro : la hausse de la monnaie est toujours un avantage pour le centre quand il est un désavantage pour telle ou telle des autres composantes… Et c’est d’abord là que se rétablit l’équilibre homéostatique qui sous-tend la puissance de feu extérieure de l’économie allemande qui peut en sous-traiter certains des résultats à… la France… qui, dans l’ordre de préséance vient tout juste derrière elle… jusqu’aux différents moments où il faut, à celle-ci, payer le prix des morceaux qu’on lui laisse… C’est ici que, peu à peu, on la dépouille… de ce qui constitue son patrimoine historique d’ancienne grande puissance coloniale…

Disposant de la gestion du système d’équilibre du cœur (la zone euro) de son Empire économique, l’Allemagne peut donc aussi la faire jouer pour régler les rythmes d’évolution de l’ensemble de l’Union européenne, y compris sa partie qui est de structure véritablement coloniale : les PECO. C’est donc bien à tort qu’Alexandre Mirlicourtois croit pouvoir penser qu’il y aurait là quelque chose qui courrait le risque d’échapper au contrôle allemand. Lisons-le :
« La concurrence est d’autant plus pesante, que les Allemands sont sur le point de perdre un atout maître : au fil du temps, les coûts salariaux des PECO, dans lesquels l’Allemagne sous-traite une large part de sa production, convergent vers les standards européens. De quoi faire chanceler l’économie de bazar, l’un des piliers de la compétitivité allemande. »

Certes… Mais, il ne faut tout de même pas s’exagérer la force éventuelle de ce genre de phénomène… Quoi qu’il en soit, les PECO sont des économies colonisées au plus juste. Et il ne faut pas se tromper, non plus, sur le sérieux de la veille que les Allemands y exercent à leur profit.

Autre argument d’Alexandre Mirlicourtois pour mettre en question – de façon très mesurée, bien sûr – l’avenir de l’enrichissement du titulaire de l’exercice de la souveraineté économique sur l’Europe :
« Ses points faibles sont aussi internes. Après des années de vaches maigres, les salariés allemands sont devenus plus revendicatifs sous l’effet des bons résultats de leurs entreprises. Et les salaires réels augmentent désormais plus vite que la productivité du travail. »

Oui, mais ce n’est, à l’évidence, que la mise en application de la première partie de la formule même de l’« économie sociale de marché » qui règne très officiellement outre-Rhin depuis la mise en oeuvre, en 1949 – et sous l’autorité de Konrad Adenauer – de la Loi fondamentale qui instituait la République fédérale d’Allemagne…

Rappelons-en l’essentiel pour la main-d’oeuvre… D’un point de vue général, il s’agit de conforter la structure pyramidale des collectifs de travail en respectant toujours les hiérarchies professionnelles : ce qui veut dire que les moins qualifiés ne peuvent guère atteindre que le… minimal vital à l’allemande.

Pour mieux cerner cette problématique de très longue durée, il convient de revenir à Otto von Bismarck et à l’un de ses biographes, Lothar Gall, qui écrit ceci à propos du Reich de la seconde moitié du XIXème siècle et des critères à partir desquels il convenait de l’organiser :
« Seul l’État-institution monarchique et bureaucratique, seul l’État autoritaire, et non pas l’État des partis organisé sur le mode parlementaire, était en mesure d’unifier la Nation par-delà toutes ses oppositions économiques, sociales et politiques, de maintenir sa cohésion et enfin de lui conférer force et unité vis-à-vis de l’extérieur. » (Lothar Gall, op. cit., page 622)

Notons, en passant, l’effet de résonance de cette formulation chez De Gaulle… et poursuivons notre chemin dans l’univers bismarckien :
« […] depuis le début des années quatre-vingt, il comptait de plus en plus nettement sur une dépolitisation des partis que l’on provoquerait en dégageant les intérêts matériels et en en gonflant l’importance. » (Idem, page 635)

…auprès de la main-d’oeuvre de base aussi bien… Mais en contrôlant la situation… Et comment ? Ici, c’est Bismarck lui-même qui s’explique, le 15 mars 1884, devant le Reichstag :
« En outre, je crois que les partis et les programmes politiques ont fait leur temps. Peu à peu, ils seront obligés, qu’ils le veuillent ou non, de prendre position vis-à-vis des questions économiques et de mener, plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent, une politique qui tienne compte des intérêts matériels. Cette nécessaire évolution est inscrite dans l’esprit du temps qui est plus fort que les partis. » (Idem, pages 635-636)

Et qui, étant plus fort que les partis, offre l’occasion au pouvoir régalien de s’imposer… Or, tous les responsables allemands savaient pertinemment ce que Bismarck entendait concrètement par là. Il l’avait déjà dit trois ans et demi plus tôt, en décembre 1880 :
« Voilà l’idée : un socialisme d’État ! La collectivité doit prendre en charge l’assistance aux plus défavorisés et, pour en couvrir les frais, chercher à mettre l’étranger à contribution et à taxer les produits de luxe. » (Idem, page 641)

Ce qui valait pour les plus démunis de cette époque-là a désormais trouvé son extension et son couronnement dans la politique qui doit toujours restée sous-jacente et active sous l’économie sociale de marché qui sait veiller avec amour sur l’élite ouvrière allemande… et stabiliser la pyramide au sommet de laquelle elle se trouve. Alexandre Mirlicourtois peut se rassurer… Il n’arrivera rien de mal à l’Allemagne avant longtemps – et même très longtemps – sur ce terrain-là.

NB. Cet article est le soixante-dix-neuvième d'une série...
« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? »
Pour revenir au document n° 1, cliquer ici


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