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Accueil du site > Tribune Libre > RD Congo - Beni : L’évasion de la prison de Beni et les secrets (...)

RD Congo - Beni : L’évasion de la prison de Beni et les secrets inavouables

Une évasion massive de prisonniers s’est produite au Congo, à Beni, un territoire meurtri par des massacres depuis octobre 2014. En une nuit, le 20 octobre 2020, 1.340 détenus se sont échappés de la prison de Beni Kangbayi dont nombreux étaient soupçonnés d’implication dans les massacres des populations civiles. Que s’est-il passé ?

« Ces ADF, vous ne les verrez plus jamais », avait pourtant affirmé le ministre congolais de la Défense, Aimé Ngoy Mukena, à Beni, le 26 septembre 2020. Vingt-quatre jours à peine plus tard, des hommes armés, se présentaient à la prison Kangbayi de Beni, ouvraient le portail et laissaient s’échapper dans la nature 1.340 détenus. Comme d’habitude, l’opération a été attribuée aux mystérieux « ADF » et, par la suite, à l’Etat islamique, laissant les observateurs perplexes. Nous y reviendrons.

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Dans la présente analyse, nous tentons d’explorer les mystères entourant cette opération, dont la gravité a durement affecté la crédibilité de l’Etat, et même son partenariat avec la Mission de l'ONU au Congo (MONUSCO), sur la question de la sécurité après des années de drames dont ils sont supposés avoir tiré les leçons. Nous allons ainsi présenter les faits tels que recueillis de nos sources, décrivant une opération en toute quiétude (I) et tenter d’analyser la crédibilité de la version officielle et la piste de l’Etat islamique (II).

 

I. Une opération en toute quiétude

Kangbayi : Localisation et capacité

La prison Kangbayi est située dans la périphérie sud-ouest de la ville de Beni. Elle est cernée par deux positions des FARDC, l’une à cent mètres, l’autre à cinq cent mètres. Beni abrite également la base militaire de l’Opération Sukola 1 et l’aéroport de Mavivi où se trouvent positionnés des aéronefs militaires de la MONUSCO. La prison a une capacité de 500 personnes, mais s’étaient retrouvée avec près de 1.500 détenus, dont des personnes soupçonnées d’être impliquées dans les massacres, des soldats FARDC soupçonnés de complicité avec l’ennemi, les suspects dans l’assassinat d’un médecin camerounais de la riposte Ebola, des présumés ADF, des présumés maï-maï, des délinquants ordinaires,… et des « inconnus ». Une partie de ces détenus devaient comparaître aux audiences de la cour militaire opérationnelle à partir du 26 octobre 2020, une des clés de compréhension, sans doute, sur laquelle nous reviendrons.

L’opération ennemie et le dispositif de sécurité

Dans la nuit du 19 au 20 octobre, à 1h00 du matin, des hommes armés, à bord d’un véhicule, se présentent devant le portail de la prison et entreprennent de le forcer, mais n’y parviennent pas. Ils passent alors des appels téléphoniques pour demander du matériel adéquat. Un véhicule arrive de la ville avec à bord un moteur et un "appareil de soudure[1]. Les hommes se mettent alors à déverrouiller le portail, une tâche difficile qui prend du temps. Le bruit éveille les riverains dont certains passent des coups de fil. Selon nos sources, les habitants ont appelé plusieurs officiers de l’armée en opération à Beni dont le général de brigade Peter Chirimwami en personne, commandant de l’Opération Sukola 1. Ont aussi été appelés les commandants de la police. Le maire par intérim de Beni, Modeste Bakwanamaha, a aussi été appelé. Il a promis qu’une intervention des forces de sécurité arriverait dans 15 minutes, mais cette intervention n’aura jamais lieu.

À 3h du matin, les hommes armés parviennent à déverrouiller le portail et à pénétrer dans la prison. Ils portent des uniformes FARDC et certains s’expriment en lingala. Un groupe de prisonniers qu’ils étaient, visiblement venus chercher spécialement, sont emmenés à bord de véhicules, destination inconnue. Après leur départ, les autres en profitent pour quitter la prison, mais une centaine décide d’y rester. C’est seulement tard après l’opération, vers 4h du matin, qu’on entend des coups de feu dans les parages. Les assaillants étaient au nombre d’une trentaine d’hommes, venus en deux groupes.

