Qui profite du système ?
Certains voudraient nous faire croire que les aides sociales servent à des profiteurs, que l’on doit faire des économies, qu’il faut sévir, et donc souvent envers les plus démunis. On verra durant cet article que les choses ne sont pas si simples et servent souvent à légitimer des politiques d’austérité qui ne profitent pas à l’ensemble de l’économie et vont même jusqu’à fragiliser le tissu socio-économique. Cet article parlera notamment d’inégalité économique, de démocratie, de tensions sociales, de guerres, de théorie de l’évolution, de prospérité et autres.
Nous avons vu dans un précédent article que les inégalités économiques étaient néfastes pour une société, qu’elles sont facteurs de tensions sociale, ne favorisent pas la bonne marche de l’ensemble de l’économie et la résilience de l'ensemble. Ce point de vue est partagé par nombre de Nobels d’économie comme Acemoglu, Johnson & Robinson qui l’ont reçu en 2024 pour leurs travaux en ce qui concerne la manière dont une nation engendre de la prospérité, notamment en ce qui concerne une répartition des richesses équitable et la mise en place de processus démocratiques adaptés.
Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’un officier d’Interpol voit l’émergence du phénomène mafieux en Italie au XIXe siècle naître dans les régions les plus pauvres du Sud en réaction à des inégalités de répartition des richesses que le pouvoir du Nord a voulu mater par la force face aux protestations que cela a engendré. Les paysans exploités se sont peu à peu transformer en brigands jusqu’à s’organiser en sociétés secrètes et fortement structurées pour aboutir aux phénomènes mondialisés que l’on connait actuellement (Gabriella Mara, 2025).
On peut alors se demander si des individus auraient eu l’envie de s’organiser de cette manière pour aboutir aux structures actuelles s’il n’y avait pas eu ces inégalités économiques et ces répressions abusives pour mater des revendications visant à avoir une vie digne et décente au final légitimes. Et d’autant plus que l’Italie du Nord qui organisa le maintien de ces inégalités et ces répressions n’était pas des plus pauvres contrairement au Sud. On peut donc tout autant s’interroger sur le rapport coût/bénéfice de tels actions à l’époque et aux vues des conséquences de la situation actuelle (donc au moins une présence et une influence du crime organisé dans l’ensemble des strates sociales de la société italienne, notamment celles qui s’en étaient prise à leurs aïeux), donc pour avoir financé une répression et laisser ces inégalités croitre au lieu d’opter pour un partage équitable la production paysanne et un meilleur salaire des ouvriers agricoles de l’époque.
La problématique ne se pose donc pas vis-à-vis d’un pacifisme naïf, mais bien de la bonne utilisation de la coercition. Ainsi l’utilisation de la coercition pour prétendre calmer des protestations liées à des inégalités économiques abusives semble donc être des plus contre-productive. Le point de vue n’est donc pas morale, mais bien pragmatique.
De la même façon il est tout aussi intéressant de noter que le colonialisme est né d’un surplus de richesse produite par les classes privilégiées qu’ils ont souhaité exporter dans une logique de perpétuelle croissance économique (Arendt, 1951). Il y avait pourtant à l’époque pré coloniale bon nombre d’inégalités économiques en Occident que cette richesse aurait pu parvenir à solutionner par des politiques pros sociales comme ce fut fait de rares fois au cours de l’histoire, comme la mis en place de meilleurs principes démocratiques dans le but de faciliter ces types de politique qui bénéficient à l'ensemble des classes sociales sur le long terme.
On peut en effet se dire que s’il y a eu un surplus de richesse dont l’on ne savait plus tellement quoi faire si ce n’est l’injecter à l’étranger, c’est aussi que cette richesse ne fut pas équitablement partagé avec ceux qui ont aidé à la produire, et donc surtout aux vues des inégalités économiques de l’époque. Mais ce ne fut pas le cas et le colonialisme connu son essor en se légitimant peu à peu par des discours sur des races supposées supérieurs à d’autres. De cette façon on pouvait aussi envoyer les exclus du système dans les colonies pour s’en débarrasser et éviter une montée des tensions sociales tout en faisant des profits. Une exception en ce qui concerne le maintien des inégalités économiques sans toutefois remettre en cause les aspirations colonialistes eu lieu en Angleterre au XIXe siècle où des réformes institutionnelles permirent d’apaiser les tensions sociales par des politiques justement pros sociales (Turchin, 2024).
