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Accueil du site > Tribune Libre > Programme EPR2 : quand le sage montre le coût d’un fourvoiement (...)

Programme EPR2 : quand le sage montre le coût d’un fourvoiement techno-industriel, le sot regarde qui le finance

« Le nucléaire doit être un pari raisonnable. [Ce qu’il n’est pas car] l’engagement public de 72,8 milliards d'euros dont il bénéficie échappe aux principaux agrégats européens de la dette publique, ne pesant ainsi ni sur la dette Maastricht, ni sur le déficit, et n'ayant jamais fait l'objet d'un vote dédié. Tout ceci aura fatalement un coût que l'État français tente de rendre invisible au moyen d’une comptabilité fissile.  » Telle est la sentence récemment prononcée par Jeremy Vlach dans le journal La Tribune, à propos du projet de financement du programme EPR2 présenté à Bruxelles.

Pour ce hussard parmi les plus zélés de l’intangibilité d’un jeu marchand apatride, sans hors-jeu ni coup-franc nationalistes, les pratiques dont il est question en suivant contreviennent aux dispositions règlementaires d’une doctrine UE dont la codification en faveur de l’asymétrie commerciale baptisée non réciprocité du joint-venture n’indigne personne.

La prêt bonifié

L’État français projette de financer 60 % du coût de la construction de six EPR2 par un prêt bonifié de 44 milliards d'euros consenti sur 60 ans à EDF par la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) à un taux préférentiel. La bonification est l'écart entre la ressource tirée d’un Livret A rémunéré à 2,2 %, au lieu des 1,7 % en vigueur, et le taux accordé à EDF, évaluée à 2 à 3 milliards d'euros actuels.

Certes, cette épargne réglementée est ainsi détournée de sa mission première, le logement social, mais sa gestion n’en demeure pas moins la prérogative sans partage d’une gouvernance partout chargée au premier chef de satisfaire les exigences fondamentales d’une vie en société décente : la construction de logements, les approvisionnements en eau, en énergie et en ressources vitales, pour ne citer qu’elles. Hélas, plus qu’aucun de ses prédécesseurs, ce gouvernement mesure combien choisir c’est avant tout renoncer. Y a-t-il davantage péril social à négliger le logement qu’à exposer durablement l’économie nationale au prix prohibitif de l’énergie, à l’insuffisance de cette dernière, voire aux deux ? La dette tenant la tête de notre économie hors de l’eau ne tardera pas à le dire.

La garantie de l’État 

EDF, dont la notation intrinsèque devrait être spéculative, emprunte grâce à l’État français comme un quasi-souverain. Or, selon la grille de la Commission sur les garanties, le service de ces dernières vaudrait 6 à 9 milliards d'euros de transfert économique. Car, même si aucun euro ne sort du budget de l’État tant que la garantie n'est pas appelée, l'aide n'est pas moins réelle. C’est ce qu'examine Bruxelles dans son enquête approfondie ouverte le 31 mars 2026.

Tient donc ! À quel(s) titre(s) la notation d’EDF devrait-elle être spéculative pour amener l’industriel à produire davantage de KWh et au meilleur prix ? Suffirait-il que, sur le papier, l’entreprise soit réputée en concurrence réelle ou fictive avec on ne sait quel(s) opérateur(s), pour que la spéculation boursière – la vertu économique indépassable découlant du précieux certificat – ait l’effet salvateur attendu par les consommateurs sur le marché UE de l’électricité ? Au fait, on aimerait qu’un Jeremy Vlach déplorant que la CDC et EDF soient classées par Eurostat hors des administrations publiques – épargnant selon lui à d'État français d’émettre une dette valant 1,5 point de PIB – nous désigne les producteurs européens d’électricité avec lesquels, dans les faits, EDF serait aujourd’hui en concurrence réelle et ceux avec lesquels elle serait en concurrence factice.

Quant à ladite grille sur les garanties listant les taux minimaux de référence à prélever sur les prêts, au titre de la prime d’assurance, elle est censée permettre de vérifier si une garantie publique accordée à telle entreprise contient ou non un élément d'aide. Selon Bruxelles, pour que cette garantie soit jugée sans aide, la prime doit être égale ou supérieure à l’un de ces taux minimaux établis en fonction de la note de crédit de l’entreprise concernée et en fonction de ce que pratiquent les banques privées.

