Risques existentiels de l’Ukraine à l’intelligence artificielle : le discours de Vladimir Poutine à Valdaï
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Discours intégral de Poutine à Valdaï, suivi d’une sélection de questions-réponses sur les questions internationales
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Communiqués de l’ambassade russe en Irlande et déclaration du Ministère des Affaires étrangères suite aux menaces de l’OTAN contre Kaliningrad
Discours intégral de Vladimir Poutine au Club International Valdaï, 1er octobre 2026
Vladimir Poutine a pris la parole lors de la séance plénière de la 23e réunion annuelle du Club de discussion Valdaï (Moscou). Le thème de cette année est « Responsabilité pour l’avenir : limites du possible, ou possibilités illimitées ? »
Source : en.kremlin.ru
Traduction : lecridespeuples.substack.com
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Un monde au bord d’une transformation inédite
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L’instabilité intérieure et ses répercussions internationales
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La crise des institutions internationales et de l’ONU
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L’intelligence artificielle et ses enjeux existentiels
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Un monde sans règles communes : la responsabilité des grandes puissances
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La guerre en Ukraine
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Les leçons de l’effondrement soviétique : l’héritage d’Egon Bahr
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Le risque d’escalade et le point de non-retour
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L’intelligence artificielle dans la guerre : l’exemple de Stanislav Petrov
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L’Eurasie, foyer commun et partenariat stratégique
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Conclusion : une responsabilité partagée pour l’avenir
Vladimir Poutine : Mesdames et messieurs, chers collègues.
Comme à l’accoutumée, nous nous sommes réunis au forum annuel du Club de discussion Valdaï pour débattre des questions mondiales les plus urgentes.
Un monde au bord d’une transformation inédite
Nous avons toujours cherché non seulement à diagnostiquer l’état du monde, mais aussi à dessiner les contours de l’ordre mondial émergent.
Je suis convaincu que l’héritage intellectuel du Club et de nombreuses années de dialogue direct et franc seront certainement sollicités lorsque nous tous — l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud — devrons tôt ou tard nous accorder sur les principes permettant de façonner un nouvel ordre mondial capable d’assurer le progrès et le développement de l’humanité pour les décennies à venir.
Malheureusement, force est de constater que nous sommes aujourd’hui confrontés à des tâches différentes : des tâches plus pressantes et plus aiguës. Bien que le modérateur ait parlé de la nécessité de calmer tout le monde, ces problèmes aigus n’ont pas disparu.
Les tendances inquiétantes que nous observons sur la scène internationale nous obligent à penser avant tout, non pas à la manière d’organiser à l’avenir l’interaction mondiale de façon plus sage, plus efficace et plus équitable — bien que tout cela soit, bien entendu, d’une importance vitale —, mais à la manière de préserver la paix et la sécurité mondiales ici et maintenant, à un moment où de nombreuses normes juridiques établies ont été rejetées et où de nouvelles normes n’ont pas encore émergé.
Que faut-il faire pour éviter les scénarios les plus catastrophiques ? La responsabilité de notre avenir commun est bien plus qu’un simple slogan abstrait. Elle implique un ensemble de mesures concrètes visant à empêcher l’humanité d’être poussée au bord de la survie et à éviter des conséquences irréparables.
Le monde a atteint un tournant décisif de son développement. Cela ne tient pas seulement à la politique ; la politique, comme toujours, est une conséquence de changements profonds. Des transformations ont lieu dans toutes les sphères : de pratiquement tous les domaines de la technologie aux structures sociales de nos sociétés ; du climat à la médecine ; de la science militaire à la bioéthique ; de l’avenir de l’énergie aux évolutions démographiques ; et de la numérisation universelle et de l’intelligence artificielle à des modèles entièrement nouveaux de développement économique. La liste est longue. Pris ensemble, ces facteurs créent les conditions d’une transformation fondamentale. Nous ne pouvons pas encore pleinement évaluer ni interpréter de manière définitive toutes les circonstances et conséquences de ce basculement, ne serait-ce que parce que ces changements se déroulent simultanément et que leur impact sur les sociétés et les États est contradictoire. Mais j’y reviendrai plus tard.
L’ampleur des changements déjà intervenus, et de ceux encore à venir, est véritablement immense. Nous semblons le comprendre — comme en témoignent les nombreux débats qui se tiennent sur l’avenir, souvent teintés d’anxiété face à l’incertitude et à l’imprévisibilité —, mais l’humanité n’a pas encore pleinement saisi la véritable ampleur du défi auquel elle est confrontée. Nous entrons dans une réalité entièrement nouvelle et sans précédent. Les menaces et les dangers sont inextricablement liés aux opportunités et aux perspectives ; ils ne peuvent être séparés les uns des autres. Toute notre manière de vivre est en train de changer.
Je le répète, il ne s’agit pas seulement, ni même principalement, des déplacements dans l’équilibre des forces entre grandes puissances ou de la redistribution de l’influence économique et technologique. Tout cela est bien sûr important et se produit effectivement. Mais ce qui compte le plus, c’est que ces changements affectent la nature biologique et morale de l’être humain, touchent à notre essence même, et ont un impact sur notre mode de vie et les fondements de notre vision du monde. La technologie ouvre, au sens littéral du terme, des perspectives fantastiques pour prolonger l’espérance de vie et améliorer sa qualité. Cependant, elle porte également les possibilités de destruction de l’humanité tout entière à un niveau entièrement nouveau, que ce soit à la suite de conflits militaires, d’une dégradation rapide de l’environnement, ou d’une perte de contrôle sur des processus technologiques mis en mouvement.
L’instabilité intérieure et ses répercussions internationales
Il est clair qu’une telle atmosphère ne peut qu’exacerber l’anxiété au sein des peuples et des sociétés, et provoquer une augmentation des tensions internes découlant de l’incertitude et d’une incompréhension de ce que nous réserve demain. L’une des conséquences est une « fièvre » politique intérieure dans de nombreux pays, d’autant plus que les systèmes partisans traditionnels échouent de plus en plus à refléter des structures sociales en rapide mutation. Pour tout État, quelle que soit la qualité de son organisation ou les traditions culturelles et historiques sur lesquelles il s’appuie, la stabilité intérieure — je pense que vous en conviendrez — est toujours plus importante que tout le reste. Pour la préserver, les gouvernements peuvent recourir à un large éventail d’actions, y compris des actions qui affectent la situation au-delà de leurs frontières, dans les pays voisins, les régions et, en vérité, le monde entier. En d’autres termes, ils peuvent, malheureusement, exporter l’instabilité, ce qui ne fait qu’aggraver et renforcer les tensions et — si je puis m’exprimer ainsi — accroître encore la tension générale dans l’environnement international.
Quel que soit le scénario qui se dessinera dans le monde au cours des années à venir, les conflits internationaux, malheureusement, sont susceptibles de se poursuivre. Cela tient en partie au fait que les bouleversements profonds actuellement en cours, et les opportunités qu’ils créent, alimentent et encouragent les ambitions et la volonté de prendre des risques pour ce qui peut sembler être un gain considérable. J’aimerais me tromper dans cette appréciation, mais les tendances durables que nous observons suggèrent malheureusement le contraire.
Nous demeurons néanmoins convaincus qu’à long terme, à mesure que le monde s’éloignera de l’hégémonie occidentale, la situation internationale s’améliorera progressivement, menant à un ordre international multipolaire plus stable, plus démocratique et plus libre. Il est tout aussi clair, cependant, que sur le chemin vers un tel ordre mondial, les États, les communautés et chaque individu seront confrontés à divers risques. Cela est inévitable en période de changement profond. C’est pourquoi minimiser les risques à tous les niveaux, du mondial au personnel, est aujourd’hui la tâche clé pour les décideurs politiques, les chefs d’entreprise et les grandes figures de la science et de la vie en général. Beaucoup dépend de ces personnes. La responsabilité consiste aussi à aider les gens à comprendre ces risques et à s’y préparer, afin que les individus et les familles ne soient pas laissés seuls face aux problèmes dans le domaine de la sécurité, de l’évolution du marché du travail, ou de l’environnement numérique, pour n’en citer que quelques-uns.
Qu’est-ce qui importe le plus de nos jours : la prudence et le discernement pour éviter d’être emporté par une avalanche de changements incontrôlés, ou le maintien d’une approche résolue pour surmonter des scénarios défavorables ou utiliser les circonstances existantes pour servir ses propres besoins ? Il n’y a pas de réponse tranchée à cette question, car chaque cas particulier exige sa propre ligne de conduite rationnelle.
Bien entendu, les décideurs cherchent à s’adapter à ce qui se passe autour de nous. Cependant, compte tenu de ce que l’on appelle la polycrise, omniprésente et généralisée, ces décideurs peinent à voir au-delà de leurs tracas administratifs quotidiens et de leurs échéances, et à adopter une perspective plus prospective, au-delà de la polycrise. Le poids de la responsabilité est immense, et les erreurs auront un coût terrible, y compris pour l’avenir. Les objectifs immédiats tendent à reléguer au second plan les objectifs stratégiques. Si cela est évidemment compréhensible, c’est aussi extrêmement dangereux. Répondre à bon nombre des défis actuels serait impossible sans tenir compte de la manière dont nos actions présentes vont affecter notre avenir. Comme l’a dit un classique bien connu de la pensée politique russe, il faut savoir ne pas perdre de vue la forêt à force de regarder les arbres.
La crise des institutions internationales et de l’ONU
Alors, quelle est la situation d’ensemble ? Il est évident que les mécanismes d’équilibrage des intérêts et des actions des États, tels qu’ils se sont développés au cours des années précédentes, sont incapables de remplir pleinement et efficacement leur fonction régulatrice. Non pas parce qu’ils seraient mauvais, mais parce que les conditions dans lesquelles ils ont été créés à l’époque ont changé. Bien sûr, la nouvelle réalité émergente contribuera à développer de nouveaux instruments, mais ce sera un processus long. Soyons honnêtes : aujourd’hui, certaines organisations internationales échouent souvent à atténuer les risques, et parfois même les créent et les provoquent en servant les intérêts d’un seul pays ou d’un groupe de nations. Pourtant, ces structures ont été conçues pour servir un objectif différent.
Des voix critiques se sont également élevées contre l’Organisation des Nations unies, une structure fondamentale. Selon sa Charte, elle doit fonctionner comme un mécanisme central de coordination des affaires internationales. Cette critique n’est pas toujours objective, bien sûr, mais il existe des objections bien fondées. Dans une certaine mesure, elles découlent du fait que l’ONU, même si elle est l’organisation internationale la plus représentative, ne répond plus aux principes collectifs et démocratiques dans sa gestion, par rapport à sa conception d’origine. Un groupe restreint de pays occidentaux exerce une influence disproportionnée. Il constitue une minorité mondiale à tous égards, tout en cherchant à s’approprier les fonctions administratives. Et comme ces pays voient leur influence diminuer, à mesure qu’elle est reprise par une majorité mondiale de plus en plus indépendante et sûre d’elle-même, le déséquilibre au sein du système onusien devient de plus en plus manifeste. Il s’agit d’un problème systémique qui ne peut être résolu instantanément.
La Russie continue de soutenir l’idée d’une réforme équitable de l’Organisation des Nations unies, mais une telle réforme est impossible sans un consensus interne, difficile à atteindre aujourd’hui. Permettez-moi de répéter que nous préconisons systématiquement une structure onusienne qui reflète pleinement la diversité du monde, les pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et du Moyen-Orient devant jouer un rôle bien plus important au sein de l’Organisation. Par ailleurs, il est essentiel de reconnaître que la réforme de l’ONU implique bien plus que le simple élargissement du Conseil de sécurité ou l’adoption d’autres mesures visant une représentation géographique plus équilibrée au sein des organes directeurs internationaux. Elle suppose également de redéfinir la substance de l’Organisation, ses priorités, y compris futures — d’autant plus que les changements mondiaux créent une série de nouveaux dilemmes qui n’existaient tout simplement pas auparavant.
L’intelligence artificielle et ses enjeux existentiels
L’exemple le plus évident est l’intelligence artificielle — avec laquelle nous devons tous apprendre à vivre et à travailler. Comment son développement rapide affectera-t-il la capacité intellectuelle de l’humanité, ou son héritage spirituel et culturel ? Ce n’est pas un hasard si le concept de « numérisation réfléchie » fait l’objet de discussions. Cela signifie refuser de permettre l’intégration incontrôlée de ces technologies dans des domaines qui ont toujours été vitaux et sensibles pour le développement moral de l’être humain. En effet, les implications sociales et humanitaires de la diffusion de l’intelligence artificielle sont actuellement examinées de manière encore plus approfondie et minutieuse que ses aspects techniques ou économiques. Les experts expriment de plus en plus leur inquiétude quant au fait que la prolifération de l’intelligence artificielle pourrait représenter une nouvelle tentative de ramener chacun à un dénominateur commun, en dépouillant les individus de leur individualité — cette fois-ci par le biais d’algorithmes configurés par d’autres. Un tel totalitarisme numérique serait tout aussi inextricable, tout aussi sombre et inhumain que les sociétés totalitaires du passé que nous connaissons tous.
Il existe un autre enjeu important, déjà pertinent aujourd’hui et qui deviendra encore plus aigu dans un futur proche : comment les États, de plus en plus engagés dans la numérisation, peuvent-ils assurer leur souveraineté dans ce domaine ? En d’autres termes, comment peuvent-ils préserver leur sécurité et leur identité propre sans s’isoler du progrès mondial ni prendre du retard dans le développement technologique ?
