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Penser le monde au temps du Coronavirus : Mortelle Civilisation !

PENSER LE MONDE AU TEMPS DU CORONAVIRUS

(CHRONIQUE 1, LE 20 MARS 2020)

MORTELLE CIVILISATION !

En ces temps obscurs et douloureux, de confinement quasi planétaire, où un fléau d’une ampleur encore incommensurable sur le plan humain, tant du point de vue sanitaire que social ou psychologique (sans même parler de ses désastreuses conséquences économiques), répand la mort, angoisse et souffrance, aux quatre coins de nos cinq continents, et surtout en Europe aujourd’hui, il serait tentant, mais peut-être aussi trop facile, de paraphraser, en en déplaçant certes le contexte historique, la célébrissime première phrase de Marx et Engels en leur non moins fameux Manifeste du Parti Communiste  : « un spectre hante l’Europe : le spectre du coronavirus ».

Je ne m’y adonnerai toutefois pas ici. L’heure, en effet, est suffisamment grave, en cette deuxième décennie du XXIe siècle, et la situation suffisamment sérieuse, pour ne rien ajouter, face à cette préoccupante pandémie du covid-19, au catastrophisme ambiant, à un alarmisme exagéré ou à une quelconque et très malvenue théorie du complot, où de nouveaux apprentis sorciers, idéologues de tous poils et autres prêcheurs de mauvais aloi, font de leur prétendu savoir, mais bien plus encore de leur foncière ignorance, le lit aussi nauséabond qu’arrogant de leurs propres et seuls calculs politiques, souvent fanatisés. Honte à ces sinistres démagogues qui exploitent ainsi sans vergogne, sur de misérables vidéos qu’ils essaiment à l’envi sur les différents réseaux sociaux, l’actuelle détresse humaine !

C’est donc à un immense poète, philosophe à ses heures intelligemment perdues – le grand Paul Valéry –, que je ferai appel ici, plus modestement, afin d’éclairer quelque peu, certes humblement mais plus sagement aussi, cette sombre et funeste plaie du temps présent.

LA CRISE DE L’ESPRIT

Il y a tout juste un peu plus d’un siècle, en 1918, au lendemain donc de la Première Guerre mondiale (mais le président de la République Française, Emmanuel Macron en personne, ne vient-il pas de marteler que, face à « cet ennemi invisible et insaisissable » qu’est ce menaçant coronavirus, nous étions précisément « en guerre » ?), Valéry écrivait, en effet, un texte mémorable, d’une extraordinaire profondeur d’âme et dont l’emblématique titre, « La Crise de l’Esprit », devrait plus que jamais résonner, aujourd’hui, comme un pressant quoique salutaire cri d’alarme, à méditer toutes affaires cessantes, au vu de cette urgence simplement médicale, pour l’avenir, sinon la sauvegarde, de l’humanité.

Ainsi donc Valéry commençait-il déjà à l’époque, d’une formule dont la concision n’avait d’égale que sa justesse, son admirable méditation : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Et de justifier ensuite, avec force détails et preuves à l’appui, quoique sans pour autant jamais tomber en un nihilisme tout aussi désespérant, voire suspect, cette douloureuse mais lucide assertion : « Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leur lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avaient aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… ce seraient aussi de beaux noms. (…) Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux. »

UNE CIVILISATION A LA MÊME FRAGILITE QU’UNE VIE

Valéry, oui, a, hélas, raison : à l’heure où l’humanité se voit aujourd’hui menacée très concrètement, pour reprendre les termes mêmes des principaux responsables de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) aussi bien que de l’ONU (Organisation des Nations-Unies), et face à laquelle le nouveau coronavirus n’est assurément que le symptôme à la fois le plus spectaculaire, vaste et dangereux, nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie ! 

Car cette humanité, effectivement, est aujourd’hui comme assiégée de toutes parts : réchauffement climatique ; pollution atmosphérique ; destruction de l’écosystème ; rétrécissement du biotope ; érosion des glaciers ; fonte des neiges ; élévation des océans ; inondations et tsunamis ; cyclones et tremblements de terre ; disparition d’espèces animales ; étouffement de la faune végétale et marine ; apparition de maladies inconnues et de nouvelles pathologies ; épidémies incontrôlables ; augmentation des dépressions nerveuses, des burn out et des suicides ; multiplication des guerres locales ou tribales ; propagation du terrorisme islamiste ; retour de l’obscurantisme religieux ; montée des extrémismes et autres populismes ; migrations gigantesques ; déplacements de populations ; pauvreté grandissante ; crash boursiers ; robotisation de l’humain, voire du post-humain ; emballement du capitalisme sauvage ; triomphe de l’argent ; soif de compétition mal comprise ; mépris de la culture au profit du happening ; déperdition de la langue comme de l’écrit ; négation du réel au profit du virtuel ; émergence de la pensée unique au détriment de la réflexion critique ; règne de l’effet de mode ; empire du conformisme ambiant ; valorisation du matérialisme et dévalorisation du spirituel ; course folle à l’armement ; perte de tout point de repère pour une jeunesse en mal d’idéaux ; dépréciation des valeurs morales, du sens de l’éthique et des comportements civiques, toutes choses pourtant essentielles à la bonne marche du monde ; aveuglement de masse … Et j’en passe : les tares de notre pseudo modernité sont trop nombreuses pour que je puisse les énumérer toutes ici !

