Pour une conversation réussie autour du dîner
Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé est tout sauf fortuite.
L’été, les vacances, la plage, la montagne, la campagne, la sieste, les orages, les coups de soleil, les moustiques, les guêpes dans la confiture, les fines mouches, le petit rosé des dunes, la gueule de bois, le presque bonheur… et, cerise sur le gâteau, les amis qui s’invitent pour s’ennuyer avec vous, qui ne veulent plus partir et qu’il faut garder à dîner.
Le pire, c’est la conversation à nourrir, elle aussi.
L’hôte rêvé est l’exception car, n’ayant pas de temps à perdre, il ne va pas chez les autres. Quand il y est, disert, conteur né, il régale de bons mots, d’histoires drôles, de nouvelles amusantes. Il connaît tout sur tout et tous et toutes. Il occupe le terrain sans peine ni peiner.
La norme est plutôt la pluie et le beau temps, la blague à la mode, la dernière invention de qui vous savez et les souvenirs communs, une nouvelle fois recyclés.
Être contents de se revoir ne s’improvise pas et résulte d’une discipline qui autorise peu de fantaisie. Chaque étape a des exigences.
L’avant-repas est celle du plaisir des retrouvailles. On peut se permettre les exclamations, les proclamations d’usage. Ce sont de pieux mensonges, des automatismes verbaux : « tu n’as pas changé, comment tu fais ? » « Quelle bonne idée on a eue de faire ce grand détour… », « Comme c’est beau chez vous ! », etc.
Personne n’écoute mais cela donne le temps de s’installer sur la terrasse et d’apporter les rafraîchissements. La conversation peut s’engager. Elle est apéritive et se doit d’être gaie, alerte, tonique et confirmer la bonne impression du début. Il convient d’être admiratif pour la réussite des enfants, voire des petits enfants, la rutilance et la classe de la voiture, s’extasier sur le prochain voyage au long cours. Il ne s’agit que de renforcer la bonne impression qu’ont les invités d’eux-mêmes. Leur jubilation sera au zénith si vous glissez - comme un aparté dont vous avez pris votre parti - les soucis que vous causent le chauffage de la piscine, les errances du petit neveu ou des varices un peu turgescentes. Si vous l’animez suffisamment, la conversation vous dispensera de proposer les cacahuetes et autres amuse-gueule. Trop salés, trop sucrés, trop gras, ils sont industriels, dangereux. Même les olives et leurs sacrés noyaux pourront rester dans leur bocal.
Vers 20 heures le repas est servi. La conversation doit prendre une autre direction car elle change de statut. Elle doit être roborative, occuper l’esprit et forcer l’esprit à parler et à écouter pour distraire du boire et du manger, deux occupations dangereuses pour la santé. Le nécessaire sera suffisant. C’est un problème de santé publique. L’obésité menace, le diabète, l’hypertension, la cirrhose, le cancer, etc. sont en embuscade. Je sais, de source sûre, qu’une directive ministérielle est en préparation pour inciter à rester sur une petite faim au sortir de table. Féru d’attitude citoyenne, je prends le devant et vous y invite. En plus, si l’estomac est léger, le sommeil post-prandial sera de meilleure qualité. Pour obtenir un tel résultat, le dialogue doit être vif, profond, sur des sujets consensuels et, surtout, adaptés aux interlocuteurs. L’impair est vite arrivé : ne jamais parler de livres à des analphabètes ; ne pas médire de Julien Lepers à un fanatique de « Questions pour un champion » ; ne pas parler du dernier Lévy à un inconditionnel de Gallo. L’actualité politique doit être abordée avec circonspection. Il vaut mieux laisser venir le sujet et ne pas hésiter, si on veut conserver une amitié de trente ans, à opiner du chef aux positions les plus extrémistes. La conversation peut avoir les vertus d’une thérapie collective. Elle est très prisée dans certaines sectes ou des groupuscules extrémistes dont le rêve est de rendre le monde encore pire qu’il est. L’occasion de goûter à ses plaisirs interdits n’est pas à dédaigner.