Un autre domaine dans lequel la science et la technologie transforment radicalement le monde est la capacité des humains à s’immiscer profondément dans ce qui était auparavant considéré comme le domaine du Créateur : les modifications génétiques du corps, le façonnage de la personnalité, la programmation du comportement humain et même de la pensée elle-même. Il est essentiel de conjuguer les efforts des pays et des communautés pour travailler ensemble à des solutions mutuellement acceptables à ces questions extrêmement délicates, déterminantes, véritablement existentielles.
Il serait logique de mener ce travail au sein des cadres internationaux existants. Pourtant, beaucoup de ces organisations, comme je l’ai déjà noté, subissent une influence excessive des pays occidentaux, qui ne sont pas intéressés par le progrès universel — seulement par le maintien de leur propre pouvoir. Les institutions qui ont bien fonctionné après la Seconde Guerre mondiale ne reflètent plus la réalité du second quart de ce siècle. Est-il possible de les réformer avec succès pour qu’elles correspondent aux réalités modernes ? La question reste ouverte.
Un monde sans règles communes : la responsabilité des grandes puissances
De nouvelles communautés internationales émergent également, générées par la situation internationale actuelle. Bien entendu, elles ont de grandes perspectives, qu’il s’agisse d’associations régionales ou de structures mondiales comme les BRICS. Cependant, il faut admettre que toutes ont un travail considérable à accomplir pour définir leur fonctionnalité, les domaines optimaux de son application, et les limites de leurs propres capacités. Bien entendu, on ne peut pas attendre d’organisations relativement nouvelles qu’elles remodèlent rapidement l’ordre mondial et construisent une architecture multipolaire ; c’est un chemin long et semé d’embûches, avec de nombreuses inconnues, mais il mènera indéniablement à des résultats.
Cela signifie-t-il que nous sommes désormais condamnés au chaos ? Non, il est certainement prématuré de porter un tel jugement. En général, un monde régi par des normes clairement définies et par les institutions qui les font respecter — un monde ordonné, pour ainsi dire — est une invention récente, qui n’est apparue qu’au cours du siècle dernier. Tous les siècles précédents s’en sont passés. Comme nous le savons, les résultats ont été mitigés, pour le moins : l’arrogance, l’envie et la cupidité ont toujours affecté la politique mondiale, et elles continuent de le faire aujourd’hui.
Néanmoins, les puissances responsables se sont toujours affrontées d’une manière ou d’une autre, mais elles ont également travaillé ensemble, collaboré pour bâtir des cadres de relations entre elles et avec les États plus petits, et, en général, en règle générale, elles ont continué à chercher à maintenir la stabilité.
Dans le contexte de la crise actuelle des institutions et de l’érosion du droit international, les grandes puissances portent une responsabilité immense, à la mesure de leurs capacités considérables. Ces États ont le potentiel d’entreprendre des actions capables d’inverser les tendances mondiales vers une plus grande prévisibilité et sécurité ou, au contraire, d’aggraver tous les problèmes existants. Ce potentiel est multiplié par les technologies innovantes que j’ai mentionnées plus tôt. Il est clair que l’avenir du monde et de chaque individu dépend de l’efficacité avec laquelle les risques sont gérés pendant cette période de changements brusques.
L’absence de règles universellement reconnues et d’une compréhension partagée du principe de sécurité égale et indivisible — ou l’annulation pure et simple de ce principe — encourage souvent un comportement égoïste. Dans certains cas, cela se transforme en tentatives agressives visant à s’assurer des avantages unilatéraux, à aggraver la confusion et à l’exploiter pour promouvoir ses propres intérêts. La politique internationale en fournit des exemples presque chaque jour. Tous les tabous concevables et inconcevables sont violés. Je ne vais pas tous les énumérer maintenant. Je pense que chacun dans cette salle comprend parfaitement de quoi je parle. Je suis profondément convaincu que quelque chose d’aussi complexe que les relations internationales exige néanmoins de la prudence et le respect non seulement des lois établies, mais aussi, comme disent les juristes, du droit coutumier, c’est-à-dire non seulement la lettre mais aussi l’esprit de la loi, ainsi que la pratique établie et universellement reconnue.
Les contraintes morales et éthiques et les normes élémentaires de décence comptent encore, car leur respect crée au moins une possibilité de maintenir une forme de dialogue. Inversement, le non-respect systématique des engagements, la tromperie, la transformation de la communication en une farce et de toute discussion de fond en un exercice de propagande, ainsi que la moquerie flagrante et la déformation des faits pour des gains éphémères, détruisent le fondement même de la coexistence internationale.
Une telle approche, si l’on peut dire, de la conduite des affaires internationales est à courte vue et dangereuse. Un gain temporaire obtenu de cette manière peut se transformer en revers à long terme, et, surtout, aggraver la situation pour tous, car l’interdépendance du monde est une réalité qui ne disparaîtra pas. Le principe selon lequel la force fait le droit semble parfois guider certains acteurs internationaux, convaincus de leur propre exceptionnalisme militaro-politique, économique et, selon eux, moral. Nous savons parfaitement, par l’histoire, que cela ne finit jamais bien.
La guerre en Ukraine
Permettez-moi de m’écarter un instant du sujet principal. Il y a des personnes présentes dans cette salle qui ont des opinions très diverses sur un conflit extrêmement aigu de l’actualité — le conflit ukrainien — et sur ce qui l’a provoqué. Je voudrais dire quelques mots à ce sujet. C’est un fait que de nombreuses centaines, voire des milliers d’experts, vos collègues, qui étudieront les documents de cette réunion du Club Valdaï, ont leur propre opinion sur cette question. Je suis bien sûr conscient que certains au sein de la communauté d’experts pourraient se demander pourquoi la Russie a commencé la guerre tout en parlant de paix. Je l’ai déjà commenté à de nombreuses reprises, mais permettez-moi de le redire devant ce public.
Où est la vérité ? La vérité est que nous ne voulions pas nous battre et que ce n’est pas nous qui avons commencé à le faire. En réalité, c’est contre nous qu’on a commencé à se battre. Ils n’auraient pas dû encourager le nationalisme agressif et la russophobie en Ukraine afin d’en faire un outil de lutte contre la Russie. L’OTAN n’aurait pas dû s’engager dans un effort visant à intégrer nos territoires historiques dans son espace militaire, dans son propre intérêt, et n’aurait pas dû prévoir d’y installer ses bases. Les radicaux de Kiev n’auraient pas dû être poussés vers un coup d’État gouvernemental, et le régime de facto illégal n’aurait pas dû être gavé, après cela, de toutes sortes d’armes offensives. Des plans visant à mettre en place des camps de concentration pour les habitants du Donbass et de Crimée n’auraient pas dû être rédigés. Des civils désarmés n’auraient pas dû être écrasés par des chars, bombardés par des missiles, pilonnés depuis les airs et brûlés vifs simplement parce qu’ils étaient russes, tant par leur origine ethnique que par leur esprit.
La liste de ces choses qui n’auraient pas dû se produire est longue, mais arrêtons-nous là. Je suis convaincu qu’il s’agissait d’un effort délibéré pour placer la Russie dans une situation où elle était tout simplement contrainte de se défendre les armes à la main, de répondre à cet acte d’agression manifeste. Ils nous ont poussés jusqu’à cette limite sciemment et intentionnellement. Dans l’ensemble, la russophobie, l’oppression et le meurtre du peuple russe et la destruction de la Russie n’auraient pas dû être érigés en idéologie d’État, dans le but de lui infliger une défaite stratégique. C’est ainsi que tout cela a été formulé, n’est-ce pas ? Personne n’a oublié cela. Nous, du moins, ne l’avons pas oublié.
Si nous voulons vivre — et qui ne le veut pas ? — comme je l’ai déjà dit lors d’une de mes apparitions publiques, vivons dans l’amitié et travaillons ensemble à trouver les moyens d’atteindre cet objectif. Bien sûr, l’instauration de la confiance est un processus laborieux et fragile. Le mettre sur la bonne voie est très difficile, alors qu’il peut dérailler très facilement.
Les intérêts ne coïncident jamais parfaitement, même entre les partenaires les plus proches, et encore moins entre des pays qui sont rivaux et engagés dans une compétition tous azimuts, voire une confrontation, les uns contre les autres.
Tôt ou tard, la situation internationale et le système international se stabiliseront sous une forme d’équilibre stable. Il s’agit indéniablement d’un processus complexe, à multiples facettes et à plusieurs niveaux, fondé sur des compromis mutuels, la volonté de faire la moitié du chemin vers l’autre, et une évaluation lucide de la situation, y compris de la part de l’Occident. L’ancien hégémon devra inévitablement reconnaître les réalités d’un monde multipolaire — il suffit d’observer les tendances qui façonnent l’économie mondiale — et apprendre à coopérer avec les pays de la Majorité mondiale sur la base du respect de leurs intérêts fondamentaux. Cela prendra bien sûr du temps. Nous allons devoir vivre dans un monde extrêmement instable et en perpétuel changement. Le chemin vers un nouveau système sera jalonné de rebondissements inattendus, malheureusement souvent désagréables, voire dangereux.
Les leçons de l’effondrement soviétique : l’héritage d’Egon Bahr
Je voudrais aussi souligner une certaine naïveté, un certain idéalisme, voire une certaine complaisance de la part de ceux qui se trouvaient à la tête de l’État durant les dernières années de l’ère soviétique. La confiance aveugle envers les partenaires occidentaux et la foi dans les « accords de gentlemen », lorsqu’ils pensaient pouvoir simplement prendre quelqu’un au mot et s’entendre avec lui, ont également joué un tour cruel à l’Union soviétique.
Rétrospectivement, il devient clair à quel point ce rôle fut destructeur, non seulement pour le destin de l’Union soviétique, mais aussi pour la stabilité mondiale à long terme. Les dirigeants soviétiques voulaient plaire à l’Occident, tandis que les dirigeants occidentaux cherchaient à remodeler le monde selon leurs besoins et à s’emparer de leur part — de préférence une large part — de l’héritage soviétique. Nous pouvons en voir le résultat aujourd’hui.
L’Union soviétique s’est effondrée en raison d’un ensemble de déséquilibres internes. C’est la dimension la plus importante de cette affaire. C’est la vérité, et c’est ce qui s’est passé. Plus précisément, des déséquilibres internes, ainsi que des erreurs commises par des générations successives de dirigeants du pays. Le manque de clairvoyance, des dogmes idéologiques étroits et irréalistes au lieu du pragmatisme, l’incompétence, et la pratique consistant à balayer sous le tapis des problèmes évidents, ont progressivement aggravé et sapé la position intérieure et internationale de l’Union soviétique. En fin de compte, ces facteurs ont conduit à son effondrement.
Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, les conflits et les bouleversements actuels — tout cela découle largement du fait que les hommes politiques de la fin du XXᵉ siècle, tant à l’Est qu’à l’Ouest, n’étaient pas disposés, pas préparés, ou pas capables de traiter cette ère de grands bouleversements avec le sérieux et la profondeur requis. Il ne s’agit pas ici de rejeter la responsabilité sur les dirigeants du passé ; c’est tout simplement ainsi que les choses se sont réellement passées.
Cependant, même durant cette période, il y avait des personnes, tant à l’Est qu’à l’Ouest, d’autres types de responsables politiques qui avaient développé une compréhension aiguë de ces défis et proposé ce que je crois être les bonnes manières de les résoudre. Aujourd’hui, leurs analyses peuvent être considérées comme visionnaires.
Vous savez que j’ai déjà mentionné Egon Bahr par le passé, un homme politique de la République fédérale d’Allemagne. Il était membre du Comité exécutif du Parti social-démocrate.
Je partagerai simplement quelques réflexions avec vous. J’ai été très surpris d’apprendre ses contacts avec la direction soviétique, aussi bien à Bonn qu’à Moscou. Ce qui m’a surpris, c’est à quel point cet homme maîtrisait le sujet, son intelligence et sa compétence.
Permettez-moi de partager certaines de ses déclarations de juin et de février 1990. Comme nous le comprenons tous, c’était une époque de bouleversements radicaux pour l’Europe et pour le monde entier.
La principale préoccupation de Bahr était la menace d’une confrontation persistante en Europe après la réunification de l’Allemagne, une fois que, je cite, « ces cercles au sein de l’OTAN qui ne sont absolument pas désireux de poursuivre la voie de la coopération paneuropéenne et de mettre fin à la confrontation » auraient renforcé leurs positions et leur influence. C’est ce qu’il a dit. Il pouvait déjà voir, à cette époque, que de telles forces existaient. Il était bien placé pour le savoir, n’est-ce pas ? Lors des entretiens de 1990, Egon Bahr a dit, et voici une autre citation : « Sans une démarche résolue pour surmonter la désintégration de l’Europe en blocs hostiles, les événements peuvent prendre une tournure plutôt négative qui condamnerait l’URSS à l’isolement international. » C’est ce qu’il a dit. Que signifiait cela ? D’ailleurs, nous pouvons voir que tout s’est passé exactement comme il l’avait prédit et annoncé.
Quelle était l’offre pour l’Europe de l’Est et centrale ? La proposition consistait à mettre en place un conseil de sécurité qui inclurait à la fois les États-Unis et l’URSS, en donnant à cette structure un mandat large. Ce conseil était conçu pour inclure presque tous les pays d’Europe de l’Est et centrale.