LA NATURE, A DEFAUT DE CŒUR, A SES RAISONS QUE LA RAISON NE CONNAÎT PAS

Ainsi donc, oui, Paul Valéry, esprit fin, cultivé, profond et subtil à la fois, a raison : notre civilisation, nous le constatons à présent de manière on en peut plus tangible avec cette dramatique crise du coronavirus, est, elle aussi, mortelle ! A cette énorme différence près qu’elle s’avère aujourd’hui doublement mortelle : mortelle au sens passif – elle se meurt, inexorablement, et par notre propre faute – mais aussi au sens actif – elle est en train, littéralement, de nous tuer, en une soudaine accélération exponentielle, et toujours par notre propre faute, ce mixte inconsidéré d’inconscience, d’imprévision et d’égoïsme, de piètres calculs à toujours à trop courts termes, sans visions d’ensemble, aiguillonnée par le seul intérêt particulier au détriment de l’intérêt général.

Oui, le monde contemporain a les idées courbes plus encore que courtes : voilà pourquoi, désormais, il ne tourne plus rond qu’en apparence. Pis : il se veut tellement réglé, formaté, normatif, telle une parfaite machine à fabriquer un totalitarisme qui s’ignore, un fascisme qui ne dit pas son nom, qu’il a fini, au comble d’un paradoxe aussi vertigineux que compréhensible, par se dérégler, sans plus de limites pour le contenir dans la sphère de la raison, du simple bon sens. Nous en payons aujourd’hui, précisément, le lourd et tragique tribut ! Le système, en ces temps aux rumeurs d’apocalypse, est, manifestement, à bout de souffle : un minuscule mais surpuissant virus peut anéantir, ou presque, sinon une civilisation tout entière, du moins l’arrogance des hommes ! Terrible et fatidique boomerang ! La technologie, fût-elle la plus sophistiquée, n’y peut rien : la nature, à défaut du cœur, a ses raisons que la raison ne connaît pas !

IL FAUT TENTER DE VIVRE !

D’où, urgente, cette conclusion en forme de prière : l’être humain, s’il ne veut pas véritablement disparaître, saura-t-il enfin prendre à sa juste mesure, en y réfléchissant doctement, avec la sagesse dont il est encore capable, les impérieuses, et surtout vitales, leçons de cette tragique, sinon encore fatale, histoire ?

C’est là un souhait que j’exprime ici très sincèrement, nanti de l’indéfectible soutien moral et intellectuel, là encore, du grand Paul Valéry dans les derniers vers de cette splendide méditation, quasi métaphysique, sur la mort qu’est son « Cimetière Marin », l’un des plus beaux poèmes, au sein de la littérature française, du XXe siècle : « Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre ! »

Allez, courage, hommes et femmes de bonne volonté : la guerre, malgré l’immense souffrance de ce monde aujourd’hui endeuillé, et par-delà même ce douloureux avertissement qui nous étreint quotidiennement, n’est pas perdue !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur, notamment, de « La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron (publiés tous deux chez Gallimard – Folio Biographies), « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie (Alma Editeur), « Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné » et « Gratia Mundi – Raphaël, la Grâce de l’Art » (publiés tous deux aux Editions Erick Bonnier).


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15 réactions à cet article    


  • Je ne pense pas qu’il faut survivre, mais mourir pour renaître à un autre monde. Celui d’aujourd’hui n’a aucun sens ni direction. 


    • Mourir à cette époque qui de toute façon était déjà mourante, c’est survivre. Se défaire de notre ancienne enveloppe. Se co-vider.


      • The White Rabbit The White Rabbit 21 mars 08:38

        Un bien bel article.

        Merci à l’auteur.

        " La question du sort de l’espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction ? A ce point de vue, l’époque actuelle mérite peut-être une attention toute particulière. Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. Ils le savent bien, et c’est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. Et maintenant, il y a lieu d’attendre que l’autre des deux « puissances célestes », l’Eros éternel, tente un effort afin de s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire non moins immortel." (S.Freud Malaise dans la civilisation 1929)


        • @The White Rabbit. Freud fut le plus grand homme du XXème siècle. Il a échangé une longue correspondance avec Romain Roland et admirait Anatole France ;


        • The White Rabbit The White Rabbit 21 mars 08:59

          @Mélusine ou la Robe de Saphir.

          Pas tant que ça, il mesurait 1,72 m. smiley


        • @The White Rabbit Avec le transhumanisme (THANATOS ou pulsion de mort), l’humain était déjà sur la pente mortifère et délétère,... Le robot aurait remplacé la machine. 


