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Accueil du site > Tribune Libre > Marcel Proust et l’eau-Mère

Marcel Proust et l’eau-Mère

Pour le jeune Proust, les premières eaux contemplées sont celles du pays d’enfance, cette terre d’Illiers-Combray où il se rend chaque été avec ses parents et son frère dans la demeure familiale, une modeste maison de bourg où règnent la fameuse tante Léonie et la servante Françoise. Les eaux de la Vivonne ( en réalité le Loir ) et des étangs avoisinants se font tantôt chimériques, silencieuses, immobiles, lumineuses, tantôt maternelles et féminines. On sait combien l’écrivain était attaché à sa mère dont il attendait chaque soir le baiser. Ce rite, institué entre eux, s’il n’était pas accompli pour une raison ou une autre – la visite de M. Swann par exemple – plongeait le petit Marcel dans le désespoir.

 

On sait aussi que la mort de sa mère en 1905 créera la fracture décisive qui partagera son existence en deux parties presque antinomiques : celle de la vie mondaine et apparemment futile et oisive de sa jeunesse et celle de l’enfermement quasi monacal et ascétique auquel il se contraindra pour rédiger son œuvre. Il est vrai que toutes les formes d’amour reçoivent une composante de l’amour maternel et que l’unité imaginaire n’est envisageable que s’il y a fidélité à un souvenir. La rêverie initiale est d’abord cette image maternelle, cette eau nourricière que certains poètes ont comparée au lait comme le fit Saint-John-Perse dans « Eloges » : « Or ces eaux calmes sont le lait et tout ce qui s’épanche aux solitudes molles du matin  ». La valorisation de l’eau en fait un lait intarissable, le lait de la nature-mère qui marque celle-ci d’un caractère féminin, ce qui n’a pas échappé à l’enfant Proust.

 

Ce sont dans ces eaux printanières, ruisselantes ou tendrement assoupies, que parle le mieux la nature-enfant, qui n’a pas encore pris conscience que tout être est mortel. Ces eaux ne sont-elles pas comme les gardiennes des mirages ? A l’eau présente succède l’eau prochaine, si bien qu’elle s’approprie le temps qui, comme elle, semble ne pas connaître de fin. C’est la puissance et l’allégresse enfantine qui transforme l’eau vivante en eau de jouvence, chargée de rêves féconds, celui de la naissance de l’eau qui fait vivre et rénove. Elle devient ainsi une matière primordiale qui rassemble, ce que Paul Claudel illustre par cette phrase : «  Ce que le cœur désire peut toujours se réduire à la figure de l’eau  ». Nous voyons combien l’amour filial, principe actif de la projection des images, fait en sorte de les placer dans la perspective humaine la plus sécurisante : la perspective maternelle. L’enfant Proust, retenu dans ce royaume des eaux, ne voit pas seulement éclore à leur surface la beauté des fleurs aquatiques, mais trouve dans leur présence des accompagnatrices silencieuses, des eaux claires au doux murmure, une nature en train de se contempler. Ces eaux sont devenues son double. Elles renvoient le penseur à sa pensée, alors que le penseur retourne à l’eau ses propres chimères et, qu’en ces moments rares, il perçoit, dans cette intimité recueillie, le long plaidoyer des choses qui se sont tues.

 

Le reflet peut devenir, grâce à l’imagination, plus réel que le réel, plus vrai que lui, parce qu’il est pur, de cette pureté qui est lumière. En immobilisant l’image, l’étang crée un ciel en son sein, il capte l’immensité. L’onde, en sa fraîche limpidité, est un ciel renversé, un double miroir qui s’absorbe. Ce rêve donne à l’eau le sens de « la patrie la plus lointaine », de la patrie céleste. Ainsi, par ses reflets, elle double le monde, elle double les choses. Elle engage le rêveur dans une expérience onirique : une flaque contient à elle seule un univers, un instant de rêve s’apparente à l’éternité, l’ineffable s’apparaît. 

