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Accueil du site > Tribune Libre > Question très indiscrète : mais qui a donc payé les violons du bal de la (...)

Question très indiscrète : mais qui a donc payé les violons du bal de la Première Guerre mondiale ?…

Un regard, même rapide, sur la Première Guerre mondiale devrait nous permettre de voir comment s’articulent l’impérialisme militaire et l’impérialisme économique.

Nous l’avons constaté à travers les propos de certains responsables allemands et français : si le premier est extrêmement spectaculaire et s’il est capable d’engendrer, à lui tout seul, des millions de morts et bien d’autres millions encore de victimes directes et indirectes, il ne trouve son explication véritable que dans le second… Il s’agit, pour les propriétaires des grands capitaux internationalisés, de redistribuer entre eux les divers systèmes de production de richesse, c’est-à-dire les différents instruments de l’exploitation de l’être humain par l’être humain – et tout spécialement ceux qui sont les plus prometteurs…

Passons tout de suite aux quelques années qui ont suivi la signature, d’abord, de l’armistice du 11 novembre 1918, puis celle du traité de paix de Versailles le 28 juin 1919. L’affaire du non-paiement, par l’Allemagne, des réparations auxquelles elle avait pourtant dû acquiescer au moment de sa chute, connaissait un épisode tragique que nous rapporte Jacques Bariéty :
« Le 11 janvier 1923, les troupes françaises et belges entrent dans la Ruhr. » (Jacques BariétyLes Relations franco-allemandes après la première guerre mondiale, Éditions Pedone 1977, page 108)

Nous voici immédiatement projeté(e)s dans cette «  zone rhénane », sur cette « rive gauche du Rhin », dans cette « Rhénanie » qui, additionnée à la Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg (Benelux), constitue le cœur très mystérieux de l’Empire allemand qui, un siècle plus tard, a repris forme et couleur sous son nouvel intitulé : l’Europe.

S’il a fallu en venir à cet épisode qui a terriblement marqué la conscience allemande, et qui n’aura pas été peu de chose dans l’évolution ultérieure d’une population humiliée qui s’en remettrait bientôt aux promesses mirifiques d’un Adolf Hitler, c’est que la redistribution des rôles entre, d’un côté, les vieux pays impérialistes qu’étaient l’Allemagne, l’Angleterre et la France, et de l’autre côté, ce tout nouvel arrivant qu’étaient les Etats-Unis n’avait pas voulu s’effectuer correctement.

Quels en étaient les enjeux ? Nous nous restreignons ici, volontairement, à ce qui aura concerné la région que nous savons… Et en pensant que, peut-être, l’analyse de ces temps lointains nous fournira un éclairage intéressant sur l’étrange présent dans lequel nous sommes…

Le jour même de la mise en oeuvre de l’occupation de la Ruhr, le président du Conseil, Raymond Poincaré, déclarait devant la Chambre des députés :
« Nous allons chercher du charbon, et voilà tout ; si cette recherche nous fournit l’occasion de causer demain ou plus tard avec une Allemagne devenue plus conciliante ou avec des industriels moins exigeants, nous ne fuirons pas la conversation…  » (Idem, page 108)

Il ne s’agissait pas de lui faire trop de mal, c’est ce qu’il ne manque pas de préciser :
« Nous reconnaissons, du reste, qu’une Allemagne misérable au centre de l’Europe deviendrait vite une Allemagne turbulente et serait peut-être un jour un foyer d’infection générale… » (Idem, page 108)

Pour mieux comprendre à quoi Raymond Poincaré fait allusion ici, il faut rappeler que, dès après la réussite de la Révolution d’Octobre 1917 en Russie, et les déboires de l’armée allemande sur le front ouest, la question s’était posée de l’éventuelle extension du feu révolutionnaire dans un Reich allemand dont l’empereur Guillaume II de Hohenzollern avait abdiqué le 9 novembre 1918 et pris la poudre d’escampette en direction des… Pays-Bas. C’est à quoi avait très vite répondu la Semaine sanglante qui s’était étendue du 5 au 12 janvier 1919 sous la direction de Gustav Noske, ministre de la Défense du gouvernement socialiste dirigé par Friedrich Ebert, détruisant les Spartakistes et tout spécialement Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg qui devaient en mourir, tous deux ayant été capturés puis assassinés sans autre forme de procès le 15 janvier suivant…