Toutefois les exactions commises durant cette période coloniale se font encore ressentir aujourd’hui et tendent à créer des tensions entre les pays du Nord et du Sud. On pourrait bien sûr polémiquer sur cette période coloniale de bien des façons, mais les faits sont là, il y a bien des tensions qui persistent et des velléités de revanche où l’on a vu encore récemment certains pays africains se tourner vers d’autres pays hors du bloc Occidental à nos détriments. De la même façon que se font encore ressentir les théories racialistes et autres darwinismes sociaux mit en place durant cette période et que les sciences modernes balaient d’un revers de main tellement elles manquent de fondements scientifiques sérieux.
Alors si l’on veut justement rester sérieux, l’histoire montre que cela a été bien souvent une minorité dominante qui a profité de la majorité en laissant les inégalités économiques prospérer. Certains parlent de socialisme à l’envers dans le sens où une minorité possédante tire profit de la majorité ou encore des impôts pour accroitre ses bénéfices et sa domination. Cela rompt le pacte implicite selon lequel le peuple laisse les classes dirigeantes gouverner tant qu’elles lui offrent la prospérité.
Mais si le fait qu’une minorité dirige une majorité de fait parait inévitable, la différence qui engendre démocratie et libertés associés se fera au moins en ce qui concerne une juste répartition des richesses et les moyens de communication mis en place pour assurer au mieux la fluidité de cette communication et la résolution des conflits d’intérêts et autres problématiques sociales pour assurer au mieux cette juste répartition entre cette minorité et cette majorité ; comme la paix sociale, la prospérité et la résilience d’une société qui en découlera.
En effet, force est de constater que les périodes où sévissent de trop grandes inégalités économiques engendrent pauvreté et tensions sociales, comme c’est d’ailleurs le cas en France et en Occident depuis des années où l’on voit le pouvoir d’achat baisser, les inégalités économiques et tensions sociales monter. La Direction Générale de Finances Publiques montre en effet une nette augmentation des hauts revenu depuis 2017 tandis que les bas revenus stagnent. L’observatoire des inégalités parle quant à lui d’inégalités économiques croissantes depuis la fin des années 1990.
Bien sûr les choses sont complexes et reflètent bien souvent des aspects négatifs de notre nature humaine qui visent à protéger notre groupe aux détriments des autres. En l’espèce des classes dirigeante qui vont chercher à protéger leurs privilèges aux détriments des autres.
Dans un sens tout le monde le fait, que l’on soit riche ou pauvre. Tout le monde cherche à protéger sa « tribu » (donc qu’elle soit riche, pauvre ou autre), même aux détriments des autres « tribus » qui constituent le corps social. Mais force est de constater que ceux qui possèdent le pouvoir ont justement le pouvoir de se protéger de manière arbitraire, et même s’ils croient bien faire.
Autrement dit, certaines tribus ont les moyens et le pouvoir de se protéger bien plus que d’autres, ce qui peut entrainer des effets délétères sur les autres tribus de statut inférieur pour une simple raison de position. Et si l’on croit bien faire … car l’on cherche tous à se justifier de nos actions et se voir comme positif, une aspiration liée à notre nature humaine.
En d’autres termes, on ne pourra mettre en place une répression qui engendrera un appauvrissement de la population par des politiques d’austérité alors que de l’argent est disponible et des modalités de communications adaptées indisponibles que si l’on arrive à justifier le bien fondé de telles démarches. Donc souvent en accusant les plus pauvres d’être des profiteurs ou autres. Ce n’est donc plus la faute d’un système mal géré qui crée des inégalités, mais cela devient la faute des pauvres qui ne savent pas s’y prendre et vont même jusqu’à profiter du système, ou encore tous autres types d’excuses qui visent à montrer le bien fondé du maintien d’une politique d’austérité et des inégalités qui en découlent.
Dans un sens, les sociétés ont évolué bien plus vite que certains de nos instincts tribaux qui ont pu nous aider à survivre à une époque, mais ne sont plus adaptés au sociétés modernes. Force est de constater que nos société Occidentales sont composées de multiples « tribus » disparates avec des différences sociales et culturelles plus ou moins prononcées. Dans les faits chacun cherche donc à protéger sa tribu en raison de cet instinct tribal, quitte à la mettre en danger sur le long terme en commettant des exactions et autres action injustes envers les autres « tribus ».
L’analyse d’un ancien directeur du Shin Beth (les services de renseignement intérieurs israéliens) est des plus pertinentes sur ce point. Ainsi, lorsque les actions terroristes palestiniennes sont sévèrement réprimés, celles de groupuscules d’extrêmes droite israélienne qui voulurent faire sauter des bus de palestinien dans les années 70 connurent des peines bien plus légères. Arrêtés par ce même Shin Beth, les membre de ces groupuscules furent légèrement condamnés et pour la grande majorité rapidement libérés. Cet ancien directeur du Shin Beth évoque alors une mise en danger de son pays par ces actions injustes qui n’allaient pas manquer de trouver écho par des injustices ressentis et des velléités de revanche par le camp opposé (documentaire the Gatekeeper paru en 2012 où 6 anciens directeurs du Shin Beth parlent à l’unisson sur les mesures à prendre pour apaiser les tensions, donc globalement par une juste coercition comme nous le développons). L’avenir a malheureusement donné raison à cet ancien directeur.