        • @The White Rabbit. Comme, il ne faut jamais se fier aux apparences, c’était le fondement de sa théorie...



        • Raymond75 21 mars 08:53

          Toutes les civilisations sont mortelles. L’Europe a perdu la moitié de sa population en quelques mois avec la peste noire, et aurait pu disparaitre. Des catastrophes naturelles (gigantesques éruptions volcaniques comme dans les temps géologiques) le peuvent aussi. Et bien sur les guerres, surtout la guerre nucléaire, qui est une possibilité d’auto anéantissement bien réelle ...

          Nous avons la chance de vivre à une époque de forts développements technologiques : malgré la pandémie, il y a toujours des communications qui nous relient aux autres, la radio et la télévision pour les informations, le divertissement et aussi la culture (quand on cherche). Nous pouvons boire, manger, nous laver, nous chauffer.

          Et aussi nous savons que tout ce qui est possible sera fait pour nous guérir.

          Mais il y a aussi les faiblesses, irresponsabilités et lâchetés humaines : le non respect des consignes, celles et ceux qui se croient en vacances, les jeunes qui disent « moi je ne risque rien alors je ’en fout », les gens incultes et assistés qui ne comprennent rien et sont totalement indisciplinés ... Cela met en valeur une société effroyablement individualiste, hétérogène, et qui a perdu la notion d’intérêt général : grande carence de l’éducation, qu’elle soit familiale ou scolaire.

          Mais il y a aussi un système économique qui a réussi à s’imposer dans les esprits de tous les décideurs, un système où la seule chose qui compte est le profit à court terme d’une infime minorité, et qui détruit tout : liens sociaux, équilibres naturels, autonomie relative des pays, autorité des politiques.

          Ce dernier point n’est pas une fatalité. « L’État n’est pas la solution, il est le problème » a braillé l’ignoble Thatcher : aujourd’hui c’est le manque d’état réellement décisionnaire, organisateur et anticipateur qui est LE problème.

          Que cette pandémie soit l’occasion de remettre les pendules à l’heure. Espoir, mais espoir faible ...


          • Pour Freud, la pulsion de vie était liée à la pulsion de vie. Cette phase mortelle prépare la suivante : en Alchimie nous passons de l’Oeuvre au NOIR (putréfaction) à l’oeuvre au blanc (masques). 


            • Pour Freud, la pulsion de vie était liée à la pulsion de mort. 


              • Raymond75 21 mars 11:48

                Je vous invite à lire ce commentaire que je trouve très pertinent, sur le site Atlantico.

                Je ne partage pas toutes les analyses économiques de Jean Marc Sylvestre, mais j’approuve sans réserve son analyse :

                https://www.atlantico.fr/decryptage/3588191/confinement-a-j-5—les-francais-decouvrent-que-les-vaches-ne-regardent-pas-canal-plus-et-qu-il-faut-bien-fabriquer-les-yaourts-jean-marc-sylvestre


                • Lire Christian Nots : Extrait : Biopolitiques d’extinction du XXIe siècle traite des récents efforts des États du G8 - visant à installer de nouveaux « rapports socio- et géo-totalitaires de masse ». Ces derniers sont en fait fondés aujourd’hui sur un triple processus de nécro- et/ou de thanatopolitiques (in fine, bio- et physio-politiques, psycho- et neuro-politiques et socio- et géo-thanatopolitiques). Cet ouvrage est donc centré sur les notions d’« anti-soi », d’« anti-personnalisations actives », de « thanatopolitiques », de « crypto-politiques », de « schizo-politiques » ou encore de « nécro-politiques ». Ces notions permettent de définir les diverses biopolitiques de synthèse qui sont appliquées dans et autour des fosses coloniales et patriotiques du G8 depuis le début du XXIe siècle. Mais il n’avait pas prévu une Pandémie.


                  • Eric F Eric F 21 mars 22:01

                    "l’être humain, s’il ne veut pas véritablement disparaître, saura-t-il enfin prendre à sa juste mesure, en y réfléchissant doctement, avec la sagesse dont il est encore capable, les impérieuses, et surtout vitales, leçons de cette tragique, sinon encore fatale, histoire ?« 

                    Oui, mais encore ? Quelles sont concrètement les »leçons" que l’auteur exhorte l’humanité à tirer de cette crise sanitaire et ses impacts économique ? Le retour à la vie frugale et à la sagesse des grands anciens ?


                    • rita rita 23 mars 08:09

                      Dans cette crise, nous touchons nos limites !

                      Le monde de l’argent en prend un sacré coup ?

                      Vous savez celui qui dirige la planète !

                      La monnaie devient un rouleau de PQ ordinaire !

                      On fabrique des milliards pour boucher les trous de la finance ?

                      Nous sommes des nains dans un jardin bien trop grand pour nous !

                       smiley

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