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Lettre d’Athènes

A Dublin, à Lisbonne, à Madrid ou à Athènes, à Rome comme à Sofia mais aussi à Paris et à Londres, une évidence envahit les citoyens (ou l’ombre de ce qu’ils en sont devenus) : demain sera pire qu’aujourd’hui. L’effet catastrophique pour le corps et l’âme de cette certitude ne semble pas perturber le train-train de nos « élites dirigeantes », euphémisme indiquant une classe politique et les administrateurs transnationaux européens qui continuent à faire des comptes d’apothicaires, à critiquer les agences de cotation le matin pour se plier à la panique qu’elles engendrent le soir. 

Le Portugal vient d’imploser après trois plans de rigueur qui n’ont eu comme résultat que d’augmenter la dette. En Irlande, une poignée de banques « moyennes » ont par leur amateurisme glouton, plongé un peuple entier dans la pauvreté. On a préféré cela au lieu de les fermer, et aujourd’hui on nationalise leurs pertes en faisant payer aux irlandais capital et intérêts augmentés vertigineusement par les « prévisions » de Standard and Poor’s. 

A Athènes, les retraités font la queue de plusieurs kilomètres pour se faire octroyer directement un médicament par la sécurité sociale, puisque les pharmaciens, non remboursés pendant deux ans, ont finalement décidé de faire la grève et de fermer boutique. Cela s’appelle, pour le FMI, « être dans le bon chemin ». Après avoir mis un peuple à genoux, faute de faire payer les nouveaux riches, issus du monde des « affaires », celui des politiques et des « syndicalistes », et qui ont dilapidé richesses et subventions, on se propose pour boucher, tels Tantale, les trous béants de la dette, de « privatiser » le patrimoine national. Ca serait beaucoup mieux de licencier purement et simplement ceux qui le « gèrent ». A quoi ca sert des milliers de « cheminots » quand les trains en activité se comptent sur les doigts d’une main ? Et que cet organisme, qui ne transporte quasi personne, accumule une dette de plus de dix milliards ? 

Depuis quand la seule ambition politique affirmée vise une respectabilité qui permettrait d’emprunter plus ? Depuis quand cela s’appelle faire de la politique ?

Qui croit encore qu’en privatisant l’énergie atomique on réduit les risques ? Qu’en discourant sur l’islam on résout les fins de mois difficiles, qu’en travaillant plus on gagne plus, qu’en fermant des hôpitaux on a une meilleure santé ? Qu’en réduisant les effectifs policiers on aura plus de sécurité ? Qu’en augmentant le nombre d’élèves on aura plus de savoir ? Qu’en réduisant les salaires mais en augmentant les capacités bancaires on renforce le marché ? Depuis l’abolition de l’esclavage on sait que la seule manière de stimuler la demande c’est de donner les moyens aux consommateurs, pas par des emprunts, mais par des salaires décents. Rien de révolutionnaire dans tout cela. On sait aussi, depuis l’âge de dix ans, que l’argent on ne le récupère pas dans les distributeurs automatiques.