 

On a dit Proust entre deux siècles, je dirai plutôt – comme ce le fut pour Chateaubriand – entre deux mondes. Ces écrivains auront vu mourir chacun le leur, comme l’astronome voit s’éteindre les étoiles. Pour l’un ce sera le XIXe que la guerre de 14-18 va ensevelir dans les tranchées ; pour l’autre, l’Ancien Régime que la Révolution se chargera de décapiter. Pour tous deux, ce fut ici et ailleurs ; leurs vies, comme leurs œuvres, ont balancé entre ces pôles. En ce qui concerne Proust, il faut ajouter les deux côtés que furent celui de Swann et celui de Guermantes séparés par le cours de la Vivonne, et les deux milieux familiaux, celui se son père d’origine provinciale, et celui de sa mère issue d’une riche bourgeoisie juive et citadine. Le jeune Proust ne cessera de subir leurs séductions alternées, ce qui ne facilitera pas son épanouissement. Dans un mouvement affectif continuel, il en supportera difficilement le jeu de balancement, mais saura l’utiliser, lorsque après avoir volontairement quitté le monde, il s’isolera dans une chambre tapissée de liège pour le recréer autrement. Alors, ce qu’il avait accumulé dans la douleur, il le restituera dans la plénitude de son génie.

 

Au moment de la naissance de Marcel le 10 juillet 1871, les derniers soubresauts de la guerre et de la Commune agitaient encore Paris et il n’était pas rare que l’on conduisit l’enfant à Auteuil, où il était né d’ailleurs. Auteuil n’était alors qu’un gros bourg hors les murs de la capitale, où l’on goûtait encore aux bienfaits de la campagne et où l’on se promenait dans des allées bordées de jardins. Près de la maison de l’oncle Louis Weil, il y avait une source commercialisée pour ses vertus ferrugineuses, sous l’appellation de « Source Quicherat ». Cette source, jaillie des profondeurs après qu’elle y eût peut-être erré longtemps, fut, on peut le supposer, la musique qui berça ses premières rêveries, musique d’humanité disait Wordsworth, paroles rondes et fraîches qui ne sauraient tarir. Toujours est-il que la voix cristalline de l’eau ne va plus guère cesser de l’accompagner.

 

Les parents de Marcel habitaient depuis septembre 1870 dans un quartier aéré aux avenues larges et aux immeubles haussmanniens, rue Roy, non loin de l’église Saint Augustin ; mais soucieux qu’il bénéficie de l’air et du calme d’un environnement bucolique l’emmenaient, ainsi que son frère Robert né an mai 1873, à Pâques et aux vacances d’été à Illiers, où la sœur de M. Proust, mariée à Jules Amiot, tenait un magasin de drap. Le village s’unissait autour de son clocher. C’était plus paisible encore qu’à Auteuil avec, à l’entour, des clos, des vergers, des champs, le Loir et quelques autres ruisseaux glissant sous l’abondante chevelure des arbres. Et puis Illiers, ce n’était pas seulement la nature, les eaux murmurantes mais la chambre. La chambre, lieu clos par excellence, loin du monde, intime et enténébrée, où l’imagination pouvait sans fin développer ses thèmes, chambre noire où l’on projetait les images de la lanterne magique, qu’à volonté on ralentissait, et qui vous donnait ainsi l’illusion du temps remonté, mais surtout chambre où le rite sacré du baiser maternel s’accomplissait selon un cérémonial solennel et inchangé. Toute la vie du narrateur sera, en effet, gouvernée secrètement par le souvenir de cette attente passionnée et douloureuse de la présence maternelle venant lui administrer cette communion quasiment religieuse de la tendresse partagée. Plus tard, pour apaiser le manque causé par l’absence, Proust s’enfermera à nouveau dans une chambre pour y vivre une autre sorte de communion ; après celle de l’amour, celle de l’art. La disparition de l’être cher sera le passage obligé qui lui permettra d’aller de la gestation de l’œuvre vécue intimement avec elle, à son accomplissement réalisé loin d’elle et sans elle. Le narrateur annonce ici une quête entièrement déterminée par le moment enfui, perdu, et que seul l’art permet d’éterniser.