En économie réputée libérale, qu’est ce qui peut bien autoriser cette grotesque maréchaussée commerciale à censurer des ententes parfaitement licites entre contractants d’un prêt bancaire ?! Nous verrons plus loin que le prêt historique auquel les Français doivent tant s’est fort bien passé des prescriptions du gendarme, pour renforcer la dynamique économique de nos 30 glorieuses. Par ailleurs, qui peut sérieusement imaginer imposer un jour à l’État français de ne plus s’assumer comme le payeur en dernier ressort de la protection d’enjeux régaliens parmi les plus gravement menacés ? 

Le contrat pour différence 

Un contrat pour différence (CfD) devrait garantir à EDF un prix plancher de référence du MWh compris entre 85 et 115 euros durant 40 ans. De ce fait, pour Jeremy Vlach, la prime de risque actionnaire – le rendement supplémentaire que l’investisseur exige de son investissement, à cause du risque – s'effondrerait. Sa valeur dépend certes de prix futurs de l'électricité difficiles à chiffrer, mais, selon toute vraisemblance, l’investisseur prudent exigera qu’elle dépasse celle du prêt. Telle serait la première leçon qu’EDF investisseur exclusif d’Hinkley Point C devrait tirer de l’exécution de ce programme. 

Là encore, on ne comprend pas où veut en venir ce monsieur. Car, en l’espèce, les questions préalables à se poser sont les suivantes : se doter sous 20 ans de quelque 9,6 GW de puissance électrique supplémentaire est-il ou non devenu impératif pour notre pays ? Si oui, existe-t-il un moyen technico-économiquement plus rentable et plus sûr que les EPR2 de les fournir dans les délais requis ? Dès lors que la réponse est oui à la première question et non à la seconde, quelle importance peut bien avoir que l’État soit contraint de payer en premier ou en dernier ressort la prime de risque sans laquelle aucun investisseur privé n’acceptera de mettre son investissement en danger ?! 

Les fonds propres 

EDF se dispose à financer le programme EPR2 à 40 % sur ses fonds propres, ce qui est réputé supérieur à ce qu’on observe pour le programme de construction de deux réacteurs sud-coréens à Dukovany, programme auquel l’État tchèque aurait de surcroît consenti un prêt à un taux sensiblement supérieur à celui du prêt français. La Commission regarde paraît-il cet écart avec attention.

Ainsi, faisant fi de la souveraineté d’un principe de subsidiarité plus nécessaire en énergie que dans n’importe quel autre domaine, notre expert prône-t-il la souveraineté de l’affligeant arbitrage du match EPR2/APR1000 sud-coréen, selon les règles du jeu marchand caractérisées au début. Pour lui, seul, cet arbitrage est à même de garantir la prospérité économique de l’UE et même son confort énergétique. Il est vrai que l’éclatant bilan économique, énergétique, diplomatique et culturel de 33 ans d’Union Européenne parle pour lui !

Un économiste dangereusement moins ingénieur que la plupart des ingénieurs ne sont économistes

La rubrique suivante du CV de notre expert ne peut donc que nous interpeller – en 2012, Jeremy Vlach rejoint Deutsche Pfandbriefbank AG à Paris en tant que Directeur du risque de crédit, en charge du secteur public et des opérations complexes – et les deux questions suivantes nous brûler les lèvres : au cas où le dossier de financement du programme éolien allemand vous aurait échu, avez-vous appliqué à ce financement les préceptes développés dans votre article de La Tribune, avec la rigueur qui s’impose ? Si vous n’êtes pas concerné par ce dossier, pensez-vous que le mode de financement dont cet éolien bénéficie respecte l’orthodoxie économique que vous prônez ?