Cependant, après la dissolution de l’URSS, les forces qui en sont venues à dominer l’Occident, tout comme Egon Bahr l’avait dit, n’avaient que peu, voire aucun intérêt à poursuivre la voie de la coopération paneuropéenne. Malgré le fait que la nouvelle Russie ait passé de nombreuses années — et je voudrais souligner qu’il s’agissait d’un processus qui a duré de nombreuses années — à essayer de s’intégrer dans ce que l’on appelle la civilisation occidentale, ils ont tout fait pour isoler efficacement la Fédération de Russie et la fragiliser encore davantage. Malgré tous les changements intervenus dans la politique intérieure de la Russie, et en dépit de tous ces changements, ils ont continué à considérer la Russie comme l’élément central de l’ancien Empire russe historique. À ce jour, ils continuent de parler, lors de toutes sortes d’événements et de rassemblements, de la nécessité d’achever l’entreprise de démantèlement de l’Empire.
Pris ensemble, tout cela a produit une situation plutôt dangereuse, pour parler franchement, en Europe et dans le monde entier.
Je tiens à souligner, Mesdames et Messieurs, que je suis profondément convaincu que M. Bahr n’avait rien d’autre en tête à l’époque que l’avenir de l’Europe. Il pensait à cette maison paneuropéenne. La direction de l’URSS en parlait aussi beaucoup à cette époque, mais, malheureusement, elle n’est pas parvenue à joindre les actes à la parole.
La Russie comprend probablement mieux que beaucoup d’autres les difficultés qu’il y a à surmonter les conséquences d’effondrements et de cataclysmes historiques, et à trouver sa voie dans des conditions nouvelles et souvent défavorables. Nous avons souvent dû apprendre par essais et erreurs, en prenant des décisions rapides face à des situations émergentes.
Mais nous n’oublions jamais que la nation a besoin d’une perspective et d’une vision claire de la route à venir. Bien sûr, il n’y a pas d’avenir sans passé. L’héritage de nos ancêtres, qui ont bâti un pays grand et unique, doit être préservé et renforcé. Aucune société ne peut exister sans fondement historique et sans respect des traditions. Mais l’inverse est également vrai : le passé perd tout son sens sans avenir. Aussi grandes que soient les réalisations de nos ancêtres, la nation ne doit pas devenir un musée de sa propre grandeur passée.
La véritable grandeur d’un État est impossible sans la capacité de suivre le rythme de son époque et, idéalement, de la devancer. Multiplier son héritage et le développer de manière créative dans les conditions modernes sont les meilleures garanties pour empêcher notre tradition nationale de devenir une pièce de collection surannée, un accessoire historique à la mode, ou le seul objet de notre attention exclusive. Nous devons tenir compte de l’environnement vivant et productif nécessaire à nos futures réalisations.
Quant à l’avenir, beaucoup de choses sont effectivement enveloppées d’incertitude, et il y a trop de facteurs nouveaux et en rapide évolution. Mais nous avons certainement besoin d’une feuille de route pour notre progression vers l’avenir. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une pensée magique, d’une construction abstraite et spéculative ou d’une vision irréaliste de nos désirs, mais d’une évaluation réaliste des risques, des capacités et des objectifs essentiels. La Russie construit ce chemin vers l’avenir pour elle-même, et elle est certainement prête à le faire conjointement avec d’autres nations à travers le monde.
Le risque d’escalade et le point de non-retour
Comme je l’ai dit, l’ampleur et, plus important encore, la vitesse des changements en cours dans le monde sont sans précédent. Nous devons prendre conscience que le point de non-retour peut survenir très rapidement et de manière inattendue pour tous. Il se peut qu’un jour la logique de l’escalade des représailles mutuelles mène à un point d’irréversibilité fatale.
Le mot « escalade » est aujourd’hui souvent employé pour décrire et prévoir divers conflits mondiaux, c’est-à-dire la réticence à recourir à une véritable diplomatie fondée sur la réalité et le respect des intérêts de toutes les parties, le désir d’aggraver la situation, de monter les enchères et même de bluffer, en franchissant des lignes rouges dans l’espoir de supprimer et d’intimider l’adversaire, et de briser sa volonté. Il n’y a rien de nouveau dans l’escalade des hostilités et des sanctions ; cette pratique a été utilisée dans de nombreux conflits, et elle n’est jamais unilatérale, car les provocations d’une partie entraînent inévitablement une réponse de l’autre. Par conséquent, la spirale se resserre, et les conséquences dévastatrices s’amplifient.
L’escalade repose — je ne vous apprends rien — sur l’arrogance et l’excès de confiance. C’est un chemin vers un précipice, particulièrement aujourd’hui, alors que les grandes puissances du monde disposent dans leurs arsenaux d’armes capables de détruire toute vie, ou du moins de réduire la Terre à un état catastrophique. Pouvons-nous garantir que ces armes ne seront jamais utilisées ? Nous ne le pouvons pas, bien sûr. Nous nous souvenons tous du dicton selon lequel si un fusil est accroché au mur dans le premier acte, il finira par être tiré. Nous devons nous en souvenir et essayer de l’empêcher.
Plus une réponse est intransigeante, et plus clairement est proclamé l’objectif d’une « défaite stratégique » de l’adversaire, plus grandes sont les chances que la bataille dégénère dans sa phase la plus violente. La loi du plus fort ne s’applique pas seulement au monde naturel, mais aussi aux communautés sociales, lorsqu’elles sont confrontées à la perte possible de leur indépendance, de leur dignité et du droit même d’exister.
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi de répéter : la formation fondamentale d’un nouvel ordre mondial est inévitable — et l’on espère qu’elle se produira dans un avenir prévisible. Pour l’heure, cependant, les événements se déroulent d’une manière hautement turbulente et spontanée. Nous ne faisons que commencer à esquisser, en tâtonnant, les contours de ce qui est à venir.
Cela ne signifie cependant pas que nous devrions rester les bras croisés en attendant de voir ce qui va se passer. Pour atteindre la phase de construction — qui, comme je l’ai dit, arrivera sans aucun doute tôt ou tard —, nous devons d’abord traverser la période de danger actuelle et éviter les menaces les plus destructrices.
Je considère qu’il est particulièrement important de souligner une nouvelle fois deux aspects qui, à mon avis, devraient faire l’objet d’une discussion sérieuse entre nous tous — aux niveaux politique, technique, expert et même philosophique.
L’intelligence artificielle dans la guerre : l’exemple de Stanislav Petrov
Il existe déjà des cas documentés d’intelligence artificielle prenant des décisions fondées sur sa propre évaluation de ce qui est opportun. Cela s’applique aussi bien aux contextes civils que militaires. À mesure que les technologies d’intelligence artificielle se généraliseront, leur rôle grandira, et les algorithmes assumeront une responsabilité croissante. Après tout, les humains ne peuvent tout simplement pas rivaliser avec la capacité d’une machine à analyser une situation de manière quasi instantanée. Pourtant, les humains possèdent d’autres qualités : l’instinct, l’intuition et la capacité de prendre des décisions qui ne sont peut-être pas immédiatement évidentes, mais qui s’avèrent en fin de compte les seules justes, et même salvatrices.
Je voudrais vous raconter une histoire datant de l’époque soviétique — tirée de la réalité quotidienne de ces années-là. C’était en septembre 1983. Le lieutenant-colonel Stanislav Petrov, officier dans un centre d’alerte avancée aux missiles, était de service lorsque le système a capté un signal. Nous-mêmes, tout comme les États-Unis, disposions depuis longtemps de tels systèmes, déjà opérationnels. Le système avait détecté le lancement de cinq missiles balistiques intercontinentaux américains. N’importe quel algorithme aurait classé cela comme un déclencheur sans équivoque d’une frappe de représailles. Pourtant, l’officier expérimenté a mis en doute l’exactitude du signal, soupçonnant un dysfonctionnement du système. Et il s’est avéré qu’il avait raison. Si une intelligence artificielle avait été à sa place, les choses auraient pu tourner très différemment. À mon avis, c’est un exemple très convaincant.
Les limites de l’utilisation des technologies d’IA dans le domaine de la sécurité sont une question qui touche à la survie de l’humanité. L’IA peut accroître l’efficacité des moyens de guerre, ce qui rend également les conflits plus destructeurs.
Nous avons besoin d’une discussion internationale impartiale et professionnelle sur les méthodes modernes de conduite de la guerre, afin de préserver les limites humanitaires et d’atténuer les effets les plus brutaux des conflits armés, liés à la croissance des capacités destructrices. Je sais que votre forum a tenu une session dont le titre était très juste : « L’éthique de la nouvelle guerre : les humains et l’inhumanité ».
Il est vrai que l’inhumanité des conflits modernes peut être interprétée de deux manières. C’est d’abord une brutalité croissante et un mépris des normes humanitaires. C’est aussi les nouvelles formes d’affrontement, où l’IA et les systèmes autonomes jouent un rôle croissant dans les hostilités, remplaçant progressivement les humains, y compris dans la prise de décision, ce qui revêt une importance particulière. C’est un sujet vaste et complexe, qui exige la plus grande attention. L’automatisation et la numérisation de la guerre entraînent une déshumanisation de la perception, transformant les effusions de sang et la perte de vies humaines en une sorte de jeu vidéo, en une routine mécanique. Pour appeler un chat un chat, c’est là une voie vers la régression de l’humanité vers la sauvagerie, au milieu de discours incessants sur un progrès technologique grandiose.
À la fin du XIXᵉ siècle, plus précisément en 1899, la Russie a proposé la tenue de la Conférence de La Haye, qui a formalisé pour la première fois les règles de la guerre, le règlement pacifique des conflits et l’humanisation des hostilités. Bien sûr, les idées véritables et nobles posées à l’époque n’ont pas sauvé l’humanité des tragédies du XXᵉ siècle. Les guerres mondiales ont apparemment réduit à néant les acquis du droit humanitaire. Mais le temps est maintenant venu où nous devons à nouveau soulever la question des règles de l’affrontement armé.
Nous n’avons aucune illusion : les guerres ont constitué une constante tout au long de l’histoire humaine, elles sont encore menées aujourd’hui, et les conflits armés se poursuivront très probablement à l’avenir. C’est regrettable, mais cela fait partie intégrante de l’existence humaine. Le service militaire est la profession de ceux qui défendent les intérêts de leur pays, mais le professionnalisme dans le domaine militaire inclut le respect des normes humanitaires. En particulier, les militaires russes se sont toujours fondés sur le caractère inviolable de ces normes, et je voudrais souligner qu’ils n’ont jamais été les premiers à attaquer des installations sans lien avec l’infrastructure militaire de l’adversaire.
L’Eurasie, foyer commun et partenariat stratégique
La montée des tensions internationales et de la confrontation générale a une autre conséquence extrêmement négative et durable — c’est le second fait sur lequel je voudrais attirer votre attention aujourd’hui. Dans cette situation conflictuelle, nous sacrifions la résolution des problèmes mondiaux qui préoccupent l’humanité tout entière. Nous avons abordé ces problèmes — le climat, l’environnement, la pauvreté et les inégalités — il y a peu de temps encore, mais aujourd’hui nous les avons tous oubliés. Ils ont été relégués au second plan, alors qu’ils s’aggravent. Cela n’a pas changé. Il n’y a malheureusement aucune raison d’espérer que la communauté internationale, en tant que corps unique, sera en mesure de traiter cet agenda à court terme. Mais si les questions aiguës et urgentes ne peuvent être réglées à l’échelle mondiale, nous devons les aborder à l’échelle régionale, d’autant plus que cela est plus proche de chez nous et plus facile à comprendre pour les populations.
Nous sommes tous responsables de notre planète dans son ensemble, mais nous le sommes avant tout de notre propre foyer et de son environnement immédiat. Notre foyer, au sens large, c’est l’Eurasie, un vaste territoire qui est le centre et le théâtre des processus les plus importants se déroulant dans le monde. Beaucoup dépend, sur la scène internationale dans son ensemble, de la manière dont nous développons l’Eurasie.
L’idée d’un Grand Partenariat eurasiatique, avancée par la Russie il y a quelque temps, acquiert une importance particulière dans un contexte d’instabilité mondiale croissante. Les affrontements militaro-politiques fragilisent la connectivité mondiale et menacent les chaînes industrielles, de transport et logistiques, ainsi que les voies commerciales et de communication établies. La tâche et la responsabilité des pays eurasiatiques consistent à protéger au maximum notre espace des risques mondiaux et des processus destructeurs, en utilisant toutes les opportunités technologiques et autres disponibles, afin d’améliorer la qualité de l’interaction eurasiatique et de renforcer la connectivité à travers ce vaste territoire.
Je voudrais également noter que les communautés culturelles et civilisationnelles eurasiennes ont, au fil de nombreux siècles, établi une entente mutuelle, même dans les périodes historiques les plus compliquées. L’Eurasie peut devenir le prototype de la communication internationale dans des conditions de diversité des cultures, des approches et des intérêts, où les différences ne deviennent pas un obstacle, mais un atout pour le développement d’un partenariat durable et équilibré.
À cet égard, je voudrais attirer votre attention sur l’initiative que nous avons avancée conjointement avec nos amis biélorusses, à savoir l’élaboration d’une Charte eurasiatique de la diversité et de la multipolarité au XXIᵉ siècle. La semaine dernière, les ministres des Affaires étrangères de la Russie, de la Biélorussie, du Kazakhstan, du Kirghizstan et de nos autres partenaires ont lancé les travaux pratiques sur ce document fondamental, lors de leur réunion tenue en marge de l’Assemblée générale des Nations unies.