 

Proust fut un enfant qu’il fallait sans cesse consoler. Sa mère s’y emploiera avec ferveur, devinant chez ce fils aîné, hypersensible et nerveux, des dispositions rares mais excessives, qu’elle s’emploiera toujours à justifier. Entre eux se forge un lien privilégié, une union telle que la mère n’est pas seulement celle qui donne la vie, mais celle qui légitime l’œuvre. Ainsi sera-t-elle deux fois mère, comme Proust sera deux fois fils, dans la vie et dans cette « autre vie » qu’est l’œuvre d’art. Car fils, Proust l’est au-delà de ce que l’on peut imaginer. D’abord et avant tout fils de sa mère. Il ne peut se passer d’elle. Depuis sa prime enfance, ses terreurs nocturnes, ses angoisses, ses appréhensions le jettent avec fureur dans les bras de celle qui, de sa voix douce, est la seule qui sache le calmer, le bercer, l’endormir. La chambre est cette arche où ils voguent ensemble, étroitement embrassés dans ce monde fusionnel de l’amour passion. Bien qu’elle tente de résister aux exigences de son petit loup, Jeanne Weil ne parvient pas à mettre entre elle et son enfant la distance nécessaire afin de le préparer à sa vie d’adulte, qui sera de vivre sans elle. Elle mourra taraudée par l’inquiétude de le laisser seul. Elle ne peut envisager alors, qu’elle, partie, il s’enfermera à tout jamais dans l’arche pour retrouver le temps qui les unissait. Il n’est pas innocent que La Recherche s’ouvre sur des pages consacrées au sommeil et se termine dans le même décor, la chambre d’Illiers-Combray où, à la lumière déclinante du soir, pour apaiser ses craintes, sa mère lui lisait "François le Champi" et où le tintement de la petite sonnette lui apprenait que M. Swann venait d’arriver et que sa mère devrait le quitter pour vaquer à ses devoirs de maîtresse de maison. Ainsi l’œuvre tient-elle entre ces deux moments qui raccourcissent le temps et, du même coup, le distendent indéfiniment et où l’auteur affirme l’une de ses convictions : que l’acte créateur est le seul en mesure de nous arracher à l’ensommeillement de la vie pour faire de nous des êtres éveillés. Ainsi le livre se referme-t-il sur lui-même, volute de l’escargot ou de la petite madeleine, cercle romanesque qui clôt ce retour au point de départ, ce renversement du temps qui, grâce à la réminiscence causée par une impression miraculeuse, fait coïncider le présent et le passé, ce « quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux ». Et il est vrai que le roman se réfléchit en se racontant, que La Recherche n’est autre que la recherche en train de se faire, le roman en train de s’écrire. Après la chambre, ce sont la nuit et les terreurs nocturnes qui font leur apparition. La nuit est substance à l’égal de l’eau et, à travers les pages du roman, l’une se mêle à l’autre pour donner son ombre au lac ou au ruisseau. Aux eaux claires et printanières fleuries de nénuphars, si familières à Mallarmé, à Goethe et à Pierre Louÿs, qui les peuplent volontiers de nymphes et de cygnes, Proust semble leur préférer les eaux dormantes, insondables et silencieuses, qui vous attirent vers des profondeurs énigmatiques. On y plonge pour s’y réfugier à l’abri des remous, pour vivre dans l’étreinte d’un élément matériel. L’eau devient une substance psychique qui dispense le calme, la douceur et agit ainsi qu’un puissant narcotique. Le rêve se forme selon le schème d’une eau capable d’abriter et d’engourdir en procurant bien-être et quiétude. A la suite de Novalis, Proust s’attache à l’eau qui berce. C’est l’arche, bien sûr, qui épouse le mouvement rythmé et sans heurt d’une onde pacifique, apaise et endort, comme si vous étiez blotti contre le sein maternel. L’homme est gagné par la béatitude, parce qu’il est porté comme l’enfant l’est dans les bras maternels. Il vit par elle et avec elle cette rêverie bienheureuse. Pour nombre de poètes, et Proust en particulier, la nuit a le mérite de nous rendre la vue intérieure, de nous protéger de l’inévitable frustration engendrée par nos expériences concrètes et fatalement dérisoires. C’est lorsqu’il ferme les yeux sur la réalité que l’écrivain peut les ouvrir librement sur le monde de l’art, le seul capable de ne pas décevoir son attente. Ainsi la nuit peut porter – comme l’eau – maternellement. Voici donc deux thèmes proustiens qui se rejoignent dès les premières pages : l’eau et la nuit, car l’une et l’autre sont maternelles. Et comme la nuit est peut-être l’élément qui s’offre le mieux au mélange, elle pénètre les eaux qui deviennent lourdes et tragiques, chargées de menaces. Le rêveur s’enfonce alors dans une méditation grave ; la nuit n’est plus simplement celle qui voile, cache et absorbe, elle s’est métamorphosée en une eau ténébreuse. Mais l’enfant Proust n’est pas encore ce promeneur inquiet. A Illiers, il est un petit garçon sujet aux terreurs nocturnes, mais qui n’en reste pas moins joyeux et curieux de ce qui l’entoure. La nature offre un terrain inépuisable à ce quêteur de délices pour qu’il y fasse provisions de merveilles, pour qu’il emmagasine son miel. Et Dieu sait qu’il ne va pas s’en priver ; son œil est infaillible à déceler la moindre beauté susceptible de déclore ses yeux, de lui révéler un peu du sens caché des choses. Il ne se lasse pas de parcourir cette campagne aux lointains horizons, rythmée par les clochers de Martainville et de Vieuxvicq «  qui seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi ». ( Du côté de chez Swann )