Ne serait-ce que partie remise ?… Voilà une grave question qui pouvait venir se mettre en travers des réparations selon la réponse qu’on lui donnait…

Revenons maintenant un peu en arrière, et plus précisément à une lettre adressée le 8 octobre 1918 par le maréchal Foch, commandant en chef interallié, au Président du Conseil de l’époque, Georges Clemenceau, un peu plus d’un mois avant la signature de l’armistice (11 novembre). En sa qualité de supérieur hiérarchique de tous les généraux alliés, qu’ils fussent français, états-uniens, britanniques et belges, il y suggère…
« la prise en mains par les Alliés des territoires de la rive gauche du Rhin, comme gage pour la sécurité et le paiement des réparations. » (Idem, page 28)

L’auteur croit bon d’y insister, tout en usant de lettres capitales :
« Ainsi, Foch ne demande pas d’annexions à la France, mais la saisie de la ligne géostratégique du Rhin PAR LES ALLIÉS. » (Idem, page 29)

Et cependant, quelques pages plus haut, il avait écrit ceci :
« S’il serait excessif de dire que l’affaire rhénane de 1923 avait été prévue dès 1919 par la France et systématiquement préparée par la suite, il est vrai qu’en 1919 ont été mises en place les conditions et les institutions rendant possible pour la France l’exploitation d’une éventuelle affaire rhénane, ce qui sera le cas en 1923, et les réparations devaient être le levier de ce mécanisme. » (Idem, page 26)

Avant de nous fournir les arguments qui devraient nous permettre d’avoir, nous aussi, notre petite idée sur cette grave question, Jacques Bariéty nous montre que les responsables politiques ont acquiescé à la demande, rien que militaire, du maréchal Foch :
« Quoi qu’il en soit, la convention d’armistice du 11 novembre impose à l’Allemagne l’évacuation par ses troupes des territoires de la rive gauche et des têtes de pont de Cologne, Coblence et Mayence, et leur occupation par les troupes alliées, mais elle ne modifie nullement leur statut politique et ne préjuge en rien de leur sort à venir.  » (Idem, page 32)

Ce qui n’empêchera pas, évidemment, le Maréchal de suivre sa petite idée… d’autant moins qu’elle n’était pas la sienne seulement…

NB. Cet article est le cent-dixième d'une série...
« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? »
Pour revenir au document n° 1, cliquer ici


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12 réactions à cet article    


  • San Jose 15 juillet 12:12

    Mon grand-père alors adjudant a occupé la Rhénanie et trouvé très agréable le statut d’occupant. 

    Plus tard pendant l’occupation allemande mon père atterré l’a entendu demander aimablement à des Allemands à Paris s’ils jugeaient agréable leur statut d’occupant, comme lui-même avait trouvé le sien.

    C’était tout de même un peu con de la part de mon grand-père de faire de l’humour sarcastique de ce style, vu qu’il était inutile d’attirer l’attention puisqu’il avait des liens avec la Résistance. 


    • San Jose 15 juillet 14:19

      Dites donc, vous passionnez les foules. Que deviendriez-vous sans moi. 


      • JP94 15 juillet 16:40

        L’Occupation de la Ruhr est une humiliation pour la population, mais n’a pas empêché l’empire industriel du Reich de renaître et de prospérer avec les mêmes noms, les mêmes familles. Curieuse occupation qui épargne les puissants : mais il en a été de même lors de l’Occupation allemande de la France.

        Par contre, à l’Est, en URSS, la vermine nazie s’en est d’abord pris aux responsables « judéo-bolchéviques », comme on les appelait à l’Ouest.