L’importance première de l’Eurasie tient au fait qu’elle est largement autosuffisante et capable de faire face à n’importe quel problème. La seule chose dont cette vaste communauté de nations a besoin, c’est d’une sécurité indivisible, de l’absence de menaces militaires, et d’une paix durable.
Conclusion : une responsabilité partagée pour l’avenir
Chers collègues,
Nous tous, la communauté internationale dans son ensemble, portons la responsabilité globale de l’avenir. Ce n’est ni une exagération ni une métaphore. Comme je l’ai dit, il s’agit d’une tâche absolument concrète qui requiert notre attention immédiate.
On aimerait croire que nos descendants liront, dans leurs livres d’histoire, que le second quart du XXIᵉ siècle a été le tournant où l’humanité, prenant conscience de l’ampleur du changement et des défis posés à son existence, a su mettre de côté les querelles mesquines, les ambitions et l’égoïsme, et s’est unie pour s’attaquer aux problèmes communs ; qu’elle a transformé la révolution technologique, d’un ensemble de menaces, en un vaste éventail de possibilités ; qu’elle s’est attaquée, en actes et non en paroles, aux problèmes de l’inégalité sociale et de la dégradation environnementale ; qu’elle a pris conscience de la vanité de la confrontation militaire et de la dictée des conditions, ainsi que de la nécessité de solutions mutuellement acceptables à toutes les questions et problèmes qui se présentent ; et qu’elle a entrepris, enfin, de construire un nouvel ordre mondial stable. Je suis convaincu qu’il en sera ainsi, car si cela ne se produit pas, il y a un risque qu’il ne reste plus personne pour utiliser ces manuels, et plus personne pour les écrire.
Espérons le meilleur et, surtout, faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour que cet avenir meilleur advienne et demeure avec nous.
Je voudrais vous remercier de votre attention et vous souhaiter du succès. J’apprécie vraiment nos rencontres. Merci beaucoup.
Fiodor Loukianov : Monsieur le Président, merci beaucoup pour ce panorama aussi complet de tous ces problèmes, aussi bien spécifiques que généraux.
Vous avez cité Egon Bahr. Il a vécu très longtemps et est mort en 2015. Autrement dit, il a été témoin du début du glissement de l’Europe vers une véritable crise militaire et politique. Nous savons qu’il a été profondément affligé par les événements qui se sont déroulés en Europe durant les dernières années de sa vie. En tant que personne qui a d’abord observé, puis participé aux processus européens, pouvez-vous peut-être identifier, ou déterminer, un moment où les idéaux dont parlait Bahr à l’époque ont été perdus ?
Vladimir Poutine : Il n’a pas écrit à leur sujet.
Fiodor Loukianov : Il en a parlé.
Vladimir Poutine : Je veux souligner une fois de plus que ce que je viens de raconter provient des archives — de ses entretiens avec des représentants de la direction soviétique à Bonn et à Moscou.
Fiodor Loukianov : Quand la vision qu’il exposait à l’époque, et à laquelle les dirigeants soviétiques souscrivaient probablement, est-elle devenue impossible ?
Vladimir Poutine : C’est précisément là le problème : ce n’est pas tant qu’ils y souscrivaient ; ils écoutaient, écoutaient encore, et ne faisaient rien. Vous savez, cela a conduit Bahr à dire quelque chose qui m’a choqué. Il a dit : « Je n’aurais jamais pensé qu’à mon âge je devrais défendre un tel point de vue à Moscou. Si la direction soviétique ne fait rien et reste un spectateur passif (c’est à peu près ce qu’il a dit), je ne reviendrai plus à Moscou ; vous ne me reverrez plus ici. »
Fiodor Loukianov : Quoi qu’il en soit, ce moment est-il arrivé ?
Vladimir Poutine : Quel moment ?
Fiodor Loukianov : Le moment où tout cela est devenu impossible.
Vladimir Poutine : Oui, bien sûr. Dès que l’Union soviétique s’est effondrée, comme je l’ai mentionné dans mon intervention, les cercles agressifs de l’OTAN, dont Bahr parlait, ont effectivement saisi cette occasion pour considérer que la Russie ne devait pas être incluse, comme je l’ai dit, dans la famille des nations civilisées d’Europe et du monde. Ils ont profité de cette situation pour en précipiter la désintégration. C’est ainsi que tout a commencé. Tout a commencé précisément par cela.
Ils avaient dit que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est — et immédiatement ils ont rompu cette promesse et ont commencé à le faire. Il y a eu cinq ou six vagues d’élargissement. Et l’Union soviétique, puis la Russie, n’ont cessé de dire : non, cela ne doit pas se faire ; nous avions un accord, après tout. Peu leur importait ; ils ont agi comme bon leur semblait, précisément dans la direction dont Bahr avait parlé — vers l’isolement de la Russie, puis le démantèlement de la Fédération de Russie.
Il y a eu un soutien au séparatisme dans le Caucase, et, en fait, un soutien recourant aux instruments du terrorisme. Ceux qui combattaient là-bas étaient des terroristes. Tout le monde savait qu’ils venaient de l’État islamique, de Daech. Tout le monde condamnait ce qu’ils faisaient dans d’autres régions du monde, mais on détournait le regard lorsqu’ils le faisaient en Russie. Ils ont agi comme s’ils n’en savaient rien, ce qui est remarquable, et ont simplement fermé les yeux.
Dans d’autres domaines également, je me souviens vivement de mes entretiens avec des représentants d’organisations financières internationales et de milieux politiques de l’époque. Ma mâchoire tombait littéralement à chaque fois. Il y avait manifestement une stratégie délibérée à l’œuvre. C’est tout ce qu’il a fallu. Tout est parti en vrille à partir de là. Cette impunité et ce laisser-faire de la part de l’Occident — c’est précisément là que tout cela a mené.
Fiodor Loukianov : Autrement dit, lorsque, dans la première moitié des années 2000, il y a eu des contacts très intensifs avec les Européens, de nouvelles idées, les quatre espaces communs, et ainsi de suite — tout cela était sans espoir, n’est-ce pas ?
Vladimir Poutine : Vous savez, les forces en Occident qui cherchaient à combattre la Russie jusqu’au bout ont pris le dessus, c’est tout. Je l’ai déjà dit, et nous savons tous — et critiquons — l’ONU pour son inefficacité, pour ceci et pour cela. Mais où tout cela a-t-il commencé ? Avec l’attaque de l’OTAN contre la Yougoslavie. Oui, il y avait un grave conflit interne. Mais cela justifiait-il le lancement d’une opération militaire sur le territoire d’un État indépendant, au cœur de l’Europe, sans l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies ? Cela justifiait-il de bombarder la capitale, Belgrade ? Pourquoi ? Sans aucune décision du Conseil de sécurité, sans son aval, une guerre majeure a été déclenchée. C’est ainsi que tout a commencé. Naturellement, tout le monde, partout dans le monde, l’a vu. Mais si un pays est autorisé à le faire, alors tous les autres sont autorisés à le faire aussi. C’est tout.
Le système qui s’est développé après la Seconde Guerre mondiale reposait sur l’équilibre des forces entre les pays vainqueurs. Puis l’Union soviétique a été abattue, et cet équilibre s’est effondré. Et les pays occidentaux se sont dit : « Pourquoi devrions-nous respecter ces règles qui ont été signées avec l’Union soviétique, alors que l’Union soviétique n’existe plus ? Nous allons désormais établir les règles pour nous-mêmes, comme bon nous semble, afin de servir nos intérêts sur la scène internationale. » Et voilà. Et c’est ainsi que le processus a commencé, et qu’il a été mis en œuvre étape par étape.
Je me souviens aussi de Boris Eltsine essayant de parvenir à un accord sur la Yougoslavie, pour résoudre ces problèmes, et il disait que oui, bien sûr, il fallait tenir compte des aspirations des peuples qui y vivaient — faisons-le pacifiquement. Pardonnez ma franchise, mais ils n’en avaient rien à faire. Ils ont fait ce qu’ils voulaient, par la force. Et voilà. Chaque étape suivante a été une forme de pression — militaire, économique ou financière. Tout cela n’est que discours tenu en position de force.
Nous avons dû vivre avec cette réalité, car, naturellement, tous les processus de désintégration qui se déroulaient à travers l’ex-Union soviétique avaient un impact immédiat, d’une manière ou d’une autre, sur la nouvelle Russie — la Fédération de Russie. Nous avons dû faire face aux conséquences tout en reconstruisant et en renforçant l’État russe, notre économie, nos forces armées, et ainsi de suite. Nous n’étions pas en mesure de nous asseoir avec les grandes puissances mondiales pour négocier les règles de conduite sur la scène internationale. Nous étions concentrés sur nous-mêmes, sur le renforcement de notre propre pays. C’est tout. Et c’est ainsi que la situation s’est dégradée.
Nous avons continué sur cette même voie, en nous enfonçant toujours plus dans cette direction, jusqu’à ce que l’Ukraine finisse par devenir le point focal. Ianoukovitch était président à l’époque. Je ne vais pas porter de jugement sur lui maintenant. Le peuple ukrainien avait peut-être toutes les raisons de dire qu’il ne devait pas rester président. Soit. Mais il avait accepté tout, y compris la tenue de nouvelles élections — des élections anticipées, qui plus est. Il suffisait d’aller aux urnes pour résoudre le problème. Mais non — il a été jugé absolument nécessaire d’organiser un coup d’État.
Lorsque j’ai demandé à certains de mes collègues européens : « Pourquoi avez-vous fait cela ? Il était évident que Ianoukovitch perdrait le pouvoir lors de la prochaine élection, sans même parler d’une élection anticipée », ils répondaient : « Oui, c’est vrai. » « Alors pourquoi l’avez-vous fait ? » Et la réponse était : « Eh bien, c’est juste comme ça que ça s’est passé. »
« C’est juste comme ça que ça s’est passé » — quelle explication est-ce là ? Ils ont écarté du pouvoir une personne qui soutenait l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne mais s’opposait à son adhésion à l’OTAN. Ils l’ont évincé, et les événements se sont emballés : la russophobie s’est déchaînée, des hostilités ont éclaté dans le sud-est de l’Ukraine, et nous avons dû intervenir pour protéger la population de Crimée. Et ainsi de suite, étape par étape. Puis sont venus les accords de Minsk, dont il est devenu clair par la suite que personne n’avait la moindre intention de les respecter. En fait, ils l’ont dit ouvertement : ils n’avaient jamais eu l’intention de mettre en œuvre les accords de Minsk.
Cela a duré huit ans — huit ans, vous comprenez ? Pendant toute cette période, nous n’avons pas reconnu la RPL et la RPD. Mais il est finalement devenu évident que la situation ne pouvait plus durer ainsi, et nous les avons reconnues. Une fois cela fait, nous avions le droit de conclure des traités d’amitié et d’assistance mutuelle avec elles. Était-ce une violation du droit international ? Non, ce n’en était pas une. Nous avons donc conclu ces traités.
Et une fois ces traités en place, avions-nous le droit de fournir une assistance et un soutien lorsqu’ils nous le demandaient ? Bien sûr que oui. Et c’est précisément ce que nous avons fait. Lorsque le Secrétaire général de l’ONU s’est rendu à Moscou, je lui ai exposé toute cette séquence d’événements et lui ai demandé : « Où exactement se trouve l’erreur [dans ce raisonnement] ? » Il m’a regardé, a marqué une pause, puis a dit : « Eh bien, d’accord... mais c’est quand même vous qui avez attaqué. » Et c’est resté sans suite.
Mais personne ne veut examiner comment nous en sommes réellement arrivés à cette phase chaude, à grande échelle, du conflit. Ou plutôt, tout le monde comprend parfaitement comment nous en sommes arrivés là ; ils ne veulent simplement pas le reconnaître. C’est là le problème. Et tout cela a commencé avec ce dont parlait Egon Bahr. Il voyait où cela menait.
Fyodor Lukyanov : En suivant cette trajectoire, comme vous l’avez dit, nous voici arrivés à un point intéressant : des exercices de l’OTAN se déroulent en mer Baltique, accompagnés de déclarations très sévères et de menaces visant Kaliningrad. Dans le même temps, la partie russe a promis que, si le besoin s’en faisait sentir – plus précisément, en cas de tentative de blocus de Kaliningrad –, elle recourrait à tous les moyens dont elle dispose, y compris les armes nucléaires. S’agit-il d’une véritable escalade ? Sommes-nous au bord de la guerre, ou essayons-nous simplement de nous faire peur mutuellement ?
Vladimir Poutine : Nous n’essayons de faire peur à personne. Ce que vous venez d’évoquer – la déclaration du ministère des Affaires étrangères et les lettres qu’il a adressées à certains pays – n’est pas de l’intimidation ; c’est une réponse aux tentatives de nous intimider.
Après tout, ce ne sont pas nous qui tenons ces propos sur la nécessité, la possibilité ou la préparation d’une guerre contre la Russie en 2029 ou en 2030. Ces déclarations émanent de responsables politiques occidentaux et européens. Nous les entendons constamment. Constamment. Et il y a ensuite des actes concrets : un exercice après l’autre en mer Baltique, puis des tentatives de détenir nos navires et nos bâtiments. Tout cela constitue une escalade, comme je l’ai dit dans mon intervention. Tout cela, c’est de l’escalade.