Le conseil européen vient de claironner la mise en place d’un fonds d’intervention de plusieurs centaines de milliards. Certains le contestent, d’autres pensent qu’il vient trop tard. Mais y en a-t-il qui se demandent d’où vient cet argent ? D’ou vient réellement l’argent allemand, scandinave, polonais, censé protéger l’euro et les citoyens européens ? Et si on nous refaisait le coup irlandais ou islandais à plus grande échelle, pris dans une spirale, une logique autiste se refusant toute pensée politique ? L’Argentine et le Brésil, qui ont bien connu une situation similaire il n’y a pas si longtemps, préviennent : faites de la politique disent-ils, ne vous embarquez pas dans des dérives mises en place par des technocrates bornés qui refusent le fait même de la démocratie. Il faut les écouter : l’Argentine s’en est sortie (et sa situation y était encore plus dramatique) en faisant le contraire de ce que proposait le FMI. Entre temps, et ce n’est pas un détail de l’histoire, les banques latino-américaines sauvées par la Banque Mondiale n’ont toujours pas remboursé l’argent qu’elles doivent, utilisant une armature juridique contre les millions de détenteurs de comptes spoliés. Le droit à la carte, qui interdit par exemple le troc (inventé par la société civile pour faire face) comme une pratique subversive, qui, par ailleurs, utilise la mafia pour le discréditer, mais qui protège le secteur bancaire bec et ongles. Et pourtant le troc, pratiqué par des millions d’argentins comme réponse politique et solidaire à la crise, leur a permis de survivre lorsque l’argent s’évapora dans les arcanes du système bancaire bien-pensant… Nous ne sommes pas si loin de cela et j’espère me tromper. Mais déjà, au Portugal, en Grèce et en Espagne, là où le citoyen a perdu tout espoir de voir une alternative politique à la fatalité financière, là où majorité et opposition chantent la même chanson, là où la gauche n’invente rien et que la droite extrême ne propose qu’un « sauve qui peut » individualisé et identitaire, des formes de solidarité citoyenne apparaissent. Les mouvements sont encore discrets, ce qui n’est pas le cas pour les cris d’exaspération, les manifestations colériques, les élections n’ayant comme seul but que de montrer que le système, tout compte fait, peut se gripper, que le citoyen peut créer en termes politiques, les impasses nécessaires pour que la pensée politique revoit enfin jour. Cela, et quelle que soit sa forme, a un nom : radicalisation. La finance et la superstructure politique ont créé l’impasse. Le citoyen, en inventant des impasses et d’ l’instabilité électorales, ne fait qu’exposer au grand jour son désir de politique condamnant la routine gestionnaire et frileuse dépourvue de toute solution. Tant que le monde politique, national et européen s’enfermera au sein de cette routine, les peuples se radicaliseront : ce que l’on observe de l’autre côté de la méditerranée leur pend au nez. Et ce n’est pas la démocratie formelle et l’Etat de droit (déjà largement entamés) qui resteront ad vitam aeternam un barrage infranchissable pour des concepts dépourvus désormais de sens. Ni les mesures que les oppositions présentent comme programme. Car ce qui a été bâti depuis la guerre était basé sur l’espoir d’un monde meilleur. Qui le croit-il encore ?

 Qui croit encore que le bonheur se résume en notre capacité d’emprunter ?

Paradoxalement, en écrivant ces lignes je pense à Clémenceau qui disait que la Révolution Française, transcende tous les grands instants de la République, et donne une réponse le moment venu. Je pense aussi à Abraham Benaroya, ce juif de Salonique originaire de Bulgarie et fondateur du Parti communiste grec, menant les dockers de toute nationalité en grève en chantant la Marseillaise. Il disait que c’est aux plus démunis, aux plus opprimés que revenait la tâche de sauver le monde de la folie du capitalisme.

C’était il y a presque un siècle… Si l’histoire ne se répète pas, elle hoquette disait Godard dans Tout va bien. 


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9 réactions à cet article    


  • leypanou 4 avril 2011 10:30

    « demain sera pire qu’aujourd’hui. » : effectivement, tant que le citoyen n’essaie pas d’agir directement ne serait-ce que modestement, demain sera pire. Mais pour obliger le monde à accepter son diktat, l’oligarchie financière s’insère partout dans la vie : la santé, l’éducation, les retraites et maintenant la nourriture via les spéculations sur les céréales. Qu’en un tournemain un trader de la City puisse gagner autant d’argent qu’un citoyen lambda pendant de longs mois de dur labeur ne doit pas être accepté comme un fait naturel. Qu’un spéculateur de Chicago puisse décider en un clic du cours du blé que le paysan français ou d’ailleurs a mis des mois à produire est proprement scandaleux. Je conseille à tout curieux le livre de Joseph Stiglitz intitulé Making globalization work même si certaines de ses propositions sont discutables. Les articles de Michael Hudson sont aussi enrichissants, en particulier ses expériences dans les Pays Baltiques.


    • Michel Koutouzis Michel Koutouzis 4 avril 2011 10:33

      Oui, et Stiglitz a un blog très intéressant...


    • Kalki Kalki 4 avril 2011 11:10

      UNE SIMPLE GRILLE DE LECTURE

      LA SEULE PERSONNE, QUI METTRA DANS SON PROGRAMME L’ALLOCATION UNIVERSELLE

      DÉFENDRA LE PEUPLE TOUTE CLASSE CONFONDUS ET SES INTÉRÊTS

      C’EST LE SEUL CRITÈRE, ET LE PLUS IMPORTANT

      Owni vient de sortir un dossier complet sur le sujet avec une mitraille de plusieurs posts ciblés avec » Yoland Bresson : ’le revenu d’existence sera au centre du débat en 2012’ » ainsi que « revenu garanti, travail choisi« , « financement du revenu de vie : une bonne affaire pour les comptes publics ?« , ou encore » Revenu universel : ’la première vision positive du XXIème siècle’ »

      Rom’s blog nous propose « Dividende Universel un enjeu majeur de société » dans un blog très épuré, que j’aime beaucoup, où les mises à jour sont peu fréquentes, mais d’excellente facture ! L’auteur prend le temps de bien mûrir ce qu’il y met…

      Tête de quenelle a posté « Le match de 2012 : revenu maximal contre revenu universel » une analyse très poussée des fondamentaux philosophiques qui distinguent deux approches, l’une punitive, et l’autre incitative.

