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Ma rencontre avec Camus (4)

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D’un commun accord, mon ami et moi, avions alors pris la décision de surveiller un peu nos dépenses, d’économiser, chacun de son côté, le maximum possible de sous pour pouvoir, le jour J, prendre en charge, ensemble, les frais du déplacement à Tipaza. Nous nous étions mis d’accord sur un principe simple et efficace en même temps dans son application : l’un de nous devrait tenir la cagnotte et régler, discrètement, tous les frais de transport et de restauration. Il n’était pas question pour nous de mettre dans l’embarras notre invité marseillais. Celui-ci ne devrait se douter de rien. Telle était notre intention : faire honneur au principe sacré de générosité qui a de tout temps caractérisé les Algériens. Mais, pour nous, pauvres étudiants, il s’agissait, a postériori, d’un comportement absurde d’autant plus que Michel ne nous avait rien demandé ; en fait, cela s’appelle, dans un langage imagé de la vox populi, « ezzalt ou attefrayine », misère et pharaonisme. 

Sur nos conseils, Michel, qui n’avait jamais mis auparavant les pieds à Alger, avait réservé une chambre à l’hôtel Aletti, pas loin de la Grande Poste et de la fac centrale, le cœur palpitant d’Alger. Cela nous arrangeait beaucoup. Ainsi, en quelques minutes de marche, d’où que l’on vienne, on peut le joindre. De l’hôpital Mustapha où je travaillais, je pouvais venir à pied. Quant à mon ami qui faisait ses études de droit à Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger, il n’avait qu’à prendre le COUS : le transport des étudiants. En temps normal, c’est-dire en dehors des heures de pointe, ça pourrait lui prendre une demi-heure. 

Mon année d’internat tirait déjà à sa fin.

Mais il fallait que je me prépare au concours du Résidanat. Je fréquentais donc assidument la bibliothèque de la fac centrale, probablement comme jadis Albert Camus. A la différence près que, lui, il y suivait des cours de philosophie et qu’il disposait donc de plus de temps libre pour jouer au foot. J’imagine qu’à son époque, Alger était moins peuplée ; qu’il y avait moins d’embouteillage et qu’il était plus facile de se déplacer, en tram ou en bus, d’un point à l’autre de la ville. Au fait, lui qui habitait pas très loin de la fac centrale, lui arrivait-il de ne pas prendre les transports en commun et de marcher ? Avait-il les moyens financiers de se payer un abonnement de bus ? Existait-il, à l’époque, un service tel que le COUS qui assurait le transport des étudiants ? Et les cités universitaires pour les étudiants qui venaient d’autres régions de l’Algérie ? Si tout cela existait, cela devait être réservé uniquement aux enfants des colons, les Algériens, eux, ne dépassaient pas le certificat d’études primaires. En tout cas, Albert Camus, n’a jamais eu, à ma connaissance, à s’exprimer sur cette question. Ou alors jugeait-il que « « l’Arabe » n’était pas apte, de par son patrimoine génétique, à poursuivre des études universitaires ? Qu’il n’était pas digne, de par sa condition sociale d’indigène, d’occuper ne serait-ce qu’un strapontin dans un amphithéâtre universitaire ? En fait, rien dans tout ce que j’ai pu lire jusqu’ici d’Albert Camus ne permet de dire qu’effectivement tel était son raisonnement. Rien ne nous interdit, non plus, de spéculer et de se poser des questions. 

 Oui, je comprends que ce sont là des questions futiles. Mais quand on s’intéresse à un auteur, il est tout à fait raisonnable, de mon point de vue, de se poser ce genre de questions ; il est tout à fait raisonnable aussi d’essayer d’avoir ne serait-ce qu’une petite idée sur sa vie quotidienne. Cela pourrait peut-être nous aider à comprendre ses œuvres et sa philosophie de la vie de façon générale.

Albert Camus était un enfant de Belcourt, un quartier populaire par excellence. Il n’était pas issu d’un milieu social aisé. Sa mère n’était qu’une femme de ménage et elle devait trimer du matin au soir pour pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants (l’aîné qui s’appelait Lucien et Albert) et leur assurer une scolarité normale. De plus, Albert avait, à un moment de sa jeunesse, contracté la tuberculose pulmonaire ce qui le rendait sans doute essoufflé au moindre effort physique. Sachant qu’à l’époque, les antituberculeux n’existaient pas encore, c’est dans des sanatoriums qu’on hospitalisait ce genre de malades. Il n’était donc pas exclu que Camus ait pu garder des séquelles respiratoires qui l’auraient obligé à un rythme de vie plus calme. Il n’avait pas intérêt à se dépenser physiquement parlant, ni à courir à gauche et à droite et encore moins derrière une balle. Cela pouvait aggraver ses lésions pulmonaires. Sa « maman », qui le couvait sans doute comme le ferait une poule avec ses œufs, devait être très à cheval concernant ces problèmes de santé.

Après quelques mois d’échange épistolaire entre Michel, l’enseignant de littérature française à Marseille, et nous, celui-ci nous avisa par lettre express du jour et de l’heure de son arrivée à l’aéroport d’Alger. On était au début mois de décembre. 

A suivre


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