Ensuite, nous avons commencé à entendre une déclaration concernant la région de Kaliningrad. La déclaration du ministère des Affaires étrangères et les lettres qui ont été envoyées étaient tout à fait justifiées. S’il en venait à une attaque directe contre la Fédération de Russie – en l’occurrence Kaliningrad, même si cela pourrait éventuellement concerner aussi d’autres territoires –, la question du recours par la Russie à toutes les armes dont elle dispose se poserait inévitablement et immédiatement. C’est inévitable.
Cela n’a rien à voir avec la personne qui occupe le poste de commandant en chef suprême ou de président de la Russie. Le fait est le suivant : si j’ai bien compris, le secrétaire général de l’OTAN a parlé des 300 millions de personnes en Europe, et ainsi de suite. Oui, c’est précisément pour cela que nous serions inévitablement amenés à envisager d’employer toutes les forces et tous les moyens dont nous disposons.
Pourquoi ? D’abord, nous comprenons que nous aurions face à nous un adversaire deux fois plus peuplé que nous. Il dispose d’un immense potentiel économique et militaire. Oui, nous ne disposerions pas d’un vaste éventail de forces et de moyens pour faire face à une telle menace. Nous devrions nous appuyer sur nos avantages compétitifs dans cette lutte. Et quels sont-ils ? Le fait est que nous possédons de tels avantages dans les moyens dont nous disposons pour nous défendre. Oui, bien sûr, la France et le Royaume-Uni sont des puissances nucléaires. Nous le comprenons parfaitement et en sommes pleinement conscients. Mais personne d’autre ne possède le type de capacités de frappe que la Russie possède aujourd’hui. Et ce sont là nos avantages compétitifs.
Alors, comment contrer un agresseur ? Nous ne menaçons personne. Nous disons simplement que nous n’avons pas tant de moyens que cela pour nous défendre. Et, d’ailleurs, ni cette lettre ni la déclaration du ministère des Affaires étrangères ne mentionnent l’emploi d’armes nucléaires. Elles parlent, comme je viens de le dire, d’employer toutes les forces et tous les moyens dont dispose notre pays. Quant à la manière dont cela se passerait concrètement, nous en déciderons nous-mêmes.
Fyodor Lukyanov : Mais le secrétaire général de l’OTAN que vous avez mentionné a réagi à cela, je dirais, assez calmement. Il a dit qu’ils ne le considéraient pas comme sérieux.
Vladimir Poutine : Tout à fait. À moins, bien sûr, que l’on ne considère leurs menaces contre nous comme sérieuses.
Fyodor Lukyanov : Encore un sujet, alors, pour clore cette discussion. Il y a quelques semaines, le ministère de la Défense…
Vladimir Poutine : Au fait, Fyodor, excusez-moi de vous interrompre, mais je pense que vous comprenez ce qui se cache derrière l’escalade constante des tensions de la part de nombreux pays européens. Elle est motivée par la grave détérioration de leur situation économique et de politique intérieure.
Regardez simplement ce qui arrive à leurs économies, à leur politique sociale et au niveau de vie des habitants des grands pays européens. Dans ces circonstances, ils ont désespérément besoin de détourner l’attention du public des problèmes intérieurs pour la porter vers des questions extérieures.
Je viens de devoir répondre aux questions que vous m’avez posées. Et je crois que c’est précisément le type de réponse qu’ils s’attendaient à entendre de notre part, car ils vont maintenant s’en saisir et exploiter cet argument selon lequel la Russie les menace avec des armes nucléaires. Ils s’en serviront pour distraire leurs citoyens du fait que ce sont eux qui mènent une politique agressive à l’égard de la Russie et qui poussent leurs peuples vers un dangereux seuil de confrontation.
Nous ne menaçons personne. Nous n’avons l’intention d’attaquer personne, que ce soit en 2029, en 2030 ou en 2050. Mais si nous faisons l’objet d’une agression, nous n’aurons d’autre choix que de répondre. Les habitants des pays européens doivent le comprendre clairement et distinguer notre position de celle de leurs dirigeants politiques actuels. Il me semble toutefois qu’ils comprennent bien la différence. On le voit dans les résultats des élections et dans l’état d’esprit de l’opinion publique dans les grands pays européens.
Général Fabien Mandon (Chef d’état-major des armées), audition devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale (octobre 2025) :
« La persistance d’une menace russe sur notre continent, avec la possibilité d’une guerre ouverte, reste ma préoccupation principale en matière de préparation militaire… Le premier objectif que j’ai donné aux armées, c’est de se tenir prêtes à un choc dans trois, quatre ans qui serait une forme de test – peut-être le test existe déjà sous des formes hybrides – mais peut-être [quelque chose de] plus violent. »
« Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, parce qu’il faut dire les choses, de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production défense, alors on est en risque. » Il a également parlé de la nécessité de retrouver une « force d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est » (discours devant le Congrès des maires de France, 18 novembre 2025)
Général Christian Freuding, inspecteur de l’armée de terre allemande (11 juin 2026) :
« 2029 n’est pas une échéance fixée par l’Allemagne. C’est une évaluation du renseignement convenue au sein de l’OTAN. Les 32 pays membres de l’OTAN s’accordent tous sur le fait que la Russie pourrait avoir, en 2029, la capacité d’envahir un pays membre de l’Alliance. Nous devons nous y préparer… Nous devons être prêts à combattre. »
Keir Starmer, Premier ministre britannique (5 juin 2026) :
« Selon notre évaluation des services de renseignement, corroborée par celle d’autres pays de l’OTAN, la Russie pourrait attaquer l’OTAN dès 2030. »
Fyodor Lukyanov : Je commence à me sentir complice des manipulations de politique intérieure des gouvernements européens.
Vladimir Poutine : Je crois qu’ils le font délibérément. Ce sont des gens intelligents qui façonnent leur communication, y compris leurs déclarations publiques, de manière à produire l’effet de politique intérieure précis qu’ils recherchent.
Fyodor Lukyanov : Il y a un autre point concernant cette rhétorique – ou son absence. Il y a quelques semaines, le ministère de la Défense a publié une liste d’installations européennes impliquées dans la fabrication et la fourniture d’armes à l’Ukraine, en les désignant explicitement comme des cibles potentielles. Cela a ensuite été confirmé à plusieurs reprises et à différents niveaux, y compris par le ministère des Affaires étrangères.
Supposons qu’à un moment donné, un tel avertissement doive être suivi d’actes, et qu’une frappe soit menée contre l’une de ces grandes installations. Cela serait très probablement considéré comme une attaque de la Russie et pourrait conduire à l’invocation de la clause de défense collective de l’OTAN. Y sommes-nous préparés ?
Vladimir Poutine : Le fait que des pays fournissent des armes à d’autres pays n’a rien de nouveau. Il s’agit de coopération militaro-technique, et cela ne nous inquiète pas. En revanche, l’implication d’autres pays dans des opérations de combat directes est assurément source d’inquiétude.
Qu’est-ce que je veux dire ? Nous savons pertinemment que des frappes en profondeur sur le territoire russe ne pourraient pas être menées aussi aisément par les forces armées ukrainiennes sans le renseignement spatial et l’assistance technique de spécialistes occidentaux. Cela constitue une menace pour tous. Cela signifie que ces pays sont en train de s’impliquer dans la guerre contre la Russie, ce qui crée des menaces supplémentaires pour l’avenir.
Il n’y a rien de positif à fournir des armes à des zones de conflit ; tous les pays du monde s’efforcent en général de l’éviter. La fourniture d’armes à des zones de conflit est considérée comme inappropriée. Par exemple, nous ne recevons d’armes de personne. Nous comptons uniquement sur notre propre industrie de défense et sur nos propres capacités économiques.
L’Ukraine, comme je le sais et comme tout le monde le sait, ne peut pas exister par elle-même. Elle est en train de perdre des éléments de sa condition d’État. À mon avis, c’est évident : elle est gouvernée de l’extérieur. Et lorsque quelqu’un cherche à nous combattre par l’intermédiaire d’autres – en l’occurrence, par l’intermédiaire du régime ukrainien, qui envoie ses propres gens (même si je doute qu’il les considère vraiment comme les siens) sous le feu, de fait à leur extermination –, lorsque quelqu’un se met à nous combattre par l’intermédiaire d’autres, c’est évidemment une menace. Je ne dis pas que nous avons l’intention de lancer demain des frappes contre le territoire ou les installations des pays qui fournissent des armes à l’Ukraine. Mais c’est une menace que nous devons clairement comprendre, évaluer et garder à l’esprit.
Et, bien sûr, les forces armées russes et le renseignement militaire doivent comprendre d’où viennent ces menaces. Nous suivons cela de près.
Fyodor Lukyanov : Merci. Mais Egon Bahr, bien sûr, s’il avait vécu jusqu’à nos jours, aurait été absolument horrifié de voir jusqu’où les choses sont allées.
Vladimir Poutine : Je ne sais pas ; je ne l’ai pas connu personnellement. Permettez-moi de répéter : lorsque j’ai lu ce qu’il avait dit – comment dire cela en termes simples ? Le public russe me comprendra, même si cela sonne peu diplomatique – j’ai été absolument stupéfait. J’ai été émerveillé de voir à quel point il était intelligent et savant, jusqu’où il voyait loin. Et à quel point il réfléchissait à la fois à l’avenir de son propre pays, l’Allemagne, et à l’avenir de l’Europe dans son ensemble.
J’ai lu sa citation à voix haute, après tout. Il disait que la division de l’Europe devait être surmontée, et il proposait une manière de résoudre le problème. On pouvait en discuter ; c’était une question d’actualité à l’époque. Peut-être n’est-elle plus tout à fait aussi actuelle aujourd’hui, mais il réfléchissait à la manière de surmonter cette division. Et que disait-il ? Que si nous ne parvenions pas à la surmonter, l’OTAN absorberait, en fait, toute la région d’Europe de l’Est, laissant l’Union soviétique isolée. Et que cela serait mauvais pour le monde entier – c’était là son propos. C’était assurément un homme intelligent. On ne peut qu’admirer sa clairvoyance. Il disait que c’est ce qui se produirait. Et c’est exactement ce qui s’est produit. Son évaluation de la situation à l’époque et ses prédictions pour l’avenir ne peuvent que forcer le respect.
Malheureusement, comme je l’ai dit, personne ne l’a écouté. Personne ne s’est mis au travail pour surmonter cette division en blocs. La Russie, pour sa part, a fait des tentatives infructueuses pour s’intégrer à la communauté dite des pays civilisés, mais en a chaque fois été évincée. Qui plus est, on a continué à nous grignoter de tous côtés, cherchant, comme je l’ai déjà dit, à achever la désintégration de l’Empire historique.
C’est ce qui a conduit au conflit que nous voyons aujourd’hui, car finalement ils ont empiété sur l’Ukraine. Nous avons dit mille fois : ne le faites pas, arrêtez, arrêtez. Mais non – ils ont continué d’aller toujours plus loin. Et voilà : tel est le résultat.
Fyodor Lukyanov : Regrettez-vous que, en tant que président, vous ayez consacré du temps et des efforts, dès les années 2000, à tenter d’intégrer la Russie dans ce système ?
Vladimir Poutine : Non, je ne le regrette pas. Sinon, nous tous – pas seulement moi, mais le pays tout entier – penserions que nous avons omis de faire quelque chose, que nous avons laissé quelque chose d’inachevé, que nous aurions dû en faire davantage, faire d’autres concessions ici ou là, ou proposer autre chose. Mais nous avons tout fait ; nous avons fait toutes les propositions, et nous avons compris que nous n’étions pas les bienvenus là-bas. Ils ont simplement dit « non », c’est tout. Et en même temps, ils ont continué à marteler tout notre espace, en en grignotant sans cesse davantage, avec beaucoup de force, plutôt effrontément et agressivement. Et c’est ainsi qu’au bout du compte, tout en est arrivé à l’état que nous voyons aujourd’hui.
Fyodor Lukyanov : Merci.
Chers collègues, nous passons maintenant aux questions de la salle. Veuillez me faire signe si vous souhaitez prendre la parole.
Donnons la parole à Vadim Voynikov, puisque nous avons commencé par Kaliningrad.
Vadim Voynikov : Merci beaucoup.
Monsieur le Président, ma question porte sur la liberté de navigation. Je représente Kaliningrad, l’Université fédérale baltique, et cette question nous préoccupe tout particulièrement.
Récemment, des événements alarmants se produisent dans les océans du monde : attaques contre des infrastructures sous-marines et tentatives de détenir des pétroliers et des navires civils. Cela révèle, bien sûr, toute une série de problèmes, y compris juridiques, où certains acteurs peu scrupuleux des relations internationales abusent des instruments élaborés en vertu du droit international, qui, depuis des décennies, sont utilisés et en principe respectés par tous les États.
Je fais référence au fait que certains pays retirent des pavillons, en faisant le jeu d’autres États, tandis que d’autres arrêtent des navires sans aucun fondement juridique. Autrement dit, ces mécanismes sont de fait détournés au service d’objectifs politiques et économiques précis.
À cet égard, j’ai une question : la majorité mondiale est-elle désormais prête à adapter ces règles internationales aux nouveaux défis ? Bien sûr, on parle beaucoup aujourd’hui de la perte d’importance du droit international. Mais je crois que, en dehors du droit international, nous n’avons aucun autre mécanisme juridique pour résoudre ces problèmes. La Russie est-elle prête à présenter une telle initiative ? Merci.
Vladimir Poutine : Nous sommes favorables à la liberté de navigation ; nous sommes contre toutes les restrictions.