On retrouve donc une fois plus cette volonté de protéger sa tribu tout en la mettant en danger sur le long terme dans les faits (guerres civiles et révolutions en sont d'autres exemples). Une chose des plus contradictoire s’il en est. Cet état de fait lié à une partie de nos instincts n’est pas une fatalité pour autant pour peu qu’une éducation, des principes de gouvernance et de fonctionnement sociaux soient mis en place de la bonne manière. Les sciences modernes ont une fois plus les solutions à ces problématiques. Mais nombre de ces problématiques liées à nos fonctionnement cognitifs ne sont pas encore rentrés dans l’inconscient collectifs et les solutions en conséquence peinent donc à se mettre en place.
Bien sûr avoir tendance à vouloir protéger et privilégier les siens est quelque chose des plus naturels, mais une fois fois de plus c'est bien lorsque cela devient abusif et contre productif que cela pose problème.
Mais basiquement nos instincts sont multiples, parfois contradictoires, et restreindre des excès liés à nos instincts tribaux favorisent aussi d’autres de nos instincts comme nos espérances de survie et notre rendement énergétique si l’on veut se placer d’un point de vue évolutionniste (les sciences de l'évolution moderne associent un bon rendement énergétique d'un organisme pour fonctionner à une plus grande espèrance de survie. En ce qui concerne l'être humain on pourrait associer un mauvais rendement énergétique au stress et autres dépenses énergivores que des tensions internes/externes peuvent engendrer, certaines maladies, certaines volontés de domination abusives, ...). On ne contrarie donc en rien la nature humaine en empêchant ces états de fait, bien au contraire on tend à la sublimer en favorisant ses instincts les plus nobles et rendre une société plus résiliente et apte à survivre au sein d’un monde en perpétuel évolution.
Donc si l’on revient à cette problématique première des profiteurs des aides sociales, alors on pourrait déjà dire qu’une société qui favorise des inégalités et crée de l’exclusion a aussi la responsabilité de ses exclus, notre constitution ne dit d’ailleurs pas autre chose en ce qui concerne la solidarité nationale et la protection des droits fondamentaux. Et c’est bien aussi parce qu’une minorité profite de sa situation de domination pour quelques raisons que ce soit que des inégalités trop criantes existent.
Il va de soi qu’une société totalement égalitaire et sans classe est une utopie, mais croire que pouvoir préserver des privilèges abusifs par la force en pensant que tout se passera bien sur le long terme est tout autant une autre utopie. La chute constante des sociétés qui ont connu des périodes de domination abusives durant l’histoire en est une preuve (Joseph Tainter, 1988 ; Jared Diamond, 2005 ; Peter Turchin, 2024, etc), les faits énoncés durant cet article en sont d’autres.
C’est un peu cette « pompe à richesse » que dénonce Turchin dans ses études sur les causes des chutes des sociétés où une minorité tire profit de la majorité pour s’enrichir et aboutir à des inégalités économiques et des tensions qui affaiblissent l’ensemble de la société jusqu’à parfois aboutir à l’explosion de l’ensemble et un remplacement de élites en place. Ce manque de démocratie dont parlent aussi ces nobels de 2024.
En ce qui concerne le profit de la solidarité nationale on pourrait aussi reprendre l’exemple des guerres qui sont tout autant payées par nos impôts où l’on voit une minorité de sociétés (armement, finances, énergie, btp, logistique, etc) s’enrichirent sans que cela n’engendre toujours une meilleure répartition des richesses produites par cette argent issu de nos impôts. Donc cette espèce de socialisme à l’envers où des plus fortunés vont se servir de l’ensemble de la contribution sociale qu’est l’impôt pour continuer à s’enrichir d[']avantage.
Et impôts que la législation permet parfois à certains des plus fortunés d’échapper si ce n’est par des mécanismes illégaux d’évasion fiscale.
Suite à un rapport du conseil d’état sur la fraude sociale en 2011, « la fraude des pauvres est une pauvre fraude » en comparaison. Ainsi les fraudes aux prestations sociales représentent 3 à 4 Md en estimation haute selon les études et ce qui est pris en compte, et sans compter les 3 Md d’aides qui ne sont pas réclamer ne serait-ce que pour le RSA par ceux qui y auraient droit et tendraient à annuler le montant des fraudes. Viennent ensuite les fraudes aux cotisations sociales des entreprises et profession indépendantes évaluées à 10 Md et qui rentrent parfois dans ces fraudes sociales (on notera aussi que tous les entrepreneurs ne sont pas toujours les plus riches).