Bref, on devrait mettre Jeremy Vlach et ses pairs au défi d’assumer les maîtrises d’œuvre et d’ouvrage du premier exercice d’application de leur ésotérique algèbre économique, dans le domaine industriel très particulier de l’électronucléaire. À l’instar du lycéen préparant son bachot, ils auraient au préalable à potasser soigneusement les annales des épreuves passées. La France ne demanderait qu’à leur fournir l’annale la plus pédagogique qui soit, la seule qui existe en réalité : la matérialisation à l’échelle 10 d’un programme de construction semblable au programme EPR2, dont le bilan est sommairement synthétisé ci-après. 

L’annale « programme Messmer » 

Jusqu’en 1972, les emprunts contractés en francs par EDF bénéficiaient de la garantie explicite de l’État français : garantie des intérêts, amortissement, prime impôts, frais et accessoires... En 1974, année du lancement du plan Messmer, la disparition de cette garantie pour les nouveaux emprunts en francs et, après 1990, en devises avait déjà deux ans. Ceci n’empêcha pas que, durant près de 20 ans, le statut d’EDF en EPIC continue d’être considéré par les créanciers comme une garantie de l’État. C’est au caractère exemplaire de la gestion d’une entreprise dans laquelle l’autofinancement croissait régulièrement, grâce aux recettes de vente d’électricité, que le programme Messmer a tout bonnement dû son succès.

Il est à noter que, de 1974 à la fin des années 1990, on n’a relevé aucun cas où l’État français aurait dû honorer sa garantie, en se substituant à EDF pour rembourser des emprunts ou payer des intérêts. EDF n’a jamais fait défaut sur sa dette pourtant colossale car le programme nucléaire est rapidement devenu générateur de trésorerie et la dette a pu être refinancée au fur et à mesure que les centrales entraient en exploitation. La plus grande partie des emprunts initiaux étant souvent de maturité 10 à 20 ans, ils ont été remboursés ou refinancés sans incident.

En résumé, le succès du programme Messmer a largement tenu à son format financier dépourvu de sophistication parasite et à la sobriété d’un cahier des charges industriel sans équivoque sur les intentions gouvernementales… Il n’empêche que, en présence du père fouettard ASNR (1), l’intouchable Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection des temps modernes, ce chantier exemplaire n’avait aucune chance d’arriver à son terme, de voir son coût maitrisé et surtout de donner à la France la filière technologique nationale tombée en désuétude à la fin des années 90.

Qui veut sauver le soldat EPR ? Qui y a seulement intérêt ?

Qu’on le veuille ou non, on doit principalement à cet aréopage de puits de savoir dépourvu de savoir-faire un EPR2 encore sur papier en constant devenir, comme le programme de construction auquel son président ne manque aucune occasion de promettre l’enfer procédurier. L’auguste égide en radioprotection s’honorerait presque d’une dérive des coûts qu’il prend bien soin de faire plébisciter par le bon peuple, dont le remplacement du couvercle de la cuve de l’EPR de Flamanville, dans les jours ou les semaines qui viennent, fournit la plus stupéfiante illustration. La prévention des hypothétiques conséquences accidentelles d’une ségrégation carbone décelée sur l’objet à l’état de trace, vraisemblablement présente dans le métal des cuves de Taishan et dans celles de plusieurs réacteurs français à pleine puissance depuis 40 ans, valait bien qu’on y consacre un demi-milliard d’euros, au bas mot ! Ça promet pour la suite.

De fait, les apostats de la transition énergétique verte aux manettes, si bien inspirés en nucléaire ces dernières décennies, sont en train de précipiter le pays dans le pire et le plus irréversible fourvoiement industriel de son histoire, avec ce programme EPR2 mal ficelé et sur le parcours duquel Bruxelles et Berlin se tiennent en embuscade. Après tout, EPR2 n’est jamais que l’avatar virtuel du Concorde énergétique hors de prix, invendable et fugitivement franco-allemand, que la France doit aux experts François Mitterrand et Helmut Kohl conseillés par un Talleyrand de carnaval, Anne Lauvergeon. Tout est dit sur cet enterrement de première classe de la filière nucléaire française dans cette déclaration de la Cour des Comptes figurant dans le rapport de juillet 2020 : « Les électriciens allemands et français travaillèrent ensemble dès 1992, sans partager pour autant les mêmes objectifs. L’ingénierie allemande entendait faire évoluer le réacteur « Konvoï » équipant le parc outre-Rhin, tandis qu’EDF souhaitait une évolution du palier N4, le dernier modèle de réacteurs alors en construction. Après la décision allemande de se retirer du nucléaire, en 1998, la France s’est retrouvée seule à porter ce projet, dont l’acronyme prend le sens de « Evolutionary Pressurized Reactor » (EPR). Cependant, les grandes options de conception définies conjointement entre les ingénieries des deux pays, bien que sources de complexité, ne furent pas remises en cause… »