Faut-il inventer quelque chose de nouveau ? Je ne le pense pas. Il suffit de respecter ce qui existe déjà. Nous pouvons inventer quelque chose de nouveau, mais ensuite ? Si personne n’observe ces nouvelles règles, à qui servent-elles ?
Il y a la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, n’est-ce pas ? Je crois qu’elle date de 1982 ou de 1986. Elle date de 1982, c’est bien cela ? 1982. Il suffit de la respecter. Cela vaut pour tous les domaines et toutes les régions du monde.
Vous avez parlé de tentatives de détenir nos navires. Oui, c’est évidemment une violation. J’étais en Extrême-Orient – vous l’avez sûrement vu – mais les océans du monde ne s’arrêtent pas aux régions de la Baltique et de l’Atlantique Nord ; il y a d’autres zones des océans du monde. Et nous agirons de manière symétrique – peut-être dans la Baltique et dans l’Atlantique, ou peut-être dans le Pacifique, ailleurs, dans l’océan Indien, je ne sais pas. Là où cela nous sera le plus avantageux, c’est là que nous agirons.
À qui cela sert-il ? À personne. Mais c’est aussi l’un des éléments du comportement agressif envers la Russie. Cela doit cesser. Nous ne faisons pas cela ; nous n’attaquons personne ; nous ne saisissons les navires de personne. Cela doit cesser.
Concernant la mer Noire – j’en ai déjà parlé auparavant, mais je le répète ici pour cet auditoire – oui, il y a des hostilités en mer Noire. Nous avons frappé des bâtiments militaires et des navires transportant du matériel militaire, et nous ne nous sommes presque jamais trompés dans nos évaluations, car chaque fois que nous touchions une cible, il y avait des explosions secondaires. Cela signifie qu’il y avait une cargaison militaire à bord.
Mais les autorités de Kiev ont commencé à frapper nos pétroliers et d’autres navires transportant des cargaisons non militaires – des biens absolument civils. Comme je l’ai dit, lorsqu’ils ont commencé – en l’annonçant publiquement début juin, sans l’ombre d’une hésitation –, ils ont mis hors de combat 40 de nos navires rien que pendant les dix premiers jours, et au cours du conflit, ils en ont endommagé plus de 100. Et que s’est-il passé ? Nous avons commencé à riposter. Maintenant, nous sommes bombardés d’appels de toutes parts : « Oh, je vous en prie, arrêtez. » Mais ce sont eux qui ont commencé. Alors voilà une grenade d’un soldat soviétique ; tenez, prenez ça – et que ça vous plaise ! Non, il semble que cela ne leur plaise pas.
Il en va de même pour nos raffineries de pétrole. Ils ont commencé à frapper nos raffineries et ont ouvertement déclaré leur objectif : porter atteinte à notre économie. Y sont-ils parvenus ? En partie ; selon nos estimations, nous avons perdu environ 1 % du PIB. Et ils l’ont fait délibérément – en visant des installations civiles. Alors, que s’est-il passé ? Ils ont reçu une réponse de même nature.
Nous avons commencé à frapper des installations vitales pour leur économie. Ce n’est pas nous qui avons commencé. Désormais, de leur propre aveu, il ne leur reste pratiquement plus d’industrie métallurgique. Mais cette industrie est à double usage, soit dit en passant, car la production sert à bien d’autres choses que les rails ou les matériaux de construction. Les armes et tout le reste étaient autrefois fabriqués avec le métal produit par les usines locales. Mais plus maintenant. Et le budget ne reçoit plus de recettes provenant de certains autres biens. Ils ont des problèmes à présent.
Ou bien on nous dit : « Et si eux cessaient de frapper vos raffineries de pétrole, et que vous cessiez de frapper leurs navires ? Qu’ils exportent des cargaisons civiles de produits agricoles. » Mais qu’en est-il de nos autres cargaisons civiles, telles que le pétrole et les produits pétroliers ? Admettons qu’ils cessent les frappes et qu’il y ait plus de diesel disponible – du genre dont les États-Unis ont tant besoin, par exemple. Nous en aurions davantage, mais nous en avons déjà suffisamment. Pourtant il n’atteindrait pas les marchés mondiaux, car des interdictions et des sanctions contre notre pétrole et nos produits pétroliers sont en vigueur. Il y a des sanctions sur l’assurance, et les coûts de fret augmentent. Comment, alors, notre diesel atteindrait-il le marché mondial tant que les sanctions demeurent ? Il ne l’atteindrait tout simplement pas. Et en échange, on attendrait de nous que nous cessions de frapper des cibles économiquement sensibles pour eux. Vous conviendrez que cela paraît tout simplement absurde. On peut discuter de tout cela, mais la discussion doit reposer sur un équilibre des intérêts.
Quant au droit de la mer, permettez-moi de répéter ce que j’ai dit au début : nous soutenons la liberté de navigation dans toutes les régions du monde et le respect de toutes les normes internationales dans ce domaine.
Je veux conclure en réitérant ce que j’ai dit au début : je ne pense pas que nous ayons besoin d’inventer de nouvelles normes ; nous devons observer celles qui existent déjà.
Fyodor Lukyanov : Donc, la réponse à ce qui est clamé de toutes parts – selon votre expression – est « non » pour l’instant.
Vladimir Poutine : Mais cela n’est pas strictement lié au droit de la mer.
Fyodor Lukyanov : Non, pas au droit de la mer. Mais vous avez évoqué plus tôt la proposition venant de toutes parts.
Vladimir Poutine : Ah. Non, en effet.
Fyodor Lukyanov : Non. Merci. Ainsi, sur le sujet du droit de la mer, le professeur Dehshiri, d’Iran, est directement impliqué dans ce domaine.
Mohammad Reza Dehshiri : Merci, Monsieur le Président. Je viens d’Iran.
Vous savez donc qu’après l’agression illégale des États-Unis et du régime israélien contre l’Iran, il y a eu de nombreux problèmes : l’agression des États-Unis, puis il y a eu des échanges de tirs entre les deux parties — entre l’Iran et les régions méridionales du golfe Persique.
Par conséquent, la question principale est aujourd’hui de savoir quelle est la position russe quant à l’avenir des dispositifs de sécurité dans la région. Quelle est votre position et votre approche ?
Merci beaucoup.
Vladimir Poutine : Pour ce qui est de notre évaluation des événements en cours, le ministère des Affaires étrangères a exposé notre position de manière très détaillée, à de nombreuses reprises et dans divers contextes.
Très récemment encore, notre ministre des Affaires étrangères a abordé cette question à l’Assemblée générale des Nations unies, il n’est donc pas nécessaire que je répète ce qui a déjà été dit. Notre position est ouverte et publique, et nous n’avons jamais hésité à l’exprimer clairement.
Quant à l’agression, j’y ai déjà fait allusion, mais je voudrais le souligner une nouvelle fois. Ce qui se passe en Ukraine est également un acte d’agression de l’Occident collectif contre la Russie, mené par l’intermédiaire du régime nationaliste ukrainien. Cela aussi, c’est de l’agression.
Nous nous opposons à l’agression sous toutes ses formes. Nous estimons que toutes les questions devraient être résolues pacifiquement, par la négociation. Nous espérons que le détroit restera ouvert et que les sanctions contre l’Iran, dont l’Iran cherche à juste titre la levée, seront supprimées. Une fois ces sanctions levées, il n’y aura plus aucune raison de restreindre le passage des navires dans le détroit d’Ormuz — ni, d’ailleurs, dans l’autre détroit dont le littoral est contrôlé par les Houthis. Telle est notre position.
Quant au programme nucléaire iranien, notre position est bien connue et nous n’en avons jamais fait mystère. Je crois que la Russie a joué un rôle très important et substantiel dans la résolution de la précédente crise et a contribué à la conclusion du JCPOA. À l’époque, un arrangement avait été trouvé, avec l’accord de nos amis iraniens, selon lequel nous proposions qu’une partie de l’uranium enrichi de l’Iran soit transférée sur le territoire russe. Et cet arrangement a fonctionné. Notre proposition reste sur la table aujourd’hui.
Nous avons suggéré de nous appuyer sur cette expérience positive et de transférer l’uranium enrichi de l’Iran vers la Fédération de Russie. Je dois noter que, dans un premier temps, tout le monde était d’accord avec cela — les Iraniens, les Américains et les Israéliens. Mais par la suite, les États-Unis ont durci leur position, insistant pour que le matériau soit retiré d’Iran mais transféré exclusivement vers les États-Unis. L’Iran, à son tour, a également durci sa position.
L’un de nos partenaires, M. Larijani, qui a par la suite perdu la vie — une grande perte, car c’était un homme réfléchi avec qui il était possible de trouver des accords — est venu me voir personnellement et m’a dit : « Non, nous ne sommes plus disposés à envoyer notre uranium où que ce soit. Au lieu de cela, nous proposons que vous, la Russie, établissiez une coentreprise en Iran pour réduire le niveau d’enrichissement, c’est-à-dire pour diluer le matériau sur place. » Je lui ai dit qu’Israël et les États-Unis étaient peu susceptibles d’accepter un tel arrangement, mais que l’option restait ouverte. Voilà où en sont les choses aujourd’hui.
Néanmoins, nos propositions restent sur la table. Si toutes les parties impliquées dans ce processus concluent finalement que cette approche pourrait contribuer à apaiser les tensions, même dans une certaine mesure, nous sommes prêts à avancer dans ce travail.
Fiodor Loukianov : Merci. Sergueï Karaganov, je vous en prie.
Sergueï Karaganov : Monsieur le Président, nous sommes tous heureux d’agir avec autant de détermination contre le régime actuel en Ukraine depuis ces deux derniers mois. Nous espérons que nous libérerons bientôt une part considérable de l’Ukraine de ce régime. Mais cela va de nouveau poser la question à laquelle nous avons été confrontés après la Grande Guerre patriotique. Je voudrais vous rappeler que les régions ukrainiennes ont été restaurées en priorité, avant même les régions voisines en Russie. Par exemple, la région de Kharkov a été reconstruite beaucoup plus rapidement que la région de Briansk. Le Donbass était une exception, bien sûr. Devrions-nous restaurer les territoires libérés ou nous concentrer sur nos propres sphères de développement, bien plus intéressantes ? Ou peut-être devrions-nous relocaliser ces entreprises en Sibérie ?
Vladimir Poutine : Quelles entreprises ?
Sergueï Karaganov : Celles qui sont aujourd’hui en ruines mais qui pourraient être reconstruites.
Vladimir Poutine : Sur notre territoire ?
Fiodor Loukianov : Non, sur le territoire ukrainien.
Sergueï Karaganov : Sur le territoire libéré.
Vladimir Poutine : Vous savez, nous devrions certainement traiter en priorité nos propres problèmes émergents. C’est une priorité absolue.
Mais si vous parlez des territoires qui devraient et vont être incorporés à l’État russe, nous devrons reconstruire leur économie et leur sphère sociale. Quant à ce que nous ferons précisément là-bas, c’est une autre question.
Prenez les mines de charbon, par exemple. On ne savait pas clairement quoi en faire lorsqu’elles faisaient partie de l’Ukraine, c’est-à-dire qu’il y avait des problèmes d’efficacité. Nous agirons sur la base de considérations pratiques et du fait que les personnes qui vivront sur ces territoires sont des citoyens à part entière de la Fédération de Russie. Nous ferons tout le nécessaire pour améliorer leur niveau de vie jusqu’au niveau russe moyen, aussi rapidement que possible, dans tous les domaines, y compris la santé, l’éducation, l’économie et les revenus des populations.
Dans l’ensemble, nous faisons plutôt bien ce travail en Crimée et dans les parties des républiques de Donetsk et de Lougansk, ainsi que dans les régions de Zaporojie et de Kherson que nous contrôlons. Quant à savoir ce qu’il faut reconstruire et quelles entreprises relocaliser, nous traiterons ces questions uniquement sur la base de l’opportunité économique.
Pour ce qui est d’assurer la sécurité de notre industrie, y compris les entreprises de défense, je peux vous assurer que nous y réfléchissons déjà, et que lorsque nous construisons de nouvelles entreprises dans ce domaine, nous tenons compte des méthodes modernes de guerre, en faisant tout le nécessaire pour situer ces installations dans les zones les plus sûres possibles. Leur construction est en cours. […]
Aleksandar Rakovic : Monsieur le Président, je suis Aleksandar Rakovic, historien de Belgrade, en Serbie. Comment évaluez-vous les perspectives du statut géopolitique neutre de la Serbie ? C’est aussi important dans le contexte des prochaines élections en Serbie. Merci.
Vladimir Poutine : Nous saluons la position très mesurée de la Serbie sur un certain nombre de questions clés et très sensibles. Et nous apprécions vivement le fait que la Serbie se soit abstenue de prendre toute décision concernant des sanctions contre la Russie.
Vous connaissez notre position sur la Serbie. Cela me laisse perplexe, franchement, de voir pourquoi, au cours des dernières décennies, l’Occident collectif a traité le peuple serbe de manière aussi injuste et aussi asymétrique. Ils ont divisé le peuple serbe en plusieurs parties ; des Serbes se sont retrouvés dans différents États. Je viens justement de rencontrer Milorad Dodik. Ce sont eux-mêmes qui avaient rédigé les accords de Dayton, et aujourd’hui personne ne veut plus les mettre en œuvre. Et dans d’autres cas, ils imposent des décisions aux Serbes.