La salade de fruits ou le sorbet aux fraises avalé ou, dans l’idéal, une tarte Tatin ad hoc - si vous avez été prévenu à temps et que vous voulez vraiment faire plaisir - le café ou l’eau chaude de la tisane expédiés, la conversation de l’après-repas peut commencer. Les choix sont difficiles car d’eux dépend le moment où vous allez pouvoir vous débarrasser de ces amis qui vous veulent du bien et aller – enfin – dormir.
Deux écoles s’affrontent. L’erreur est facile. Il m’est arrivé de la commettre. On peut manquer – par fatigue – de doigté. Les uns privilégient la conversation soporifique. Elle prépare le bâillement qui donnera le signal du départ après la phrase tant attendue : « Déjà si tard ! Il faut penser à partir car on a encore de la route ! » C’est une perche tendue. N’y succombez pas et résistez à l’envie de dire : « Ce serait peut-être plus prudent de rester dormir, la chambre d’amis sera vite prête ». L’intention est bonne, mais vous présumez de votre santé. A votre âge la résistance a des limites.
Au contraire, quoique navré d’un départ si tôt, allez chercher tout ce qui a été éparpillé.
Trouver des thèmes anesthésiants n’est pas difficile. Il faut encore s’adapter à l’interlocuteur : requérir son avis sur la taille courte ou longue des fruitiers s’il vit en appartement ; paraître intéressé par la nouvelle controverse de Valladolid, s’ils sont branchés sur le tour de France ou leur demander leur avis sur le danger des nanotechnologies s’ils sont dans l’épicerie. La débandade est habituellement rapide.
Les autres trahissent leur irritation pour l’irruption des amis un après-midi qu’ils voulaient consacrer à tondre la pelouse, terminer le polar en cours, visionner leur dernier DVD, etc. par des sujets prêtant à controverse. L’effet est moins prévisible. Le sauve-qui-peut est parfois au rendez-vous. Il peut, au contraire, réveiller le convive, relancer son attention, chasser le sommeil en instance. C’est généralement le mari qui va prendre plaisir à vous contredire. Un combat s’engage qui se terminera – pas toujours à votre avantage - tard dans la nuit.
Le prétexte avait pu paraître anodin mais en fait un oubli a toujours été fait. J’ai quelques exemples en mémoire. Un soir, récemment, chez des amis, j’étais l’un des casse-pieds. Le maître de maison voulant paraître à la mode, dit du bien du dernier CD de Carla. Ma voisine, jusqu’alors discrète, se révèle avoir été une chanteuse à voix et soprano à l’opéra de Toulouse. Sa réaction fut terrible pour son vis-à-vis car les chanteurs d’opéra postillonnent. Il a fallu se mettre à plusieurs pour la faire taire. Les dégâts collatéraux furent considérables. Comble du malheur, sous l’averse, tout le monde était réveillé. Ce fut une soirée très longue à récupérer.
Dans l’expérience que je vous livre je n’ai, dans mon après-dîner, abordé que des sujets qui fâchent : le livre de Corinne Maier « No Kid », eux qui avaient fait une famille presque nombreuse ; le « Traité d’Athéologie » d’Onfray, eux qui virent à l’intégrisme, Cioran, la guerre, ce besoin américain, etc.
J’éviterai maintenant les provocations car elles ne font pas toujours fuir et commencer un duel vers 23 heures suppose une vaillance qui s’éteint au fur et à mesure que les heures passent.
La conversation est un art délicat et qui, pour LIN Yutang, obéit à des contraintes strictes. Un lieu agréable, un temps propice, des hôtes de choix et de vue agréable, des vins qui délient les langues.