 

Bien que Proust ait été long à trouver la forme définitive de son roman, qu’il l’ait à maintes reprises remanié, enrichi d’innombrables ajouts, et qu’il soit mort avant d’en avoir terminé les corrections, surtout en ce qui concerne "Le Temps Retrouvé", enfin qu’il n’ait jamais connu les jeux d’épreuves des derniers volumes qui ne furent publiés qu’après sa disparition, il n’avait cessé depuis sa plus tendre enfance d’accumuler les matériaux qui lui permettraient, en échappant aux conventions narratives, d’envisager son œuvre comme l’architecte sa cathédrale, arche renversée pour qu’elle vous porte, en vouant ses efforts à sa structure secrète, initiant un rapport nouveau entre contenant et contenu, contrairement à ses prédécesseurs qui s’étaient contentés de développer et d’enjoliver un sujet selon une trame événementielle précise. Proust n’a pas choisi au hasard pour forme romanesque le cercle, synonyme de tout ce qui est circulaire et indéfiniment recommencé ; non, il l’a délibérément voulu pour signifier à ses lecteurs qu’il n’y a pas de fatalité, que l’on peut échapper à la lente érosion du devenir en inscrivant son existence dans la pérennité de l’art, puisque la réponse que le narrateur avait vainement attendue de la vie, il n’a pu la recevoir que de la littérature, ce qui, selon lui, prouve bien qu'elle est bien la seule « vraie vie », la vie enfin «  découverte et éclaircie  ». L’art ne consiste pas à reproduire la réalité mais à la déchiffrer «  à travers les signes inconnus de notre livre intérieur  » ; ce serait la réduire et l’appauvrir si on se limitait à écrire un livre de plus, au lieu de se consacrer à déchiffrer celui qui existe déjà en nous depuis toujours, si on ne tirait pas des lois générales de nos expériences particulières et si on ne tentait pas d’aller au plus près de tous les hommes.

 

(...)

 

C’est ainsi que ce monde de l’enfance où régnait sa mère, ce paradis composé par le jardin familier de la tante Léonie, les berges de la Vivonne, la forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente des collines, la chambre provinciale encore imprégnée de l’odeur des fruits de l’année qui quittaient le verger pour l’armoire, l’air saturé de la fine fleur du silence, la couleur du soleil sur la place, ce monde qu’il avait aimé, sorti brusquement tout entier d’une tasse de thé, mais comme chargé, embelli, dans une lumière de résurrection, donne-t-il à l’écrivain, qui s’apprête à lui rendre vie – car ce qui finit est contre nature - le sentiment d’avoir vaincu le temps et de s’être approprié une part d’éternité. Désormais, la mort lui sera indifférente, même la mort de sa mère, puisque ce qu’il a vécu près d’elle et avec elle, il ne l’a perdu que pour mieux le retrouver, ainsi que renaît à la surface de l’eau une image qu’un incident, faisant irruption dans le réel, a momentanément brouillée. Mieux que la beauté, mieux que l’amour, la création est seule apte à nous sauver, car elle est liée à ce qu’il y a en nous de plus individuel et d’unique.