Aujourd’hui, les Serbes sont une nation divisée en Europe — et ce, de force. C’est injuste, et c’est mauvais, car toute injustice engendre des difficultés et des conflits. Mais la direction serbe actuelle — y compris Aleksandar Vucic, qui a exercé la fonction de président et, je l’espère, deviendra bientôt Premier ministre — mène une politique mesurée et témoigne d’une volonté de coopérer avec la Russie. Nous saluons certainement cela et répondrons de la même manière.
Fiodor Loukianov : La visite de Zelensky à Belgrade ne vous a-t-elle pas troublé ?
Vladimir Poutine : Ce sont les jeunes filles qui se troublent. Nous, nous ne nous troublons pas — nous faisons de la politique. […]
Karen Hallberg : Monsieur le Président, bonsoir. Je suis Karen Hallberg, d’Argentine, secrétaire générale des Conférences Pugwash sur la science et les affaires mondiales [organisation internationale qui rassemble des scientifiques, des universitaires et des personnalités politiques pour réduire les risques de conflits armés et promouvoir le désarmement nucléaire]. Merci beaucoup d’avoir expliqué et partagé vos vues sur plusieurs sujets.
Je voudrais aborder la question des armes nucléaires. J’ai une proposition concernant une rencontre trilatérale que vous avez mentionnée avec les États-Unis et la Chine. Je voulais dire que, après votre initiative très utile, qui n’a pas été prise en compte — celle de prolonger le moratoire sur le Nouveau START, qui au final n’a pas eu lieu, mais qui aurait été une excellente idée pour réduire les risques.
Ma question est la suivante : avez-vous l’intention de conduire ou de co-conduire un programme de réduction des risques liés aux armes nucléaires ? Par exemple, en tenant compte de l’IA, du risque que représente l’IA en lien avec les armes nucléaires, du fait qu’il doit y avoir une décision humaine, une décision humaine importante, dans cette boucle. Ou, par exemple, en maintenant les communications ou en réduisant le niveau d’alerte élevé des armes nucléaires, etc.
Donc la question est : avez-vous une idée, ou pouvez-vous me dire comment nous pourrions réduire le risque lié aux armes nucléaires, principalement entre les trois États qui en possèdent le plus grand nombre ?
Merci beaucoup.
Vladimir Poutine : La réponse sera brève. Ce n’est pas nous qui nous sommes retirés de tous les accords et traités internationaux qui constituaient la base de la limitation de la course aux armements et de la non-prolifération nucléaire. Ce n’est pas nous qui avons abandonné ces traités. Sous un prétexte ou un autre, ce sont les États-Unis qui l’ont fait. Cela vaut aussi pour START III. Eh bien, c’est ainsi. Ce n’est pas nous qui nous sommes retirés.
De plus, laissez-moi vous informer — ce n’est probablement pas un secret, et cela a peut-être été mentionné quelque part — que nous avions proposé à l’administration Obama, dès cette époque, de reprendre le dialogue sur ces questions. Au début, nous n’avons reçu aucune réponse ; et tout à la fin, environ trois mois avant que cette administration ne quitte le pouvoir, nous avons soudainement appris que l’administration américaine était prête pour un tel dialogue. Mais ils sont tous partis ensuite, et tout s’est de nouveau arrêté. Nous ne sommes pas opposés à la reprise de ce dialogue ; nous ne l’avons jamais été. Nous l’avons proposé à l’époque, et nous le proposons aujourd’hui. Pourtant, il n’y a pas de réponse. S’il n’y en a pas — comme on dit, si c’est non, eh bien soit.
Par conséquent, ce n’est pas que la Russie ait un intérêt vital à cela — non, car nous développons nos forces nucléaires : nos Forces de missiles stratégiques, comme je l’ai déjà dit, sont modernes à près de 98 %. Aucune puissance nucléaire n’a ce niveau de modernité — aucune. Nous disposons également de systèmes nouveaux, modernes. Il y a le planeur hypersonique, apparu il y a plusieurs années. Il y a le système de pénétration des défenses antimissiles, entièrement nouveau, et les armes de portée intermédiaire — de haute technologie, les plus modernes, que les autres pays ne possèdent pas encore non plus.
Naturellement, toutes les puissances nucléaires sont des pays de haute technologie. Elles disposeront toutes un jour de ces systèmes. Mais pas encore. Pour l’instant, seuls nous les possédons. Cependant, nous comprenons les menaces dont vous parlez. Nous comprenons qu’il doit tout de même y avoir des mécanismes de dissuasion et qu’il doit y avoir certains accords. Je n’entrerai pas maintenant dans le détail de qui possède quoi dans ses arsenaux, de ce qui a été détruit et de ce qui ne l’a pas été, ou de quels silos sont scellés où. C’est une affaire de spécialistes — techniques et militaires.
Cela dit, nous sommes prêts — si l’administration actuelle, et nous recevons des signaux indiquant que l’intérêt pour cela renaît en principe — si l’administration américaine actuelle souhaite le faire, nous sommes prêts à reprendre ce dialogue dès demain. Absolument.
Vous devriez leur en parler ; peut-être vous écouteront-ils. D’accord ?
Fiodor Loukianov : Merci. Lorenzo Pacini.
Lorenzo Pacini : Merci, Monsieur le Président.
Je viens d’Italie, un pays qui n’entretient actuellement pas de bonnes relations avec la Russie. En tant qu’Européen, je voudrais savoir quelles conditions la Russie poserait pour un nouveau système de sécurité pour les pays européens.
Également, en supposant une éventuelle Europe post-Union européenne, laisseriez-vous le continent européen faire partie d’une plus grande Eurasie, ou se déterminer lui-même avec ses peuples dans une compétition permanente entre les États-Unis et la Russie ? Merci.
Vladimir Poutine : L’Italie fait partie de l’Europe, après tout, et je parle d’un partenariat eurasiatique. Donc, naturellement, nous considérons — et continuerons de considérer — l’Italie comme un partenaire eurasiatique.
Que l’UE survive ou non, que l’Italie en reste membre ou non — ce n’est pas notre affaire ; nous n’intervenons pas, et nous ne souhaitons pas non plus nous immiscer dans cette discussion. Nous savons que, dès l’instant où nous le ferions, on prétendrait que nous voulons démanteler l’UE — alors même que nous n’avons aucune envie de détruire quoi que ce soit ; nous voulons construire et coopérer, pas détruire.
Nous n’avons absolument aucune condition préalable pour reprendre ou rétablir des relations, que ce soit avec l’Europe dans son ensemble ou avec des pays européens précis. Certains hommes politiques soutiennent que la Russie ne doit pas être autorisée à coopérer avec des pays pris individuellement, que tous doivent agir ensemble, et qu’aucun pays européen ne devrait être autorisé à établir un dialogue avec la Russie de sa propre initiative.
Cela équivaut à un diktat qui va au-delà même de ce que nous avons vu à l’époque soviétique — ce que j’ai déjà mentionné. À l’époque, du moins, il y avait un État unique, et les républiques de l’Union faisaient partie d’un ensemble unifié — et, en réalité, strictement centralisé. Au sein de l’Union européenne, en théorie, ce n’est pas le cas, mais en pratique, cela l’est. Quelqu’un interdit aujourd’hui à certains pays, pris individuellement, de construire des relations avec la Russie. Personne ne nous interdit de le faire ; nous sommes prêts.
Fiodor Loukianov : Peut-être que, puisqu’ils imposent de toute façon des interdictions, nous devrions simplement aller de l’avant et les faire éclater, pour qu’il soit plus facile de traiter avec les pays pris individuellement ?
Vladimir Poutine : Pas besoin de cela ; ils se désagrégeront sans aucune aide de notre part.
Fiodor Loukianov : Je vois. Merci.
Vladimir Poutine : Notre collègue italien en sait plus long que nous sur ce sujet. Après tout, tout problème commence par l’économie. Quel est le montant de la dette nationale de l’Italie ? 140 %. Et le déficit ? Eh bien, c’est probablement autour de quatre ou cinq pour cent. Non, non, pas trois — plus élevé, plus élevé. Combien ? Eh bien, trois. (Remarque dans l’assistance.) Non, non, non, c’est trop élevé. En fait — comme le souligne notre collègue — c’est autour de trois pour cent. Mais dans d’autres pays européens, c’est plus élevé ; certains approchent les cinq pour cent.
Dans l’ensemble, nous comprenons les difficultés économiques auxquelles sont confrontés les pays européens — les défis auxquels ils font face. Nous ne voulons pas critiquer ou commenter cela pour l’instant ; c’est à ces pays eux-mêmes, à une Europe unie, et à la Commission européenne de décider comment structurer leurs relations.
À notre avis, beaucoup de choses ont été — et continuent d’être — faites de manière incorrecte, avec de graves conséquences pour les économies de tous les pays européens. Ce n’est probablement pas le moment de telles discussions, mais c’est un fait. Les problèmes s’accumulent. Les citoyens des grandes nations européennes en ressentent directement l’impact. Le niveau de vie baisse, et le chômage augmente.
Cela, bien sûr, sape les fondements mêmes de l’Union européenne. Mais ce n’est pas notre affaire ; nous n’intervenons pas. Nous sommes prêts à entamer un dialogue, soit avec l’UE dans son ensemble, si elle le souhaite, soit avec des pays pris individuellement, sans conditions préalables. Toutefois, il ne devrait pas y avoir de conditions préalables de leur part non plus.
Fiodor Loukianov : Monsieur le Président, puisque nous avons commencé à parler de l’économie européenne, vous avez récemment publié quelques décrets visant à transférer d’importants actifs européens sous notre administration. Bien sûr, ils ont considéré cela comme s’apparentant à un vol ou à une nationalisation. Où est la vérité ?
Vladimir Poutine : En réalité, ce ne sont que mensonges et provocations. Nous ne prenons rien à personne, nous ne volons ni ne nationalisons quoi que ce soit. Ils ont soudainement gelé nos réserves d’or et de devises, y compris les réserves de la Banque centrale, et maintenant ils semblent même utiliser les revenus générés par ces réserves pour financer la guerre. Je pense que c’est absolument inacceptable.
Nous n’avons nationalisé ni rien ni personne. Oui, nous plaçons certaines entreprises sous administration externe temporaire. Dans le même temps, certains pays européens ont tout simplement saisi d’immenses entreprises nous appartenant, en violation flagrante — et je veux le souligner — de toute règle concevable. Prenez l’Allemagne, par exemple. Voilà à quoi ressemble la situation, voyez-vous.
Ils ont pris des actifs à Gazprom, à Rosneft, et à nos autres entreprises... Regardez ce qui se passe avec Loukoïl. Alors, que faire maintenant ? Nous créons les conditions qui nous permettraient de réagir si nos entreprises étaient nationalisées ou soumises à ce qui s’apparente à un véritable vol. C’est la raison du placement des entreprises que vous avez mentionnées sous administration externe.
Fiodor Loukianov : Donc, dans un scénario favorable, elles les récupéreraient ?
Vladimir Poutine : Oui, elles les récupéreraient.
Fiodor Loukianov : Merci. Majid Ehsan.
Majid Ehsan : Monsieur le Président, je viens du Pakistan, Majid Ehsan. Merci beaucoup pour la vision du monde très complète que vous nous avez présentée.
Ma question porte sur votre vision d’un monde multipolaire. Selon vous, quel est le cadre le plus probable que prendra ce monde multipolaire ? S’agira-t-il de trois pôles, avec les États-Unis dans l’hémisphère occidental, la Russie et la Chine dans l’hémisphère oriental, sous un nouveau système de gouvernance mondiale ? Ou bien envisageons-nous, dans le pire des scénarios, un nouveau rideau de fer entre les hémisphères oriental et occidental, avec une guerre froide ?
Vladimir Poutine : Quant à ce nouveau rideau de fer, ce n’est pas nous qui cherchons à l’abattre, mais la communauté occidentale. C’est l’Occident qui fait cela. Les sanctions sont nombreuses : il y en a des milliers et des milliers. Combien de sanctions y a-t-il ? Plusieurs milliers de sanctions contre la Russie. Les rencontres avec des représentants russes sont interdites, et des tentatives sont faites pour isoler la Russie au sein des organisations internationales — tout cela revient à une tentative de faire tomber un « rideau de fer ». Mais cette fois, cela ne vient pas de notre côté, comme ce fut le cas à l’époque soviétique, mais de l’Occident.
Nous savons parfaitement comment s’est terminée la tentative de l’Union soviétique de créer un tel rideau : par un échec. Toute tentative de faire tomber un tel rideau où que ce soit, surtout dans le monde d’aujourd’hui, est vouée à l’échec.
Quant à la manière dont nous envisageons un monde multipolaire, il ne peut être bipolaire, tripolaire ou quadripolaire. Il doit être divers et véritablement multipolaire. Notre monde est, bien sûr, bien plus complexe que la simple existence de deux, voire trois blocs. Il doit tenir compte des intérêts de tous les participants aux relations internationales.
Et, comme nous l’avons dit à de multiples reprises, il existe un principe fondamental : la sécurité des uns ne peut être assurée au détriment de la sécurité des autres. C’est là l’une des pierres angulaires qui, selon nous, doivent sous-tendre le futur ordre mondial. Nous ne pouvons pas encore dire à quoi ressemblera cet ordre, comme je l’ai dit depuis cette même tribune, mais nous devons nous efforcer de chercher des réponses ensemble. À tout le moins, nous devons travailler ensemble pour trouver les fondements de ce futur ordre mondial, et le faire sans aucune condition préalable. Je viens de le dire en répondant à votre collègue italien.
