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Pensées en campagne

Le rêve d'une « néo-ruralité » en mode « télétravail » ou pavillonaire conduirait-il à de nouvelles aspirations collectives face à la situation d'exception qui met à mal nos urbanités et nos solidarités dans un monde que nous découvrons sans assise ? Un essai de l'ère victorienne interroge nos constantes vélléités de « retour à la terre » - et notre rapport au Réel.

Le philosophe-poète Edward Carpenter (1844-1929), socialiste libertaire et « romantique », publiait en 1887, dans une Angleterre machiniste dont tout était "victorien" sauf la Reine, un réquisitoire contre l’économie politique bourgeoise et « l’idéal » alors de rigueur : s’enrichir à tout prix en produisant le moins d’effort possible – un « idéal d’humanité de salon de coiffure » pour « pantins distingués » selon lui... Car « l’homme est fait pour travailler de ses mains  », pour jouir loyalement du fruit de son labeur et de ses oeuvres. Ainsi, tout argent gagné en spéculant est « pris à quelqu’un d’autre ».

Les spéculatueurs appartiennent aux « classes criminelles » car leur « mode de vie est principalement fondé sur l’idée de prendre sans donner, de réclamer sans mériter – tout comme n’importe quel voleur ordinaire »...

Dès 1887, il entrevoyait une « époque de transition » car « aucune puissance humaine ne peut rendre durable une société fondée sur l’usure – une usure universelle et illimitée »... Quelques guerres, « crises », krachs et « mouvements sociaux » plus tard, ce système-là n’en finit pas de vaciller sur sa logique d’accumulation illimitée, chacun s’efforçant de « vivre sur le travail d’autrui » - autant prétendre « faire couler l’eau vers le haut »...

Pour Carpenter, « la vraie nature de l’homme est de donner comme le soleil ». Interpellant le droit de propriété, il estime que « c’est le pouvoir d’empêcher les autres d’en faire usage ».

Influencé par Emerson (1803-1882), Ruskin (1819-1900), Thoreau (1817-1862) et Whitman (1819-1892), il rappelle que la propriété « ne devient une véritable richesse qu’à partir du moment où elle est entre les mains d’un individu capable et désireux de l’utiliser à bon escient » - car la « véritable possession de la richesse humaine, animale ou matérielle ne peut exister sans une relation vivante et altruiste avec l’objet possédé »... A quoi bon « acheter une calèche » pour « ne jamais avoir à marcher » ? A quoi bon utiliser le pouvoir légal de s’étendre si c’est « pour s’enrichir aux dépens de ses semblables » ? Seule importe la propriété d’un homme « sur ce qu’il crée de ses propres mains », la « qualité de travail et d’excellence humaine » qu’il y met – à l’instar des Feuilles d’herbe que Whitman a réécrit toute sa vie...

Prônant la « nécessité de l’usage comme justification de la possession », ce « néo-rural » avant l’heure rappelle que « l’homme possède en commun avec ses semblables »... Autant découvrir sans tarder ses « propres propriétés », apprendre à se posséder soi-même, chercher « ce dont la richesse matérielle n’est que le symbole », se désencombrer - et « limiter la propriété foncière à l’occupation de sa propriété »...

Surnommé « le Henry David Thoreau britannique » ou « le noble sauvage », Carpenter fut « l’une des grandes voix du socialisme anglais » et n’eut de cesse de dénoncer « l’immense cauchemar que nous appelons la civilisation  ». 1887, c’était hier, juste après l’abrogation des lois interdisant la spéculation et l’invention du moteur à explosion qui allait donner le coup d’envoi d’une nouvelle ère de prospérité, de « croissance » et de surproduction .

Depuis, l’espèce présumée humaine se révèle moins apte que jamais à délibérer collectivement et sereinement de son peu d’avenir commun (si peu commun, pourtant...) alors que le garrot se reserre sur la fin (non annoncée quoique d'ores et déjà "consommée"...) d’un monde à haut débit, faute de « métaux rares » et d'énergie bon marché pour nourrir la surpuissance de la mégamachine et des « technologies vertes » supposées « sauver » un mode de vie et un niveau de confort présumés "non négociables"....

Edward Carpenter, Vers une vie simple, L’échappée, 192 p., 16 €


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2 réactions à cet article    


  • Origine du mot avoir : Le verbe latin habere remonte à une racine indoeuropéenne en *gh- qui signifiait à l’origine tenir, occuper et aussi habiter, ce dernier verbe appartient d’ailleurs à la même racine IE. En latin, il est passé au sens de posséder, percevoir en soi, tenir en son pouvoir. Les biens et possessions qui ne circulent pas sont morts. Les biens et possessions qui ne circulent pas sont morts.  Et la mort n’appartient à personne....ou à tout le monde,...


    • lephénix lephénix 27 juillet 22:38

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.
      le feu et le lieu...
      « c’est parce que l’homme »habite« que son »habitat« devient »habitation" (thierry pacquot)
      il y a l’habitat qui fait société et monde  et il y a l’inhabitable, l’insoutenable’ qui s’infiltre dans la demeure...

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