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Accueil du site > Tribune Libre > Pierre Janet, arroseur arrosé

Pierre Janet, arroseur arrosé

Parti à la recherche d’un « automatisme psychologique » – c’est bien le titre de sa thèse de doctorat -, Pierre Janet se persuade qu’il l’a trouvé dans la catalepsie qu’il a réussi à provoquer chez quatre femmes souffrant d’hystérie…

Mais, pour véritablement parler d’« automatisme », il faut pouvoir obtenir la preuve que l’état cataleptique est exclusif de toute conscience… Or, cerner directement la présence (et donc l’éventuelle absence) de celle-ci chez autrui est une question très délicate, à laquelle Janet lui-même ne peut manquer de s’affronter :
« En réalité, nous ne connaissons jamais directement qu’une seule conscience, c’est la nôtre au moment où nous la sentons ; toute autre conscience n’est connue que par une induction ou une supposition. » (L’automatisme psychologique, page 39)

C’est dire qu’en la matière, nous risquons de persister dans l’à-peu-près… ce qui n’exclut pas de définir quelques indices susceptibles de diminuer la marge d’erreur de cet à-peu-près… 
«  Or, nous supposons ordinairement l’existence de la conscience d’après deux signes, la parole et les actions intelligemment coordonnées.  » (Idem, page 39)

Sur ces deux points, Pierre Janet est désormais un expert :
«  Les cataleptiques ne parlent pas, cela est vrai, et nous aurons plus tard à revenir sur ce fait important, mais ils agissent intelligemment.  » (page 39)

Illustrons ce propos en rappelant le beau spectacle de la communion de Léonie qui enchaînait, à la perfection et en autonomie complète, tous les gestes appropriés à une affaire assez compliquée… Ce qui – soulignons-le – était presque trop beau, trop « automatique » pour être vrai… Sensation déplaisante que Janet n’a pas pu manquer lui-même de ressentir :
«  Mais, dira-t-on, la coordination, l’intelligence et même la sensibilité peuvent exister sans conscience.  » (page 39)

Peut-être ne comprenons-nous pas tout de suite le sens que recèle cette formule. C’est que nous n’avons pas encore réfléchi à ce que peut être la conscience, à ce qui en détermine le fonctionnement, et à ce qu’en sont les instruments…

Ainsi Pierre Janet nous propose-t-il d’en faire d’abord l’expérience sur nous-même en essayant de nous replacer dans telle ou telle situation qu’il nous sera arrivé de vivre… Nous pourrons ensuite nous exprimer en connaissance de cause… Allons-y…
«  Quand nous savons qu’un phénomène compliqué, comme les mouvements de la colère ou les gestes de la prière, ne peut exister chez nous qu’avec un ensemble d’émotions et d’idées conscientes, nous n’avons pas le droit de supposer que les mêmes gestes exactement se produisent pendant la catalepsie sans être dirigés et unifiés par une conscience quelconque.  » (Idem, page 40)

N’ayant pas d’autre moyen que de recourir à cette introspection qui n’a décidément rien de scientifique, il nous faut alors faire l’hypothèse que la conscience n’est pas non plus absente chez les cataleptiques… Mais s’agit-il, dans ce cas, d’une conscience de plein exercice ? Pas sûr, n’est-ce pas…
«  Tâchons donc de préciser le degré où s’arrête la conscience des cataleptiques.  » (Idem, page 41)

Car elle doit bien s’arrêter quelque part… D’où lui vient ce soupçon ?… Pierre Janet ne nous le dit pas. Sans doute est-il persuadé que, chez l’individu normal, la question se pose avec beaucoup moins d’acuité…

Or, d’avoir assisté à la « communion » de Léonie ne lui interdit visiblement pas de poser des affirmations telles que celle-ci :
«  L’immobilité et l’inertie du sujet sont bien plus grandes dans cet état que dans tout autre : une personne normale ou une somnambule, surtout lorsqu’elle a les yeux ouverts, remue beaucoup plus spontanément.  » (Idem, page 41)

Rappelons qu’il nous a bien dit que la « communion » émergeait directement de la spontanéité de sa patiente. Voyons son argument suivant :
«  Une somnambule n’exécute pas toujours le même acte de la même manière ; elle le fait tantôt vite, tantôt lentement, tantôt avec bonne humeur, tantôt en protestant, tantôt d’une façon, tantôt d’une autre. Rien n’égale au contraire la régularité des cataleptiques : point de changement de caractère, point d’impressions extérieures qui les distraie ou les modifie ; leurs gestes, leurs pas sont toujours mathématiquement les mêmes.  » (Idem, page 41)