En revanche l'évasion fiscale représente entre 80 et 100 Md selon la commission des finances de l'assemblé nationale. On passe clairement à une autre échelle économique de fraudes auxquelles les pauvres n’ont bien sûr pas accès. Comme l’on pourrait aussi parler des faits corruptifs et autres abus de biens sociaux où les protagonistes qui ne sont pas les plus démunis sont rarement condamné si n’est à minima quand ils le sont (voir par exemple le livre du journaliste d’investigation Pierre Péan, La République des Mallettes).
Et guerres qui furent bien souvent le fruit d’un excès de tensions sociales liées à des inégalités économiques que l’on n’a pas su gérer au mieux, ou encore des velléités de revanche vis-à-vis d’anciens belligérants quand les deux ne se mélangent pas, et lorsque ce ne sont pas des guerres externes qui impliquent seulement les professionnels de l’armée en lieu et place de l’ensemble de la population comme ce fut souvent le cas après la seconde guerre mondiale en Occident. Parfois une sorte de solution « anarchiste » issue des classes dirigeantes qui aboutit à raser l’existant pour mieux reconstruire et repartir de plus belle.
Telles furent souvent les conséquences liées aux crises, et donc à de rares exceptions près où la minorité dominante accepta de faire des concessions pros sociales pour aboutir à un renforcement global de la société et de son tissu socio-économique, où minorité dominante et majorité en ressortirent gagnantes sur le long terme.
Dans le cas des guerres la seule certitude est que leurs résultats sont incertains selon l’ensemble des spécialistes de la question, et ce sont bien souvent les plus pauvres qui vont en payer le prix par leur sang. En d’autres termes elles peuvent très bien améliorer ou empirer l’existant, et dans tous les cas tous les camps y perdent quelque chose comme l’on voit des tensions et autres velléités de revanches se mettrent en place entre les différents belligérants et qui tendront à nuire aux relations et aux commerces futurs pourtant nécessaires dans un monde interconnecté comme le nôtre.
Alors bien sûr la problématique est des plus complexes et dépend de nombreux facteurs qui tendent à se superposer les uns aux autres. Mais force est de constater qu’il existe des profiteurs du système en haut comme en bas de la pyramide sociale. Ne les voir qu’en bas est donc une vision des plus simplistes, d’autant plus que pour ceux du bas de la pyramide il en va bien souvent d’une question de survie liée à une impossibilité de faire face aux dépenses nécessaires et vitales (nourriture, logement, etc), et reste négligeable si on la compare aux montants de ceux du haut de la pyramide, comme aux répercussions engendrées pour l’ensemble du corps social.
Plus préjudiciable tout simplement en raison d’une question de moyens et de responsabilités plus importantes en ce qui concerne ceux du haut de la pyramide par rapport à ceux du bas. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’il faut laisser faire les uns comme les autres, mais bien être juste et proportionné dans l’application de la coercition et ne pas laisser croitre des inégalités trop criantes.
Mais aussi comme dit précédemment, des solutions existent et passent notamment par une focalisation sur une meilleure ingénierie sociale, comme de meilleures modalités de communication entre les différentes « tribus » qui composent nos sociétés. Donc par le biais d’un meilleur principe démocratique qui permettrait cette communication et la transparence nécessaire dans le but de dégager les solutions adéquates avant d’aboutir aux crises et l’affaiblissement de l’ensemble du tissu socio-économique comme l’a déjà montré les leçons de l’histoire.
Une fois de plus le point de vue pas tellement morale, mais bien pragmatique dans le sens où l’on n’a pas d’autres choix que de composer au mieux entre les différents groupes sociaux qui composent une société si l’on ne veut pas que les tensions s’accumulent sur la durée jusqu’à ne plus savoir quoi faire si ce n’est partir en guerre d'une manière ou d'une autre. Une sorte de nécessité qui permettrait de dépasser certains stades évolutifs nocifs aux société modernes que l’on a conservé sans trop y faire attention et qui permettrait d’améliorer l’existant. L’adaptation est en effet la clef de voûte de la théorie de l’évolution, et la problématique liée à cette ingénierie sociale est bien une problématique d’adaptation qui implique la survie d'une société et de notre espèce.
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Cet article reprend différents thèmes de mon livre en libre téléchargement et protégé par droit d'auteur sur l'étude des causes de la violence.
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