Les deux positions des FARDC à proximité de la prison comptent, officiellement, 25 militaires, pour la première, et, pour la seconde, 12 militaires. Beni et son territoire comptent toutefois plusieurs milliers de militaires engagés dans l’Opération Sukola 1 ainsi que plusieurs centaines de casques bleus. C’est l’un des territoires les plus militarisés de la RDC. En 2016, l’ensemble des unités militaires déployées dans cette zone opérationnelle atteignait un effectif théorique de 20.000 soldats[2] sur un petit territoire de 7.484 km². En octobre 2019, les effectifs officiels étaient de 21.000 militaires dont 11 généraux trois mois plus tard. Même si ces effectifs ont été revus à la baisse par nos enquêtes sur place, Beni est toujours lourdement sous contrôle militaire, et la ville est traversée jour et nuit par des patrouilles de l’armée, de la police et de la MONUSCO. Il est impossible de passer une heure dans un quartier de Beni sans croiser au moins une présence militaire. Quel ennemi a donc pu opérer tranquillement dans un environnement aussi militarisé ?

 

II. La version officielle et la piste « Etat islamique »

Aux premières heures de la journée, le maire de Beni affirme à la radio que l’opération est le fait des ADF, alors qu’aucune enquête n’avait été lancée.

L’Etat islamique et la crédibilité de la source d’information

Quelques heures plus tard, SITE (Search for International Terrorist Entities), une discrète ASBL de recherche d'informations basée dans le Maryland aux Etats-Unis, publie un communiqué en arabe qu’elle présente comme étant la revendication de l’opération par l’Etat islamique via son « agence de presse » Amaq. Deux sources d’information superposées d’une crédibilité douteuse, dont l’une, « SITE » gérée en secret aux Etats-Unis, a l’habitude de relayer de mystérieux communiqués de l’autre, « Amaq », localisable nulle part sur la planète. Nous y reviendrons.

En attendant, supposons une implication de l’Etat islamique…

Pour rappel, L'État islamique, aussi appelé Daesh, est une organisation d'idéologie djihadiste ayant proclamé le 29 juin 2014 l'instauration d'un califat, un proto-Etat sur les territoires à cheval sur les frontières de la Syrie et de l’Irak, où elle a instauré un système totalitaire. Mais l'entité a été vaincue militairement après avoir perdu ses derniers territoires en Irak en décembre 2017 et en Syrie en mars 2019. Le chef de l'organisation, Abou Bakr al-Baghdadi, a été tué lors d'une opération menée par les forces spéciales américaines à Baricha, en Syrie, le 27 octobre 2019. L’Etat islamique n’existe donc plus sur le plan militaire et territorial.

Pour revenir à l’évasion de la prison de Beni et l’information de SITE, il s’agit d’une ASBL américaine connue pour diffuser auprès des services de presse internationaux les messages d'organisations islamistes. Fondée et gérée par Rita Katz, une Juive irakienne de 52 ans, dont le père fut exécuté car soupçonné d'espionnage pour Israël, SITE publie des informations sur les groupements terroristes à des clients payants du milieu des affaires ou étatiques, mais sans que l’on soit en mesure de percevoir son existence[3]. Mais sur Wikipédia, la fiabilité des informations publiées par SITE est mise en question par certains analystes qui l’accusent « de transformer certains faits ou d'en créer de toutes pièces pour servir une propagande atlantiste »[4]. Rappelant que, sur le plan méthodologique, les informations publiées par SITE ne permettent jamais de remonter à la source, ces analystes mettent en garde les organes de presse qui les relayent sans vérification contre le risque d’orientation des opinions publiques vers les logiques de guerre sur base d’informations d’une fiabilité incertaine.

Dans le cas spécifique de Beni, ni l’ASBL américaine SITE, ni l’« agence Amaq » qu’elle évoque ne permettent de comprendre à quel niveau l’Etat islamique a vraiment pu jouer un rôle opératique dans le déroulement de l’évasion des prisonniers et, encore moins, d’expliquer l’attitude passive, voire manifestement complice, des autorités congolaises cette nuit-là.