Certes, nous n’avons aucune raison de ne pas croire que chaque « communion » de Léonie n’aura pas répondu, au millimètre, à la précédente. Rappelons seulement qu’elle venait se greffer sur le seul fait, pour Janet, de joindre les mains de sa patiente dans l’attitude de la prière…

Mais n’oublions tout de même pas qu’un geste différent était susceptible de produire, dans la personne de la même Léonie, tout autre chose qu’une « communion » : tenant un fil, elle se prend à simuler la gestuelle d’une couturière ; rien qu’un crayon la détermine à feindre d’écrire, etc.

Enfin, l’argument massue…
«  Un des signes les plus importants de la catalepsie, bien qu’il soit négatif, est celui-ci : le sujet ne sait pas parler. Il ne s’agit pas de la parole articulée qu’il possède quand il répète les sons dans l’écholalie, il s’agit du langage comme signe de la pensée. La cataleptique ne répond aux questions ni par la parole ni par un signe quelconque.  » (Idem, page 41)

Ici, un doute s’insinue… Janet affirme que le défaut de langage serait le fait de « la cataleptique »… De qui s’agit-il ? Est-ce Léonie, par exemple ? Léonie sous catalepsie provoquée ? Ou Léonie lorsqu’elle n’est plus sous catalepsie ?… Le langage fait-il donc toujours défaut à madame Léonie ?

La suite ne nous aide pas…
«  Si la cataleptique ne se sert pas de la parole, c’est qu’elle ne la comprend pas. On le vérifie facilement en essayant de donner des ordres à ces sujets par la parole.  » (Idem, page 42)

Durant la catalepsie, bien sûr… Or, la suite du propos de Pierre Janet nous met davantage encore sur nos gardes quant à l’éventuelle absence de conscience à l’intérieur même de la catalepsie :
«  Il ne faudrait pas en conclure que l’on peut parler au hasard devant les cataleptiques sans aucun danger pour les expériences futures ; elles peuvent retenir les paroles même sans les comprendre et si, comme nous le verrons plus tard, ce souvenir se réveille dans un état ultérieur plus intelligent, il sera alors compris et aura sa puissance suggestive.  » (Idem, page 42)

La compréhension n’aura donc pas été « tuée » dès le moment du prononcé des paroles, puisque, pour finir, celles-ci seront comprises à partir du seul souvenir…

Autre chose encore… Il paraît que, pour Pierre Janet, « comprendre » voudrait dire « obéir »… Ce qui limite de beaucoup tout ce qu’il peut affirmer à propos de la « compréhension » en tant que telle :
« […] tout en paraissant extrêmement inerte et docile, le sujet est en réalité peu maniable et obéit beaucoup plus à ses propres inspirations qu’à celles de l’opérateur. Si je montre Léonie jouant la scène de la communion que j’ai décrite, on croira qu’elle obéit à un commandement donné par moi. En réalité, je n’avais point commandé ni même prévu ce qu’elle allait faire, et la première fois j’en ai été fort surpris.  » (Idem, page 43)

Idem… De sorte qu’ici, on dirait que la catalepsie se renverse…
« Si je parle au sujet, je ne suis pas compris, et si je touche son corps, j’arrête simplement la scène ; je suis donc simple spectateur plutôt qu’acteur. » (Idem, page 43)

Et c’est donc dans cette position plus qu’inconfortable de l’arroseur arrosé que Pierre Janet lance la philippique qui condamne la cataleptique à la peine maximale : elle a quelque chose de pas très normal...
« C’est donc bien à ce moment que se révèle mieux que jamais l’automatisme du sujet, et c’est pour cela que nous avons commencé notre étude par la description d’un état qui, tout en étant conscient, ne présente point cependant la conscience ni l’intelligence normales. » (Idem, page 43)

Sans doute, sur ce terrain-là, n’est-elle pas toute seule ? Et que dire de ceux qui s’amusent à la mettre dans cet état, pour se bien convaincre de leur propre « normalité » ?

NB. Pour comprendre comment ce travail s'inscrit dans une problématique générale de lutte des classes...
https://freudlacanpsy.wordpress.com/a-propos/


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