 

Pour conforter sa thèse et l'amplifier, Proust démontre avec des arguments convaincants que la réalité ne se forme que dans la mémoire, que les choses ne sont vraies que dans le souvenir qui a su décanter et ne retenir que l'essentiel. De même qu'une usine d'épuration rend à l'eau sa pureté d'origine, sa vraie nature d'eau, après qu'elle l'ait débarrassée des corps étrangers qui la souillaient, de même la mémoire lave le souvenir des scories inutiles, de ce qui, dans le temps matériel, sous l'influence de nos passions et de nos illusions, avait pu le modifier, l'altérer, le corrompre. Il est d'ailleurs curieux de constater que l'invisible marque notre mémoire plus profondément que le visible, phénomène qui ne fut pas sans surpendre l'écrivain qui note, à ce propos, que ce sont les saveurs et les odeurs qui nous restituent le plus authentiquement les contours précis d'un événement si éloigné dans le temps que nous le supposions à jamais englouti, et dont la réminiscence opère en nous un véritable séisme.

"Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir." Du côté de chez Swann

 

Parce que chaque lieu a également quelque chose d’unique, aucun paysage ne pourra remplacer ceux de son enfance, de même qu’aucune femme ne lui donnera la paix sans trouble que lui apportait, le soir, le baiser maternel. Cet enfermement auquel il va se contraindre pour que l’éphémère de la vie devienne l’éternité de l’art, pour que « le grain meure afin de porter de beaux fruits », cette mort au monde des apparences et des mensonges à laquelle il va consentir ne sera rien de moins qu’une libération, une délivrance. Ce que la vie et l’usure du temps ont détruit, l'écriture va le reconstruire. Il ne sera jamais davantage l’enfant émerveillé que dans ce monde reconstitué, dans ce monde réfléchi comme l’est la nature dans l’eau tranquille. Nulle part les aubépines ne seront plus odorantes, la brioche plus dorée, plus rougissante comme une fraise la fleur de nénuphar, plus mélancolique l’effeuillement des roses, que dans ce temps revenu à lui comme la belle au bois dormant, s’étonnant que chaque chose soit à sa place et cependant intemporelle. Le travail, auquel il n’avait pas su se résoudre jusqu’alors, pris dans l’engrenage d’une vie facile, cédant aux sollicitations du monde, de l’amour et du plaisir, il comprend qu’il faut s’y atteler, tout sacrifier à cette quête du salut par l’art et faire jaillir de la pénombre ce qu’il avait pressenti, de façon à le transmuer en un équivalent spirituel, comme l’alchimiste change le plomb en or.

« Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas nous. Ne vient de nous-même que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres ». ( Le Temps Retrouvé )

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE ( Extraits de mon essai : Proust et le miroir des eaux )

 


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7 réactions à cet article    


  • Le Sudiste Le Sudiste 8 janvier 19:18

    Ah c’est vous !

    Armand n’arrête pas de nous parler de vous.


    • binary 8 janvier 20:08

      Enfin quelqu un, pour nous rappeler à quel point, la vie des bourges est formidable. Il faut dire qu avec tous les cocos du forum, on l avait oublié.


      • Olivier 8 janvier 22:15

        Les gens du passé, en gros jusqu’à l’avènement de la radio et de la télévision, avaient un rapport complètement différent à la nature, et que nous ne comprenons plus. Ils vivaient intensément ce rapport parce qu’ils en restaient très proches, et Proust, ce qui peut sembler surprenant à première vue étant donné son intellectualisme exacerbé, a écrit des passages admirables sur la nature. Les générations actuelles, et celles du futur encore plus, ne peuvent plus comprendre ce rapport, enfermées qu’elles sont dans le virtuel. Quand je vois des gosses de 7 ans passer des heures à jouer sur leur console, quelle connaissance pourront-ils avoir de la nature ?