Le mal interne

La crise de Beni, une des plus documentées de la région, a déjà fourni quantité d’informations telles qu’il n’est point besoin de recourir à une mystérieuse « source » discrète perdue dans le lointain Maryland. La thèse islamiste brandie un temps par les autorités congolaises a, depuis, déjà été contestée et même discréditée[5]. Dans au moins trois rapports des enquêteurs de l’ONU, il a été établi que les attaques contre la population civile étaient en partie le fait de certaines unités des FARDC, l'armée du gouvernement, et plusieurs noms d’officiers ont été cités, le plus connu étant celui du général Charles Akili Muhindo dit Mundos, inscrit depuis mai 2017 sur la liste des sanctions de l’Union européenne, justement pour son rôle dans les massacres de Beni. Mundos était le commandant de l’Opération Sukola 1 durant les huit premiers mois des massacres. L’un de ses lieutenants à l’époque n’est autre que l’actuel commandant de l’Opération Sukola 1, le général Peter Chirimwami, nommé par Félix Tshisekedi à la tête du secteur opérationnel de Beni, en juillet 2020, tandis que son ancien chef, le général Mundos, était nommé inspecteur général adjoint en charge des opérations et renseignements[6]. Coïncidence ?

Conclusion et pistes d’enquêtes

Sur la crise de Beni, on devrait apprendre à porter un regard critique sur les versions officielles qui, le plus souvent, servent de couverture. Au profit de qui ? Dans le cas d’espèce, on devrait connaître les raisons ayant amené les autorités de toute une ville à rester l’arme au pied alors qu’une prison était en train d’être vidée de ses détenus. Qui a donné l’ordre de ne pas intervenir alors que la population avait appelé les autorités civiles et militaires ? On a toujours demandé à la population de Beni de collaborer avec les autorités dans la lutte contre l’ennemi. Elle l’a fait une fois de plus en alertant les autorités, et comme lors des massacres, celles-ci ont laissé l’ennemi opérer en toute quiétude et ne sont intervenues qu’après s’être assurées qu’il avait fini sa mission[7].

Le calendrier judiciaire et l’obstination à ne pas éloigner des détenus dangereux de Beni est aussi une piste à explorer. L’évasion a été orchestrée le 20 octobre, c’est-à-dire quelques jours avant le début des audiences où de nombreux détenus devaient passer devant la cour militaire. Il y a sûrement des personnes dont il fallait empêcher à tout prix la parole aux audiences[8]. Et ce qui devait arriver est arrivé. Le lundi 26 octobre 2020, le début des procès contre les présumés ADF devant la cour militaire de Beni a été reporté sine die en raison de l'absence des détenues[9].

En définitive, c’est en combinant le laissez-faire des autorités et le "péril judiciaire" que représentait la comparution de certains détenus de Kangbayi qu’on comprend mieux ce qui s’est vraiment passé à Beni : une opération visant à soustraire certains individus de la procédure judiciaire. Rien à voir avec un raid djihadiste téléguidé par les fantômes de Daesh perdus dans les ruines des bombardements quelque part dans la lointaine Syrie.

Boniface MUSAVULI

Analyste politique et auteur

Ouvrage :

- B. Musavuli, LES ÉLECTIONS AU CONGO - Carnages, martyrs et impunité, amazon, avril 2020, https://www.amazon.fr/%C3%89LECTIONS-AU-CONGO-Carnages-impunit%C3%A9/dp/B087SCJ5HG

- B. Musavuli, LES MASSACRES DE BENI – Kabila, le Rwanda et les faux islamistes, amazon, juillet 2017, https://www.amazon.fr/MASSACRES-BENI-Kabila-Rwanda-islamistes/dp/152170399X

- B. Musavuli, LES GÉNOCIDES DES CONGOLAIS – De Léopold II à Paul Kagame, amazon, août 2017, https://www.amazon.fr/G%C3%89NOCIDES-CONGOLAIS-crime-lhumanit%C3%A9-Congo/dp/1549574213.


