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Ma rencontre avec Camus (2)

L'etranger d'Albert Camus {JPEG} Voyant que je m’intéressais à la littérature, Albert, notre hôte, me fit don de ces livres et d’autres encore qui se trouvaient sur une étagère de la bibliothèque. J’étais très ravi. Très content d’avoir fait mes emplettes en livres, sans le moindre sou. J’en avais pour plusieurs jours de lecture. Et effectivement, sitôt rentré chez moi, je me suis littéralement jeté sur l’Etranger. En quelques heures, le livre est lu, fermé et mis de côté pour être remis à l’un de mes amis dans le cadre de nos échanges littéraires. Ce premier livre d’Albert Camus m’avait laissé une bonne impression sur le style de narration de l’auteur. Un style très simple, très aéré, fait de phrases courtes. En somme, je venais de découvrir qu’on pouvait faire de la littérature sans avoir recours aux phrases complexes et alambiquées. Ceci d’un côté. Mais, de l’autre côté, une sorte de gêne, de malaise, de déception s’était emparé de moi. En fait, il y eut en moi, dans mon for intérieur pour faire dans le langage psychanalytique, de multiples questionnements, en particulier sur « l’absurdité » du geste ayant conduit à la mort de « l’arabe ». J’étais subjugué et en même temps déçu. Ces deux sentiments contradictoires m’avaient habités pendant longtemps et ce n’est que bien plus tard, lorsque j’ai eu à apprendre un peu plus sur Camus, ses origines et ses motivations politiques que le sentiment de déception s’est dissipé peu à peu. En effet, peut-on en vouloir à quelqu’un d’être si attaché à ses origines ? A sa mère ? Et à sa mère patrie ?

Je réserve ma critique de ce livre pour la fin.

 Mais que les choses soient claires, je ne suis pas critique littéraire et encore moins spécialiste de Camus. Je n’aurai donc certainement pas grand-chose à dire. Ceux qui s’attendent peut-être à une critique en bonne et due forme ou à des révélations inédites concernant la vie ou l’œuvre de Camus risqueraient de rester sur leur faim. Cependant, il y a une chose que j’aimerai bien aborder dès maintenant, c’est la première phrase du livre ou ce que les critiques littéraires appellent l’incipit. D’emblée, Camus écrit « aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ». On a beaucoup glosé sur cette entrée en la matière. Pour les critiques qui se sont intéressés à l’œuvre camusienne, cette si simple phrase (constituée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément) est considérée comme une œuvre littéraire à elle seule. Pourtant, en matière d’incipit, on pourrait trouver mieux. Que ce soit parmi les auteurs français ou étrangers, notamment américains (mais traduits en français). Un exemple parmi tant d’autres : dans Love story (que j’ai lu durant la même période et qui a été adapté au cinéma), Erich Segal commence ainsi : "Que dire d'une jeune fille de vingt cinq ans quand elle est morte.

Qu'elle était belle. Et terriblement intelligente. Qu'elle aimait Mozart et Bach. Et les Beatles. Et moi."

Je reconnais que personnellement, émotionnellement, ça me laisse coi.

Plus que cette petite phrase de Camus : « aujourd’hui, maman est morte ».

 Même si, l’utilisation par Albert Camus du terme « maman » (au lieu de ma mère, par exemple) dans son incipit renseigne, on ne peut plus clair, sur l’amour et l’attachement que voue l’auteur à sa mère. Et qu’est-ce qu’il y a plus que l’amour maternel ? 

Au début de cet article, j’ai annoncé la couleur. J’ai dit qu’Albert Camus était mon auteur préféré. Ou du moins, il l’était durant mes années de lycée et de fac. Mais, sans chauvinisme aucun, je dois avouer qu’en matière d’incipit, je trouve qu’il y a mieux : celui de Love story est bien meilleur. Mais cela ne reste qu’un avis. Une opinion personnelle. Ni plus ni moins. Car, comme pour les goûts et les couleurs, les incipits ne se discutent pas. Ce qui m’a amené, en fait, à parler de cette histoire d’incipit, c’est le dernier article en rapport avec cette question que j’ai lu, il y a quelques jours, sur le journal en ligne « Slate » 1. Dans cet article, on parle même de la difficulté à traduire cette phrase en anglais sans que cela n’altère la portée émotionnelle qu’elle suscite. Qu’en est-il de la traduction en arabe ? Je n’en sais rien. Absolument rien. A vrai dire, je ne sais même pas si une telle traduction existe ou pas. 