L’autre soir les conditions étaient remplies ; des vieux amis, encore jeunes, une salle à manger confortable, à la bonne température. Le repas avait été consistant et léger, le Chinon bien chambré et de la bonne année. Tout était pour le mieux, la suite s’annonçait bien. Le débat fut lancé dès la dernière bouchée du dessert avalée. Une fois expédiées les inévitables nouvelles des enfants, des amis et qui heureusement pour tout le monde étaient bonnes, on en vint aux spectacles, le théâtre, ciné, concerts. Le sujet fut vite épuisé faute de munitions ou par honte d’en parler. Vint le temps des lectures, sujet inépuisable, moins risqué que celui de la politique intérieure et extérieure. On peut l’aborder l’âme sereine. Par principe et pour ne pas nous répéter, je commence toujours par ordre alphabétique. Antoine de St Exupéry occupa peu de temps. Aucun inédit n’avait été découvert. L’aviateur allemand qui avait abattu son P-38 Lightning le 31 juillet 44 en Méditerranée venait de se faire connaître. Il ignorait le nom du pilote de l’avion quand il était en train de l’effacer de la carte du ciel. « Si j’avais su que c’était Saint-Exupéry, l’un de mes auteurs préférés, je ne l’aurais pas abattu ». Il y avait peu à dire, si ce n’est une minute de silence à la mémoire du grand prince.
Je faillis enchaîner sur Ambrose Bierce et son Dictionnaire du Diable que je venais d’exhumer et dont j’avais quelques horreurs en mémoire. Du genre « la vieillesse : prolongation peu commune de la crainte de la mort ». J’allais les lancer à la cantonade, sûr du succès, quand je me rappelai que notre ami préférait Dieu au Diable. Étant l’hôte, je ne pouvais décemment heurter mon invité de la sorte. J’escamotai Bierce avant de faire l’impair. Dans le C, Cioran était incontournable. Patatras, à peine je lançai le débat sur les Syllogismes de l’Amertume, un joyeux livre, plein de pensées revigorantes, du genre : « Chaque jour est un Rubicon où j’aspire à me noyer » ; « S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach c’est bien Dieu » ; « La tristesse, un appétit qu’aucun malheur ne rassasie », que la femme de mon ami explosa : « Cioran, ne m’en parle pas. L’horreur à l’état pur. Il n’aime rien ni personne. Toute une carrière littéraire à s’ausculter le nombril, à n’en sortir que de la bile. Il a fait commerce de son suicide sans jamais passer à l’acte, acharné qu’il était à nous déprimer ». Mon grand homme rapetissait à grande vitesse. Je tentais de le défendre : « Oui, mais il est mort comme il n’aurait pas aimé, dans son lit ». L’idée de ne plus en entendre parler la réconcilia d’un coup avec le génial grincheux et la conversation reprit, apaisée, tranquille sur des sujets moins fâcheux, du moins je le croyais.
Je lançais mes provocations habituelles dans l’espoir de réfutations imparables, la décadence de la France, de l’Europe, la prévention, ce boomerang impossible, les enfants, ces bien-aimés si mal élevés, les papesses, les palais épiscopaux, etc. as usual, dit-on au Nord, como de costumbre au-delà de Rio Grande, la réaction ne me déçut pas. De la lumière sur une plaque sensible. Un peu de Chirac sur du Sarko, de l’eau sur le feu, de l’alcool sur la plaie, le poil se hérisse, la bouche devient sèche, la pupille se rétrécit, l’adrénaline se déverse, le ton monte, la défense s’organise, la contre-attaque est déclenchée avant même que l’arme soit fourbie. Le débat se conclut dans la confusion générale, un brouhaha qui réveilla Titine. Thor, sorti brutalement d’un rêve, aboya par réflexe ; Trice lui sauta à la gorge pour le faire taire et ne pas réveiller sa maîtresse qui s’était assoupie, profitant d’un instant de silence ; moi qui reprenais mon souffle, eux qui unissaient leurs forces.
Ce fut une conversation comme je les aime, franche, ouverte, un vrai dialogue, façon monologue mais qui fait réfléchir et rêver à d’autres.
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