        • Djam Djam 9 janvier 13:21

          @ Armelle Barguillet

          Au moins, on sait que vous vous êtes farci « l’œuvre proustienne » entièrement et avec un stylo à la main. C’est tout à votre honneur !

          Je me suis tapé moi aussi la série proustienne. Je n’ai pas regretté, il faut avoir lu une oeuvre pour pouvor en parler un peu légitimement. J’ai mis 3 ans tant cela exigeait patience et relecture...souvent ennui. 

          Cela dit, je ne comprends toujours pas pourquoi l’on parle de « génie littéraire » à propos de Proust ? Le style est très classique, très maîtrisé mais il était pas le seul de son époque à écrire ainsi. Les phrases sont interminables, tout le monde le sait...et je continue à m’interroger sur son incapacité à nous rendre son monde plus accessible en usant un peu plus de ponctuation.

          Je peux comprendre sans effort les rejets que Proust reçu lorsqu’il soumit ses écrits aux éditeurs phares de l’époque. Le contenu n’est en aucun cas révolutionnaire ni réellement original. La seule chose que l’on ne peut ôter à Proust est son goût de l’observation... mais les grands littérateurs classiques japonais ont 10 fois plus de beauté dans l’exercice descriptif et analytique que le style somme toute très bourgeois de Proust.

          Je soupçonne certains fans de Proust d’être en partie influencé par un certain snobisme... « il faut avoir lu Proust », affirment certains inconditionnels, comme l’on dit « il faut avoir vu Venise ». Balzac a un talent, de mon point de vue, plus dense, plus subtile pour décrire ce qu’observe, au demeurant fort bien, Proust : les travers de l’âme humaine et surtout ses faux semblants, son... snobisme justement et son esprit bourgeois achevé. Proust décrit sur 7 ouvrages (avec des doubles tomes pour certains) le théâtre bourgeois de son époque, théâtre devenu aujourd’hui le défilé médiatique des intellos et starlettes du moments... l’éducation bourgeoise absente bien entendu.

          Proust courait après sa mère comme la plupart des invertis (je reprends ici le terme même utilisé par le petit Marcel). L’absence d’un père aimant, tendre, la distance paternelle inhérente à la culture d’une époque où en effet le Père n’était pas tenu  à tort ou à raison  d’être « paternant » comme ceux de la nôtre qui, pour la majorité, finissent par tomber dans le maternage ambigü ; cette absence a engendré, dans les années 1890, des sortes de « Tanguy » aprêtés errant de salons littéraires et musicaux en théâtres où « il fallait être vu ». 

          La matière aqueuse  l’eau « matière primordiale »  serait l’inspiration plus ou moins inconsciente de l’écrivain Proust... poruquoi pas, c’est un point de vue esthétique recevable. Il m’est apparu à moi que l’œuvre proustienne était davantage un interminable récit des mœurs d’un milieu bien défini, bourgeois et faux-cul qui, globalement, ne fait ni la guerre, ni les travaux difficiles ni ne prend jamais de très gros risques d’hommes viriles (et pour cause !) hormis la jouissance (déjà elle !) de plastronner dans des salons privés, écouter des musiciens au talent plus ou moins génial, aller au théâtre pour occuper ses après-midi d’hiver ou déambuler aux Tuilleries pour cancanner ou draguouiller en choisissant ses mots et ses cibles.

          Une bonne partie des tomes proustiens sont sans grand intérêt. Sodome et Gomore eut pu être réduit à un seul tome. Beaucoup de délayage et d’étirement, élégant certes, mais sans passion. Titre semblant promettre le croustillant du hors piste sexuel, les deux livres nous laissent une sensation d’effronterie infantile assez gentillette... le souci de ne pas verser dans le scabreux sans doute, mais du coup, les 2 tomes sont ennuyeux. 