Les jours suivants aussi, j’ai consacré une bonne partie de mon temps extrascolaire si j’ose dire à la lecture. Des livres d’Albert Camus. Nietzsche, avec sa philosophie rébarbative, pouvait attendre.

Etant, à l’époque, étudiant en 3e année de médecine, c’est, cela va de soi, beaucoup plus La peste qui m’avait marqué le plus à tel point que j’ai dû prendre cette fiction pour de la réalité. L’histoire se passait dans les années 40 du siècle dernier, autrement dit durant la colonisation française, à Oran, une ville cosmopolite de l’Ouest algérien et même si, dans le livre, il s’agissait de français qui avaient été touchés par cette calamité due à une prolifération de rats dans la ville, rien ne dit que les autochtones, les Algériens, ne tombaient pas, eux, comme des mouches. On ne le saura jamais, car Camus, et c’est un reproche qu’on lui fait ici, a toujours pris les « Arabes » pour une quantité négligeable, une entité qui ne mérite pas d’être citée. Leur mort, par la peste ou par toute autre cause, le laissait peut-être indifférent. Elle n’avait pas à être rapportée et encore moins abondamment commentée.

A suivre

  1. http://www.slate.fr/story/191496/aujourdhui-mother-est-morte-maman-etranger-camus-traduction-anglais

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4 réactions à cet article    


  • Sergio Sergio 24 janvier 18:42

    Bonsoir Monsieur, très beau texte. ’l’Etranger’ m’avait mis mal à l’aise à l’époque, le le geste du protagoniste était pour moi incompréhensible et mystérieux, ce fût également la découverte de la guillotine, la contemporaine et non celle reliée à la terreur et plus tard j’en fis le parallèle avec la fameuse affaire du pull over rouge. Albert Camus a eut le courage à l’époque d’avoir été anti communiste alors que ce mouvement était acclamé par de nombreux écrivains, poètes et chanteurs engagés. Concernant Nietzsche et sa déclamation « à force de regarder les abîmes, les abîmes te regardent » m’a toujours inspiré, je la trouve tellement d’actualité.

    Cordialement


    • Francis, agnotologue Francis, agnotologue 24 janvier 19:03

      ’’ Même si, l’utilisation par Albert Camus du terme « maman » (au lieu de ma mère, par exemple) dans son incipit renseigne, on ne peut plus clair, sur l’amour et l’attachement que voue l’auteur à sa mère. Et qu’est-ce qu’il y a plus que l’amour maternel ? ’’

       

      Vous imaginez l’effet produit par : « aujourd’hui, ma mère est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ».


      • velosolex velosolex 25 janvier 12:11

        Bel article Vous m’avez appris le mot « incipit », ou alors je l’avais oublié. Peut être qu’on pourrait commencer un livre ainsi. Pour avouer dés le début aussi ses failles. J’ai découvert Camus en troisième. Un bon prof qui nous avait conseillé « Noces ». Quand à « l’étranger » j’ai d’abord vu le très beau film de Visconti sur le sujet. C’était à Madras en 75. Je me demandais ce que la salle pouvait comprendre de de film, dans cette inde des systèmes de castes, entendu que moi même j’étais troublé, et pensant à juste raison ne pas avoir tous les éléments pour comprendre, ce qui était suggéré. Pour l’Algérie, il aurait fallu moins faire dans l’aquarelle, mettre les points sur les I. . Même si je n’étais pas trop au fait de la question coloniale à l’époque, je doutais qu’un européen puisse être condamné à mort pour le meurtre d’un algérien. Pourtant cette question n’était jamais posée, et s’y risquer aurait de moi quelqu’un de suspect. J’ai lu le livre ensuite, et découvert la personnalité de Camus, son histoire. Un pied entre les deux camps. Gamin pauvre, repéré par un instit, gardien de but à Oran. Une vie ne tient pas à grand chose. J’ai lu il y a quelque années le roman de Khamel Daoud « Meursault contre enquête » que j’ai apprécié,, tout en me demandant comment personne ne l’avait écrit auparavant, comme le monde intellectuel s’était arrêté de penser Camus, le jour où il est mort dans un accident de voiture, en faisant une sorte de génie intouchable.

        « L’étranger » est un bon titre. Il nous laisse quelque chose d’étrange en nous. Un gout d’inachevé, de non dit. Comme d’ailleurs les romans de Marguerite Duras, sur cette Indochine de petits blancs, exploités par l’administration sans doute, mais au sort bien plus enviable que celui des autochtones. On a enseigné l’étranger à des gamins de 15 ans, tout en ne décrivant pas objectivement le contexte de l’Algérie. On nous dit que les libres de Camus sont à double sens. Que la peste est un livre de combat contre le mal, et sur la résistance en 40. Que « l’étranger » l’est sur sur la fragilité des jugements, dépendant de causes exogènes.