Rien n’indique par-dessus le marché que, à ce jour, l’industrie, l’économie, la politique françaises et leur soi-disant synergie se soient suffisamment débarrassées des tares pointées sur le chantier de Flamanville par le rapport Folz d’octobre 2019 (2), beaucoup s’en faut.

La France peut-elle se ressaisir avant qu’il ne soit trop tard ?

Qu’elle le puisse ou pas n’est pas la question. Elle le doit et d’une seule façon possible : en refaisant ce qu’elle a su faire de mieux à Chooz B et à Civaux et qu’elle sait probablement refaire, y compris en exécutant le programme d’amélioration REP 2000 resté sans lendemain, surtout, en le refaisant rigoureusement comme elle l’a fait. Dans tous les cas, métamorphoser à marche forcée le programme EPR2 en programme N4+ coûterait infiniment moins cher aux finances publiques que ce que promet de leur coûter le colossal fiasco économique et social vers lequel l’irresponsabilité politique fait progresser le pays en somnambule.

Non seulement une activité industrielle française technologiquement très spécialisée recevrait de cette métamorphose le plus salutaire des coups de fouet, mais la France montrerait ainsi au monde qu’elle peut très bien se passer de la troisième génération nucléaire, pour atteindre l’âge d’or de la quatrième, la surgénération que lui promettait déjà Superphénix il y a 40 ans (3). En fait, ce programme N4+ à mettre sans tarder en œuvre, en lieu et place du programme EPR2, doit être celui d’un chemin vers la généralisation des réacteurs à neutrons rapides nécessitant que l’on ne perde plus une minute à mettre le paquet sur leur R&D.

La parole est maintenant aux compétiteurs du scrutin national probablement le plus crucial de notre histoire moderne, dont on attire l’attention sur le nouveau dispositif ARENH – « l’AREHH ! » – voté par un Parlement scélérat le 17 juin dernier, sous la pression de Bruxelles. À l’instar des pères félons de feu le précédent dispositif, ceux-là obligent EDF à céder désormais 6 GW de sa puissance hydraulique à la « consurrence », au titre de l’Accès Régulé à l’Électricité Hydraulique Historique.

Chers compatriotes, sans un Président probe, délivré du mal clientéliste et décrétant unilatéralement subsidiaire la politique énergétique de l’UE, le contribuable, consommateur et, en définitive, électeur français doit s’attendre à une dégradation programmée du confort de sa condition, pour laquelle ses descendants signeraient aujourd’hui.

 

(1) https://atlantico.fr/article/decryptage/asn-et-cndp-les-leurres-democratiques-fatals-a-notre-nucleaire-centrale-energie-crise-penurie-reformes-moyens-solutions-legislation-france-hiver-difficultes-andre-pellen
(2) https://contrepoints-archives.org/nucleaire-promettre-lintenable/
(3) https://contrepoints.org/tete-de-serie-des-surgenerateurs-de-la-classe-superphenix-le-pfbr-ouvre-aux-indiens-lavenir-energetique-jadis-promis-aux-francais/


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1 réactions à cet article    


  • Philomo 10 septembre 11:29

    En 25 ans EDF avait mis en service 58 réacteur. Il a fallu 18 ans pour mettre en service un seul EPR ! Résultat de la casse d’EDF. La question est de savoir si une structure efficace sera mise en service pour la suite des EPR qui sont nécessaires au vu du vieillissement du parc actuel et des demandes de plus en plus importantes : pompes à chaleur, véhicules électriques ...

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