          « Albertine disparue », en revanche, reste curieusement assez « maigre » en regard des autres tomes (?)... est-ce parce que l’auteur ne comprenait pas grand chose aux femmes et se contentait de flirtailler avec les plus effrontées ? Idem pour « La Prisonnière » qui met en scène un Proust jaloux et qui fait sa crise en empêchant son amie du moment d’aller et venir à sa guise. Ces 2 tomes là, de mon point de vue, auraient pu inspirer à l’auteur un peu plus de surprises en terme d’écriture... 

          Ce que j’ai retenu de la lecture de toute l’œuvre de Proust c’est surtout un soin presque maniaque à détailler toute chose. Avoir poussé l’observation quasi analytique du regard jusqu’aux variations de la lumière solaire dans un rideau immobile de chambre cocon de protection finit par hypnotiser... est-ce cela le « génie » littéraire proustien ?

          A l’autre extrêmité du spectre littéraire français, un Céline reste un tsunami en face duquel Proust nous tombe des mains. Bousculant, dérangeant, écrit viscéral, apparence de spontanéité alors que le style célinien s’avère très travaillé, Céline-destouches offre les plus bouleversantes descriptions de la banlieue parisienne et des quartiers pauvres, comme celle d’une New York d’une actualité fascinante, quasi sublime.

          Ceci n’est bien entendu qu’une opinion personnelle et en aucun cas une analyse objective smiley


          • velosolex velosolex 9 janvier 23:35

            @Djam
            Etonnant que ayez lu tout Proust sans un peu l’apprécier. L’écriture sans doute étonne, et en repousse tout de suite certains, qui ne dépassent pas la page 10. Mais Proust s’applique à pendre les échanges qui ne se voient pas. Tout l’ineffable. Ce qui peut repousser, c’est le contexte social, bourgeois, avec toutes ces références qui peuvent semblés totalement décalées et aristocratiques. Pourtant, on pourra toujours les ajuster à la vanité moderne. Il est totalement révolutionnaire, car hors champs d’autres conventions.
            Je me souviens que Kerouac dans « sur la route », parle de son copain Neal Cassidy, ce type qui a tout du symbolisme américain, jeune, beau, insolent, un peu voyou et provocateur, était subjugué par Proust, qu’il lisait sur les parkings des motels.
            Plus tard, j’ai rencontré à Dehli un Japonais qui n’avait qu’une envie. Apprendre le Français pour lire Proust dans le texte. Cela m’a bluffé. Proust n’est pas accessible facilement sans doute, tout comme certaines pages de musique classique, mais comme bien d’autres auteurs importants, on n’y revient que pour s’enrichir, trouver de nouvelles pistes. Il faut faire l’éloge de la relecture. Proust à notre époque de fast food est une pépite de la pensée, une arme contre l’ennui, permettant de sublimer justement le quotidien.
            Tout le cycle n’est surement pas égal. Pour mon compte, ce sont les deux premiers tomes que j’apprécie le plus. Bien sûr on peut descendre Proust et s’en moquer. Il a assez de force en lui pour résister à ce crash test. 


          • troletbuse troletbuse 9 janvier 19:29

            Séraphin n’ayant pas donné signe de vie sur cet article, je vais le devancer. Vous parlez bien de l’eau-mère d’alors et de Proust ?.


            • Emin Bernar Emin Bernar 10 janvier 13:35

              Certains ne témoignent pas à Proust la reconnaissance de ce qu’il lui doivent...par exemple la ville de Cabourg : il y a quelques années j’ai été effaré de constater sur la place Bruno Cocatrix en face du Grand Hôtel à Cabourg qu’une citation de Marcel Proust - un passage d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs - avait subrepticement été remplacée par une citation de François Chalais. Sans doute la volonté d’être moderne était elle à l’origine de cette décision de la Mairie de Cabourg ; la modernité ou l’éternité, il faut choisir !

              Voici la citation de Proust, disparue un beau jour de cette Place de Cabourg :

              « Quand le matin, le soleil venait de derrière l’hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées jusqu’aux premiers contreforts de la mer, il semblait m’en montrer un autre versant et m’engager à poursuivre, sur la route tournante de ses rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du paysage accidenté des heures. »

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