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Pierre Janet et ses poupées de cire, poupées de son

Même si, à partir des patientes qui lui ont été confiées, Pierre Janet n’obtient pas, en matière de catalepsie, les performances mirobolantes dont il a ouï dire qu’elles se produisaient ailleurs, il peut tout de même faire état d’observations dont il va essayer de tirer un maximum de conclusions. 

Ainsi a-t-il constaté que l’inertie typique de l’affection étudiée peut présenter quatre caractéristiques remarquables, dont nous allons traiter ici les trois premières, et tout d’abord :
«  La continuation, la persistance de toutes les modifications que l’on peut produire dans l’état du sujet.  » (L’automatisme psychologique,page 30)

Il en donne aussitôt un exemple qui concerne Léonie :
« […] ouvre-t-on la bouche, lève-t-on ou baisse-t-on les sourcils, la figure, comme un masque de cire, se laisse modeler et conserve son expression nouvelle […]. » (Idem, page 31)

Mais ensuite, quittant ce cas précis dont il a été le témoin, Janet synthétise soudainement des avis qu’il a pris ailleurs sans pouvoir les contrôler, ni en contrôler les conditions de production…
« […] les membres de ces personnes restent longtemps en l’air sans bouger […]. » (Idem, page 31)

Et il n’hésite pas à se laisser glisser sur cette piste plutôt dangereuse pour la « scientificité » de son propos :
« Ce n’est qu’au bout d’un temps assez long, une heure et plus, d’après certains auteurs, vingt ou vingt-cinq minutes, suivant les autres, que le bras commence à descendre à cause de la fatigue ou de l’usure musculaire, mais cette descente s’effectue très lentement et très régulièrement sans ces secousses et ces oscillations que l’on constate chez l’homme normal. » (Idem, page 31)

Il est pourtant assez clair que sa propre expérience ne lui permet pas de cautionner de tels propos :
« Comme la catalepsie de Léonie ne durait pas plus d’un quart d’heure, je n’ai pas observé cette descente qui aurait probablement commencé un peu plus tard. » (Idem, page 31)

Mais, comme on le voit, il use d’un conditionnel qui lui permet de s’accrocher au wagon d’expérimentations qui ne sont absolument pas de son fait… tout en se donnant, à lui-même, un habillage très scientifique, qui ne pourra qu’aider à nous faire avaler à peu près tout et n’importe quoi…

Passons à la caractéristique suivante de l’inertie cataleptique selon Pierre Janetl’imitation ou la répétition  :
« Lentement Léonie va se mouvoir et mettre son bras, puis tout son corps exactement dans la position que nous avons prise.  » (Idem, page 32)

Ici vient un élément qui retient immédiatement l’attention de notre expérimentateur :
« […] le sujet imite ordinairement avec son bras gauche le mouvement que nous faisons avec le bras droit et ressemble à notre propre image dans un miroir. Le fait n’est cependant pas absolument général, car, si Léonie imite de cette manière, Lucie, dans ces mêmes imitations, ne renverse pas les attitudes ; il est vrai que sa catalepsie est beaucoup moins complète.  » (Idem, page 32)

Pour l’instant, nous ne savons pas si Pierre Janet aura approfondi plus tard le phénomène ici constaté, mais nous voyons qu’a priori le renversement en image concernerait tout particulièrement la catalepsie pleine et entière. Notons en passant qu’il y a manifestement une « personnalisation » des caractéristiques retenues : Léonie n’est pas Lucie, et réciproquement. Mais, pour Pierre Janet, là n’est pas l’important. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la « personnalité » de chacune, mais la place qu’elle occupe dans l’univers des caractéristiques…

Passons à la suite :
« Au lieu d’exercer une action sur la vue du sujet, on peut impressionner son ouïe, du moins en apparence. Nous n’étudierons pas ce phénomène sur Léonie qui ne le présente guère, mais sur Rose, chez qui il est tout à fait complet. » (Idem, page 32)

Chaise musicale encore, et au bénéfice de Rose, cette fois…

Troisième caractéristique, généralisation ou expression des phénomènes :
« Le plus souvent les modifications imposées au sujet restent partielles et n’affectent qu’un membre ; mais quelquefois, quand l’état cataleptique est bien complet, elles montrent une tendance à se généraliser et à affecter tout le corps. » (Idem, page 32)

Là encore, nous voyons que le seul exemple d’une telle « généralisation » que connaisse Janet n’entre pas complètement dans le cadre « général » défini à partir de cas qu’il ne connaît pas :
« C’est le phénomène de la syncinésie que je n’ai observé que chez Léonie et encore pour certains actes seulement. » (Idem, page 32)

Pour le reste, cependant, ce que Janet a pu constater est tout de même très spectaculaire :
« A-t-on fermé l’un des poings de Léonie, l’autre se ferme également, les bras se lèvent dans la position de l’attaque, le corps se redresse, la figure change ; les lèvres serrées, les poings fermés et les sourcils froncés n’expriment que la colère. » (Idem, page 33)

Tout cela partant d’un poing fermé… Et ce n’est encore qu’un échantillon…
« On peut changer indéfiniment ces attitudes, ces poses plastiques et faire exprimer au sujet l’amour, la prière, la terreur, la moquerie, toujours avec une égale perfection. » (Idem, page 33)

Est-ce un effet de la catalepsie ? Est-ce une « incarnation » de cette affection dont nous avons compris, malgré Pierre Janet lui-même, qu’elle n’avait à peu près rien de véritablement uniforme ? N’est-ce pas plutôt un produit très personnel – c’est-à-dire manifestant la personnalité – de Léonie ?

Ou bien, Léonie ne serait-il que le nom d’une statue modèle parmi d’autres ? Grâce à la psychologie expérimentale, en serions-nous venu(e)s à traiter l’humain à travers des fictions plus ou moins aberrantes ?

NB. Pour comprendre comment ce travail s'inscrit dans une problématique générale de lutte des classes...
https://freudlacanpsy.wordpress.com/a-propos/


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2 réactions à cet article    


  • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 7 mars 2018 16:09

    Merci de nous indiquer que ce travail s’inscrit dans une problématique générale de lutte des classes car, a première vue, ce n’est guère apparent ;
     
    A vrai dire, on ne voit pas trop le sens de cette lecture détaillée d’un aspect bien particulier du travail de Janet. Vous allez où, vous visez quoi ?
     
    C’est quoi votre problématique psychologique ? (la classe des classes viendra après je suppose)

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