[1] Les enquêtes devraient s’intéresser au matériel utilisé. Selon nos sources, il n’y a à Beni que quatre entreprises opérant dans le secteur de la soudure. Si les assaillants ont dû appeler, une fois sur place, pour pouvoir obtenir le matériel approprié, afin de forcer le portail de la prison, c’est qu’ils ne l’avaient pas au départ, mais savaient qu’ils pouvaient s’en procurer facilement dans la ville.

[2] Les unités alors déployées à Beni étaient : - une brigade commando sous le commandement du général Kalonda, avec deux bataillons déployés dans la zone dite « triangle de la mort » commandés par le colonel Ngadjole Tipi Ziro-Ziro ; - 5 régiments d’infanterie venus de Kinshasa et de Dungu, - 4 brigades d’infanterie et - une unité d’appui-feux mixte de la Garde républicaine de la taille d’un régiment (1.200 soldats), avec un bataillon d’artillerie. N.B. : une brigade compte environ 2.500 soldats ; un bataillon compte environ 800 soldats tandis qu’un régiment en compte 1.200. Cf. B. Musavuli, « RD Congo – massacres : Qui sont les tueurs de Beni ? », in agoravox.fr, 16 août 2016.

[3] Vivant dans la plus totale discrétion, Rita Katz a malgré tout donné une interview au New Yorker en 2006, dans un lieu tenu secret et que le reporter a été interdit de citer. Elle a décrit sa mission comme étant de convaincre les Américains du sérieux de la menace en constituant un pont entre eux et la pensée terroriste. « Qui est Rita Katz, l'espionne infiltrée qui sait tout sur l'EI ? », https://www.7sur7.be/home/qui-est-rita-katz-l-espionne-infiltree-qui-sait-tout-sur-l-ei aca67789/

[5] B. Musavuli, « RD Congo : Les crimes de Beni et le mensonge d’État », https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/rd-congo-les-crimes-de-beni-et-le-220118

[6] Lire JJ Wondo, « Remaniement du commandement des FARDC par Félix Tshisekedi : attentes et désillusions », https://desc-wondo.org/remaniement-du-commandement-des-fardc-par-felix-tshisekedi-attentes-et-desillusions-jj-wondo/

[7] Plusieurs autres pistes peuvent être explorées, notamment la question du personnel des services de renseignement militaire à Beni. Après six ans de massacres et des évènements aussi invraisemblables que cette évasion, l’occasion est peut-être venue de revenir à l’accord du 23 mars 2009, signé à Goma par le gouvernement congolais et le CNDP, avatar du RCD-Goma. En application de cet accord, des milliers de soldats rwandais sont, depuis, déployés sans discontinuer dans tous les coins du Kivu-Ituri devenus des zones de chaos et de massacres. Tout le renseignement militaire dans cette partie du pays est entre les mains des officiers rwandais et ex-CNDP. Au vu du résultat catastrophique sur la population, le gouvernement devrait faire son mea-culpa, rompre définitivement cet accord et s’engager à ne plus envoyer dans les zones de massacres des forces issues de la filière RCD-Goma / CNDP / M23.

[8][8] Ce n’est pas la première fois qu'une évasion se produit à Beni. En juin 2017, la même prison avait été vidée de ses détenus durant les audiences de la Cour militaire opérationnelle. 955 détenus s’étaient évadés dans un scénario à peu près comparable. Trois ans auparavant, en octobre 2014, le sergent-major Arsène Ndabu Ndongala avait trouvé la mort dans des circonstances floues la veille du jour où il devait témoigner au procès sur l’assassinat du colonel Mamadou Ndala, dont il était le chauffeur. Comme le rappelle la société civile, Beni n’est pas un territoire assez sécurisé pour la détention des personnes soupçonnées d’implication dans des crimes graves. Elle réclame, par conséquent, qu’elles soient systématiquement transférées dans des prisons de provinces éloignées.


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1 réactions à cet article    


  • cétacose2 28 octobre 12:16

    ...Et bien sûr ,la France est prête à accueillir avec plaisir et générosité cette pègre...

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