        Mais le cadre pourtant n’est pas anodin. Le fil rouge tenant autour de l’enterrement de la mère m’a toujours semblé un brin restrictif dans ce roman, pour expliquer ce que la justice à d’évasif, dans un pays secoué alors par d’autres lignes de fractures, qui ne sont pas explorées, et tenant alors au statut de l’indigène ou du colon. Une affaire criminelle n’a pas le même sens quand elle est dans un pays fachiste, ou une démocratie, un pays de droits. Je pense au film argentin très prégnant sur ce sujet « dans ses yeux », par exemple. Il a fallu le bon de Daoud, plus de 70 ans après le roman pour qu’on s’interroge sur l’arrière plan. C’est étonnant quand même cette cécité. Enfin, ça dépend quand même de son origine sociale, mais le discours de l’académie nous structure aussi. On n’osa par rendre une mauvaise copie, gamin. Qui peut oser s’opposer à un prix nobel., lui demander des comptes ? ....Tout de même dans le petit peuple en France, qui était dupe de ce qui se passait là bas, même si on n’y avait pas mis les pieds. J’étais bien trop jeune pour partir, mais pas le fils de l’épicer qui me faisait les scoubidous qu’il accrochait aussi à son guidon du vespa. Il est mort là bas. Comme tant d’autres que j’ai vu plus tard en psy, le passé remontant en eux. Je recommande à tous cette très bonne émission sur arte replay. L’algérie sous vichy. https://bit.ly/3u24wDN


        • velosolex velosolex 25 janvier 12:50

          Ce livre finalement ne pouvait faire plaisir qu’aux colons. Si c’est un réquisitoire sur la peine de mort, il n’est absolument pas représentatif de l’écart des jugements que la justice faisait entre les différentes types de population. 

          Voilà j’ai repli la plume sur ce sujet riche. Car ce roman nous interroge sur notre cécité. Le soleil que Meursault a dans les yeux, et qui le trouble un brin, et dont Daoud parle, comme un fait non exploré, un brin facile, pour masquer ce qui ne peut être dit, ne nous a t’il pas masqué à nous aussi une part de vérité refoulée du livre, qui continent d’autres livres, et non dits ?

          Il faut faire l’apologie du mauvais lecteur. Enfin pour moi plutôt du « bon lecteur », du rebelle, celui qui ose aller contre la doxa dominante, de la compréhension imposée par l’auteur, les critiques. J’ai entendu d’ailleurs une émission dernièrement à la radio, qui m’a ravi. C’est une apologie de la liberté, une invitation à interpréter un livre comme on l’entend, de se débarrasser des œillères qu’on veut nous imposer. « L’étranger » est un bon modèle d’interprétation multiples. 

          C’est quelque chose que j’ai toujours entretenu. Mais très mal reçu. on vous refuse de penser que « Bouvard et Pécuchet », par exemple puisse se voir non pas forcément comme une condamnation de l’amateurisme, au travers des expériences désastreuse de deux compères, mais comme un roman célébrant l’amitié résistant aux épreuves, et aussi sur la passion d’apprendre, et sur la capacité de résilience. Un lecteur est à égalité avec l’auteur. Chacun apporte des éléments pour le résultat final. 

          Mais cette éloge des vues croisées, est maintenant dans l’esprit du temps. On ose déconstruire des chefs d’œuvres hier inattaquables pour monter qu’il y a plusieurs voies d’accès au sommet. C’est comme ça qu’une œuvre est toujours vivante. 

          « Tout lecteur s’est un jour inquiété de ceci face à un texte : comment bien lire ? Il est étonnant que personne ne se demande comment mal lire. C’est pourtant loin d’être une évidence. Il faut de l’art, de l’adresse, de la ruse pour pratiquer une mauvaise lecture véritablement inspirée. Une fois cela admis, vous cesserez de faire uniquement de la lecture une expérience de l’interprétation objective, de la collaboration avec le texte, de l’ordre, de la patience, de la concentration. Laissez-vous envahir par vos passions, laissez flotter votre attention, lisez de travers, sautez des pages. C’est ainsi que vous transformerez ce que vous lisez pour le réinventer. Vous en conviendrez alors : la mauvaise lecture est souvent une excellente manière de lire. » critique du libre sur l’éloge du mauvais lecteur"

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