      Singularité et infosphère nous offre « La protection sociale augmente en France » et met en avant le gain énorme en coût administratif et en réduction des pertes en lignes que constituerait la réforme des mécanismes sociaux pour réaliser un revenu de base.

      Sebmusset nous a proposé son analyse sociale, économique et politique de « chroniqueur de guerre néolibérale », dans « Le revenu universel selon Corinne Morel-Darleux »

      Dominique de Villepin propose le Revenu Citoyen

      Interviewé sur le journal de 20h00 de France 2 d’aujourd’hui (24/02/2011) Dominique de Villepin propose un Revenu Citoyen de 850 € / mois (vers 5 minutes). 

      Alternative Libérale et l’Allocation Universelle de Liberté

      Allemagne : Le SPD inscrit le Revenu de Base dans son programme

      Après l’annonce à Genève par Samuel Bendahan de l’inscription de l’Allocation Universelle dans le programme du PS Suisse, c’est le SPD qui inscrit ce principe dans son programme politique officiel (Si comme moi vous ne lisez pas l’Allemand, vous pouvez consulter la traduction automatique de Google). Dans ce document pdf le SPD se positionne sur 800 € / mois pour un adulte et 500 € / mois pour un mineur.

      620 milliard par ans de budget « pour le social »

      + Les frais administratifs annexe a 200 milliard d’euro

      VOUS LES AVEZ VU VOUS LES 1200 EUROS PAR PERSONNES ET PAR MOIS ?

      HALTE A LA MAFIA DU SOCIAL

      TOUS POUR L’ALLOCATION UNIVERSELLE


    • Traroth Traroth 5 avril 2011 15:15

      @Kalki : Oui, c’est une bonne idée, l’allocation universelle. Pourtant, la mettre en place maintenant serait néfaste.

      Il suffit de regarder ce qu’il est advenu de cette grande idée qu’était la réduction du temps de travail à 35 heures hebdomadaires. Comme parallèlement, aucune réforme économique permettant de sauvegarder la richesse de la France n’était faite (en d’autres termes : comme Jospin n’a rien fait pour fermer les frontières aux marchandises en provenance des pays esclavagistes), les 35 heures étaient simplement du cinéma. On pourrait même imaginer que Jospin se doutait que ça ne tiendrait pas plus de quelques années.

      Comme je le dis souvent : sans réforme de fond permettant de protéger l’économie française, les mesures sociales ne sont que du baratin. Si aujourd’hui on mettait en place une allocation universelle, elle serait à nouveau supprimée dans moins de 10 ans car « on n’a pas les moyens », ce qui discréditerait l’idée elle-même.

      Il est urgent que la France retrouve une souveraineté économique !


    • Ariane Walter Ariane Walter 4 avril 2011 10:31

      Cher Michel,
      les internautes sont les nouveaux argonautes, en quête de la toison d’or !
      Vous même sur le bateau qui vogue vers cet or qui s’appelle simplement « humanité », vous lancez de virulentes volées de flèches !

      Combien de temps encore avant que le corium des réalités descende jusqu’au coeur des citoyens ????


      • Michel Koutouzis Michel Koutouzis 4 avril 2011 10:39

        Jamais baisser les bras, chère Arianne, jamais baisser les bras...


      • antonio 4 avril 2011 17:26

        J’apprécie votre conclusion...


        • zadig 4 avril 2011 17:41

          Bonjour,

          Merci pour cet article lucide.

          Votre phrase « demain sera pire qu’aujourd’hui. » est réaliste.
          D’un naturel optimiste j’ai beaucoup de mal à trouver des lueurs d’espoir.
          J’ai vraiment l’impression que nous sommes emportés dans un
          mouvement fou et inconnu.

          Cordialement


          • BA 4 avril 2011 21:30

            Lundi 4 avril 2011 :

             

            Portugal : taux des obligations à 2 ans : 8,813 %.

             

            http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GSPT2YR:IND

             

            Portugal : taux des obligations à 5 ans : 9,917 %.

             

            http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GSPT5YR:IND

             

            Portugal : taux des obligations à 10 ans : 8,591 %.

             

            http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GSPT10YR:IND

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