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Ma rencontre avec Camus (V)

Après quelques mois d’échange épistolaire entre Michel, l’enseignant de littérature française à Marseille, et nous, celui-ci nous avisa par lettre express du jour et de l’heure de son arrivée à l’aéroport d’Alger. On était au début mois de décembre. Il faisait beau. Des journées bien ensoleillées et des températures douces pour la saison.

  • « notre ami pourrait même, s’il le désirait, se permettre une trempette sur la plage de Matarès », disait mon ami. 

Mais, nous avions des craintes que le temps se gâte du jour au lendemain et que cela nous empêchera de lui faire visiter Alger la blanche où il n’avait jamais les pieds auparavant et surtout Tipasa, ses ruines romaines, la stèle érigée en 1962 à la mémoire d’Albert Camus et un peu plus haut, sur les hauteurs de Sidi Rached, le tombeau de la chrétienne. Tout cela avait été préparé de façon minutieuse. Mais tout cela dépendait de la clémence du temps. Un petit changement de météo pouvait tout chambouler, tout remettre en cause, tout faire tomber à l’eau, car ni mon ami ni moi n’étions préparés à prendre des risques et à emmener un étranger à plus de 70 km d’Alger dans un bus public.

Enfin, le jour J est arrivé. Comme prévu, Michel est descendu à l’hôtel Aletti. C’était l’un des meilleurs hôtels d’Alger à l’époque, il est mitoyen du siège de l’APN (Assemblée populaire nationale) et de la cinémathèque, un haut lieu culturel des années 1980. Il était très satisfait de l’accueil, du personnel de l’hôtel qui répondait à ses moindres désirs et surtout de la chambre assez spacieuse et donnant vue sur mer. De sa chambre, il pouvait admirer le lever du soleil et les activités incessantes sur le port d’Alger, et les petites embarcations des pêcheurs qui revenaient très tôt le matin remplies de poissons frais. 

Les matinées, Michel sortait seul. Pas loin de l’hôtel. Mais, les après–midi, nous le rejoignons et nous allions alors errer ensemble dans tous les coins et recoins d’Alger. Durant ces années, il n’y avait pas de problème de sécurité en Algérie. Partout, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes, régnaient la paix et la tolérance. Plus de deux décennies nous séparaient des « années de braise » et des attentats à la bombe à Alger que craignait, à l’époque, Albert Camus. On n’avait donc pas de soucis à se faire. Et en marchant avec un « étranger », on ne rasait pas les murs de peur de tomber sur des xénophobes ou des haineux encore marqués par les drames de la guerre d’Algérie. En vérité, cette guerre était bien loin, bien derrière nous, et les Algériens, d’une manière générale, n’avaient pas tenu rancune envers les français. Il nous arrivait même de discuter, de blaguer et de rigoler à haute voix, tous les trois, à tel point que les passants remarquaient aisément la présence d’un « Roumi » parmi nous. Mais cela ne nous dérangeait pas outre mesure. A cette époque Alger était accueillante. Alger était encore « la Mecque des révolutionnaires ». Il est vrai que Michel n’avait rien à voir avec cela, il était même politiquement neutre ou carrément apolitique, la seule chose à laquelle il était vraiment attaché c’était la littérature. Mais, il aurait pu être un « pied-rouge », ces coopérants techniques français qui ont rejoint, presque bénévolement, l’Algérie pour l’aider à se reconstruire après le départ des « pieds noirs » avec les militaires français, en 1962, c’est-à-dire au moment où l’Algérie avait recouvert son indépendance.

Seul, notre ami risquait, peut-être, s’il s’aventurait dans des endroits peu fréquentés, d’être agressé par des pickpockets, comme cela arrive parfois dans toutes les grandes villes du monde, mais pas au point où sa vie même serait en danger. Mais, par précaution, nous lui avions conseillé de ne pas trainer dans certains coins de la ville, particulièrement du côté de Belcourt, l’ancien quartier d’enfance d’Albert Camus.

Durant les deux premiers jours du séjour de Michel à Alger, nous avions limités nos déplacements. En fait, nous nous rencontrions, les après-midi, au niveau du « Coq hardi », situé juste en face de la Fac centrale, sur la rue Michelet. Durant la guerre d’Algérie, ce bar avait été soufflé par l’explosion d’une bombe artisanale confectionnée sans doute par un jeune chimiste algérien. Ironie de l’histoire, à l’indépendance, les pouvoirs publics algériens avaient baptisé un autre débit de boissons en face du « Coq hardi » du nom de ce jeune chimiste : le cercle des étudiants Taleb Abderrahmane. Mais de cela, nous n’avions pas soufflé mot à notre hôte. Non pas que nous voulions le tenir dans l’ignorance mais parce que les questions mémorielles liées à cette « sale guerre » n’étaient, en fait, pas notre préoccupation principale. Nos discussions portaient plutôt sur tout ce qui est littérature, enseignement, vie estudiantine en Algérie et ailleurs. Nous évoquions également Albert Camus d’autant plus que l’imposante Fac centrale où, jadis, le Nobel de littérature avait fait ses études, nous faisait face. 

A suivre.


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