        Par ailleurs, l’Allemagne n’a jamais payé les réparations, occupation ou non : 13% au maximum ont été payés.

        Par contre, lors de l’Occupation allemande, 30% du PIB était prélevé par le Reich. Les deux occupations sont très différentes, quoi qu’en dise l’autre commentaire.

        L’une des premières victimes lors de la prise de pouvoir par Hitler, grâce aux industriels « libérés » et violant derechef les traités sans la moindre représailles fut l’avocat ( juif et socialiste) Leo, père du fameux résistant communiste allemand en France Gehrard Leo ( Un Train pour Toulouse) : il avait plaidé pour un officier français accusé par Goering de torture, en tant qu’officier allemand : Leo avait prouvé que Goering n’avait même pas servi l’armée, étant exempté, et donc inventé l’affaire. 

        Par contre, la torture des résistants en France ( qu’ils soient français ou non) par les nazis a été systématique. Combien de tortionnaires condamnés ? Barbie, bien après...

        Une autre chose, la Rhénanie, pour ce que j’y ai observé, me semble bien plus francophile que la Bavière ou d’autres régions allemandes, jamais occupées par la France. Noter qu’à l’Ouest, c’est la région la plus à gauche électoralement avec la WASG et Oskar Lafontaine... 

        Si on lit les Reisebilder de Henri Heinrich, on est frappé par le fait que le peuple commence à se révolter contre ses élites à la venue de l’armée française ...la Bourgeoisie et l’aristocratie terrorisées, mais pas le peuple ...

        Par conséquent,il y a une histoire sociale de ces traités, qui ne coïncide pas avec la vision idéologique dominante.

        Le livre de la Résistance communiste allemande à Hitler, Das deutsche Volk klagt an, ( énoncé de toutes les mesures antisociales du IIIème Reich et de leurs conséquences) montre à quel point la période hitlérienne, qu’on croit communément être une ère de prospérité économique où Hitler aurait satisfait les aspirations populaires, s’est traduite en réalité par une formidable régression sociale et une paupérisation du « Volk »... la prospérité n’était que pour les Krupp et les Thiessen. 

        La fameuse Volkswagen, qu’on dit populaire, promise à chaque Allemand bien docile envers les maîtres du Reich, consistait en un prélèvement sur salaire, alimentant un crédit ... finançant l’industrie de l’armement La Volkswagen devait venir une fois la victoire du Reich acquise en saignant à blanc les populations occupées ... et en exploitant le travail esclaves des déportés, jusqu’à la mort.

        Effectivement, les Allemands de l’Ouest eurent leur Volkswagen après la guerre...mais l’Allemagne ne paya pas plus ses indemnités de guerre...surtout pas à l’URSS...( qui ne demandait que 5% : les Etats-unis eurent 13% :un cadeau de remerciement ).

        Donc certes, il y eut occupation de la Ruhr et pillage au charbon ( bah, ils en ont encore et 56% de l’électricité allemande vient de là), mais pour la population, la période nazie fut bien plus rude. 

        Même sans occupation, qui possédait l’industrie tchèque ? 

        Il y a aussi une occupation « invisible ».

        Au fait, à propos d’effet des traités : les Hongrois, d’après une Hongroise, détestent les Français à cause du Traité du Trianon...mais « ils » (évident pas tous !) ne détestent pas que les Français, alors cette justification me semble de mauvaise foi. Les Français n’ont même pas occupé la Hongrie...


        • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 15 juillet 16:58

          @JP94
          Merci pour tous ces éléments très précieux qui s’enchaînent à merveille avec ce que je montrerai dans la suite à partir de documents historiques précis.
          Si un travail collectif pouvait s’établir sur un tel terrain, je crois que nous en viendrions rapidement à pouvoir définir quelques perspectives d’avenir.


        • JP94 15 juillet 17:07

          Merci beaucoup, Michel !

          Cela étant dit, si je connais quelques historiens plutôt des historiennes, d’ailleurs), je n’en suis pas.


          • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 15 juillet 17:48

            @JP94
            Il faut ajouter qu’il n’est pas tout à fait certain que les historiennes et les historiens disposent de l’indépendance qui paraît nécessaire dans toutes ces questions qui concernent la vérité des documents... et la vérité de ce qui frappe réellement les peuples...


          • San Jose 16 juillet 09:14

            @Michel J. Cuny
            .
            Citation  : ............les historiennes et les historiens...........
            .
            Vous sentez-vous vraiment obliger de sacrifier à cette façon moderne et risible de parler ? 


          • mimi45140 17 juillet 14:24

            @Michel J. Cuny
            Allez voir annie lacroix riz, historienne ayant traité ces questions de façon intéressantes.


          • Jean Keim Jean Keim 16 juillet 07:23

            Il y a toutes les analyses possibles et imaginables sur telle ou telle guerre et il y a une vérité toute simple : il n’y a pas de guerre possible sans des participants, alors on fait quoi ?


            • Gasty Gasty 16 juillet 09:22

              @Jean Keim

              D’abord on attend avec impatience et fébrilité le cent dix neuvième article de Michel J. Cuny ou alors on achète son livre « L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? »


            • Djam Djam 21 juillet 10:49

              Les guerres ne servent qu’à une seule et unique chose : poursuivre une certaine politique.

              Cette politique n’a qu’un seul et unique but : avoir un pouvoir maximal, viser l’impérialisme d’une contrée (puis d’un pays tout entier) sur toutes les autres. Cela s’appelle une hégémonie.

              A notre époque, l’hégémonie s’appelle Nouvel Ordre Mondial. Une dictature en mode indirect. Pas de bruit de bottes ni de chars déboulant dans les rues, mais... une crétinisation générale. Plus de mur de séparation mais... une canalisation des flux selon des parcours balisés. Pas de guerre chaude mais essentiellement des guerres froides basées sur le contrôle de l’information stratégique (attaques par méthodes mafieuses des entreprises les plus stratégiques et rentables des pays visés par l’Empire). Pas de puces RFID implantées mais... un portable contenant toutes les données individuelles que chacun se croit obligé d’avoir sur soi. Plus de gouvernement, mais... des gouvernances sans le moindre pouvoir hormis celui de gérer le « sociétal ».

              Le formatage des esprits se fait par la propagande continuelle via les écrans devenus le gadget le plus aliénant de notre époque. Voyez partout autour de vous, dans les transports, dans leur bagnole, aux terrasses des cafés tous ces lemmings scotchés à leur écran pour y lire leur dose quotidienne de mensonges et y mater partout la suite de leurs « saisons » télévisuelles débilitante à souhait.

              Partout l’on espère l’arrêt de cette liquidation programmée mais partout l’on attend que ce soit le voisin qui agisse. Partout la castration mentale des hommes, mâles acceptant de devenir des homolettes portant leur progéniture sur le ventre comme pour conditionner indirectement l’idée qu’un homme = une femme et vice versa en tout.

              Partout judiciariser l’emploi des mots justes et inverser le sens pour produire une auto censure du Sujet devenu numéro puis « client consommateur » perpétuel. L’état de droit à supplanter la Politique et la solidarité n’est plus qu’un ensemble d’organisations dites « non gouvernementales » dont les visées sont en réalité toutes privées.

              Partout les ONG inventions diaboliquement perverses américaines ont remplacé la simple charité chrétienne qui ne rapportait rien aux suceurs de sang et de moelle.

              Partout, le niveau de conscience s’abaisse, les yeux ne regardent plus que le sol (ou les minis écrans), le cœur ne s’intéresse plus qu’à sa propre « auto construction » selon le nouveau discours délirant du transhumanisme visant à convaincre les nouveaux esprits sans plus aucune verticalité que l’auto définition était le Progrès en Vérité.

              Le but n’est pas la guerre classique contre l’Iran aujourd’hui ou la Corée du Nord demain, le but est la guerre contre l’homme lui-même... et c’est déjà bien avancé.

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