Fiodor Loukianov : Merci. Mohammad Marandi.
Mohammad Marandi : Merci beaucoup, Monsieur le Président. C’est un plaisir et un honneur d’être ici. Je suis Seyed Mohammad Marandi, de l’Université de Téhéran. Je vous suis très reconnaissant d’avoir mentionné le Dr Larijani, qui a été assassiné lors de l’agression contre le peuple iranien. Il a œuvré avec acharnement dans la lutte contre Daech et Al-Qaïda. Il se préoccupait beaucoup du bien-être du peuple palestinien, et il a dirigé la résistance contre l’agression contre notre pays après le martyre de l’ayatollah Khamenei.
Nous défendrons évidemment notre pays, et nous en sortirons victorieux. Nous nous souvenons des enfants de Minab, massacrés le premier jour de la guerre, des enfants de Lamerd, massacrés le premier jour de la guerre, et des innombrables personnes traumatisées par cette agression.
Mais la racine du problème, c’est le génocide en Palestine, parallèlement à l’indépendance du peuple iranien. Ce génocide ne s’arrêtera pas. Chaque jour, nous entendons parler de nouveaux massacres, et la détermination est d’exterminer le peuple palestinien. Et ceux qui s’opposent à cette extermination sont désormais menacés d’extermination eux aussi. Que peut-on faire pour sauver les enfants de Gaza ? Merci.
Vladimir Poutine : C’est là l’une des questions humanitaires les plus aiguës et les plus sensibles ; quant aux tragédies qui se déroulent à Gaza, nous sommes tous pleinement conscients et bien informés de la situation là-bas.
Je n’entrerai pas dans les détails. La position de la Fédération de Russie sur la question palestinienne est bien connue ; elle n’est soumise à aucune considération transitoire ou opportuniste — elle ne l’est pas. Fondamentalement, la question palestinienne, si nous parlons de la possibilité d’un règlement à long terme, doit se fonder sur l’ensemble des résolutions précédemment adoptées par le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale des Nations unies, et la pierre angulaire et le fondement de ce règlement doivent être l’établissement d’un État palestinien à part entière. Voilà tout.
Quant à M. Larijani, j’ai déjà déclaré que, outre toutes les qualifications et appréciations de nature purement juridique que notre ministère des Affaires étrangères a fournies à plusieurs reprises, je considère cela comme une grave erreur. Malgré tout, M. Larijani — que je connaissais personnellement bien — était une personnalité hautement constructive, prête à rechercher des compromis mutuellement acceptables, avant tout, bien sûr, dans l’intérêt du peuple iranien.
Par conséquent, outre, je le répète, toutes les appréciations juridiques, il s’agit sans aucun doute d’une grave erreur, car une personnalité d’une telle envergure est aujourd’hui nécessaire pour rechercher des compromis et des solutions capables d’apporter la paix dans la région du golfe Persique.
Franchement, le monde entier suit de près ces événements et admire le courage, l’héroïsme et la force d’âme du peuple iranien, ainsi que sa profonde réserve, pour ainsi dire, de personnel de haut calibre — tant dans la gouvernance de l’État que dans les forces armées, y compris le CGRI — des personnes prêtes au sacrifice de soi pour l’avenir de leur nation.
Fiodor Loukianov : Merci beaucoup. J’aimerais profiter de cette occasion pour noter que le Club Valdaï a, bien entendu, été profondément choqué par l’assassinat d’Ali Larijani, car nous nous souvenons tous vivement de la manière dont, il y a une dizaine d’années, voire moins, il avait assisté à l’une de nos sessions et, il faut le dire, avait profondément impressionné tout le monde par sa capacité à exposer une position, par son pouvoir de persuasion et par son intelligence.
C’est, bien sûr, une perte véritablement tragique. […]
Taha Özhan : Monsieur le Président, merci. Taha Özhan, Ankara Institute, Turquie.
Habituellement en Turquie, ce n’est pas l’une des définitions, mais lorsque nous observons les politiques américaines envers la Russie, nous disons que la politique américaine est détournée à l’égard de la Russie, principalement par l’Europe et principalement par certains pays. Selon la même logique, nous disons également que la politique américaine au Moyen-Orient est elle aussi détournée depuis des décennies par Israël.
Vous venez de répondre à la question de M. Mohammad Marandi dans le contexte d’Israël et de la Palestine, la question palestinienne. Mais ce à quoi nous sommes désormais parvenus, c’est qu’Israël a attaqué au moins cinq pays, et nous subissons une menace directe de la part d’Israël, provenant des ministres et d’autres personnalités, à l’encontre de la Turquie.
Et nous parlons de bien plus que la question palestinienne en tant que problème israélien. Comment voyez-vous ce problème dans un avenir proche ? Merci.
Vladimir Poutine : Je voudrais vous demander de préciser : faites-vous référence à la question d’Israël ou à la question de la Palestine ? Je n’ai pas tout à fait compris votre question.
Taha Özhan : Je parle du problème israélien.
Vladimir Poutine : En ce qui concerne la question d’Israël, c’est au peuple israélien lui-même d’en décider. Toutes les questions concernant Israël devraient être tranchées par le peuple israélien par le biais du processus électoral démocratique normal. Pour autant que je sache, des élections à la Knesset sont prévues prochainement, et les électeurs israéliens auront vraisemblablement l’occasion d’exprimer leur point de vue sur cette question.
Quant à la question palestinienne, je l’ai déjà dit, et je le répète : elle ne peut être résolue que par l’établissement d’un État palestinien à part entière.
Quant à l’idée selon laquelle la politique des États-Unis envers la Palestine serait dictée par Israël, j’oserais dire que ce n’est guère le cas [Poutine a la même analyse que Nasrallah]. Je suis conscient de la position de la Turquie sur ces questions. Cependant, la direction américaine actuelle se guide avant tout sur ses propres intérêts nationaux. Connaissant le président Trump, je n’en doute pas. La question de savoir qui influence qui, et comment ces intérêts sont pondérés, est une tout autre affaire.
Il en va de même pour l’influence des pays européens sur la politique américaine à l’égard de la Russie. De toute évidence, ce sont des alliés de l’OTAN, donc ils influencent inévitablement, dans une certaine mesure, la position américaine. Mais la direction américaine a sa propre compréhension de la manière dont ces relations devraient être structurées. Donc oui, il y a une influence — presque certainement, et il y en a toujours eu. Mais en fin de compte, les États-Unis se guident sur leurs propres intérêts nationaux, en particulier sous la présidence de Trump.
D’ailleurs, il en va de même pour les relations entre les États-Unis et l’Europe. Il suffit de regarder les décisions que prennent les États-Unis concernant la coopération économique avec l’Europe — des décisions qui, pour le dire avec modération et sans offenser personne, pourraient être qualifiées de pragmatiques. Nous voyons ce qui se passe, et nous le comprenons ; vous savez à quoi je fais allusion. Donc oui, une influence existe certainement, mais les États-Unis se guident avant tout sur leurs propres intérêts.
Auparavant, sous la présidence de Biden, je crois que le gouvernement américain exerçait en réalité une plus grande influence sur la position de l’Europe envers la Russie. Cependant, au fil des événements, la dynamique a fini par prendre une trajectoire qui lui était propre.
Aujourd’hui, de toute évidence, les grands pays européens adoptent une posture bien plus agressive envers la Russie que les États-Unis. Alors que les États-Unis cherchent à mettre fin au conflit, de nombreux pays européens, comme je l’ai mentionné plus tôt, semblent alimenter cette approche agressive. Confrontés à des tendances économiques défavorables chez eux, à une position de plus en plus précaire de leurs classes politiques dirigeantes, et à une opinion publique changeante, ils semblent désormais provoquer la confrontation avec la Russie et attiser de nouvelles crises entre la Russie et l’Europe. Ils agissent ainsi précisément afin de justifier des préparatifs de guerre et de rallier autour d’eux le plus grand nombre possible de soutiens, leur permettant ainsi de se maintenir au pouvoir.
La logique est très simple. Je suis convaincu que cela explique une part importante du raisonnement qui sous-tend la conduite des pays européens envers la Fédération de Russie.
Cependant, je pense qu’il serait exagéré d’affirmer qu’une force extérieure dicte la politique américaine dans tel ou tel domaine.
Fiodor Loukianov : Monsieur le Président, vous avez mentionné les intérêts nationaux. Dans votre discours, vous avez abordé en détail la question de l’intelligence artificielle. Comme nous le savons, elle est progressivement introduite dans de nombreuses sphères de la vie, par exemple dans le domaine militaire, comme vous l’avez mentionné. Une certaine forme d’intelligence artificielle émerge également en politique. Pourrait-elle, à l’avenir proche, formuler les intérêts nationaux de manière plus précise que les êtres humains, en calculant ce dont le pays a besoin sur la base de vastes quantités de données ?
Vladimir Poutine : Vous savez, mes collègues et moi avons discuté de ce sujet hier, et voici la conclusion à laquelle nous sommes parvenus : le potentiel de l’intelligence artificielle est immense. C’est indéniablement un outil qui transformera tous les aspects de la vie humaine dans les années à venir. Et elle se développe si rapidement qu’il est difficile d’en prévoir les conséquences.
Pourtant, les experts estiment le nombre de connexions entre les éléments de connaissance dans l’intelligence artificielle à cinq mille milliards, alors que le nombre de connexions correspondantes dans le cortex cérébral humain — dans le cerveau humain, je le répète — est estimé à environ mille billions. Vous voyez ? Cinq mille milliards d’un côté — dans l’intelligence artificielle — contre mille billions dans le cerveau humain.
En outre, l’intelligence artificielle consomme bien plus d’énergie que le cerveau humain : des dizaines, voire des centaines de fois plus, ou même davantage. Le cerveau humain ne consomme que 20 watts, tandis que l’intelligence artificielle nécessite la construction de centrales nucléaires à proximité, le recours à des centrales hydroélectriques, et ainsi de suite. Le gaz, le pétrole, le fioul — tout est utilisé.
Cependant, l’intelligence artificielle présente ses propres avantages : elle a accès à un vaste corpus de connaissances actives et fournit le résultat souhaité plus rapidement. Par conséquent, l’intelligence artificielle peut et doit être utilisée comme un outil entre les mains de l’homme, du moins pour l’instant. En définitive, les décisions finales doivent appartenir aux humains. Je crois que la combinaison des capacités humaines avec un outil tel que l’intelligence artificielle produira les meilleurs résultats.
Nous devons donc maintenir un dialogue constant avec les personnes qui utiliseront l’intelligence artificielle. Dans le même temps, il serait extrêmement bénéfique d’établir, en temps voulu, des règles régissant l’utilisation de cette technologie, dans l’intérêt de l’humanité tout entière.
Fiodor Loukianov : Utilisez-vous des chatbots ou des réseaux de neurones ?
Vladimir Poutine : J’utilise l’Administration présidentielle, qui fait usage de tout ce que l’humanité a inventé.
Fiodor Loukianov : C’est sans aucun doute une force imparable. Merci.
Richard Sakwa : Richard Sakwa, Université de Kent, Angleterre.
Vous avez mentionné l’Organisation des Nations unies plus tôt, et vous avez également dit que certaines des critiques qui lui sont adressées sont fondées. Mais, en même temps, vous avez évoqué certaines idées de réforme, qui sont bloquées depuis de nombreuses années.
À l’heure actuelle, il y a 54 guerres majeures en cours dans le monde. L’écart entre la capacité des Nations unies à y faire face et le chaos croissant dans le monde semble s’élargir de plus en plus.
N’est-il pas temps maintenant, peut-être, pour les membres permanents du Conseil de sécurité, les membres suppléants et certains autres membres, d’organiser une sorte de démarche, une sorte de congrès ou de conférence extraordinaire des Nations unies, pour débloquer la réforme de l’ONU ?
Nous en parlons depuis longtemps. La multipolarité n’est pas, en tant que telle, la réponse. Il faut un cadre normatif juridique sur lequel le monde se soit accordé. Alors, comment avançons-nous vers une transformation des Nations unies pour améliorer la gouvernance mondiale ?
Merci.
Vladimir Poutine : Nous avons déjà une réponse bien connue à cette question, et malheureusement, je n’ai rien de nouveau à ajouter. La réforme des Nations unies n’est possible que sur la base d’un large consensus. Bien sûr, on pourrait explorer diverses façons d’aborder la question, par exemple en convoquant une conférence, mais cela n’accomplirait pas grand-chose sans d’abord identifier et s’accorder sur les orientations de réforme qui peuvent réellement être mises en œuvre.
J’ai entendu de nombreuses propositions différentes sur cette question. Ce qui importe pour nous, c’est de ne pas perdre de vue l’essentiel. Et qu’est-ce qui est essentiel, aussi étrange que cela puisse paraître ? Premièrement, les membres permanents du Conseil de sécurité ont le droit de veto. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Vous savez, lorsque les fondateurs des Nations unies se sont accordés sur cet arrangement, ils partaient du principe que le veto (aussi archaïque qu’il puisse paraître) contribuerait à empêcher les conflits entre grandes puissances militaires de dégénérer en guerre ouverte. Si un membre exerce son veto, l’action proposée ne peut pas aller de l’avant. Mais le simple fait qu’une action puisse être bloquée crée les conditions d’un modus vivendi. C’est précisément là le point. Et il y a une certaine logique à cela.
Deuxièmement, il existe des mécanismes pour faire appliquer les décisions des Nations unies, y compris par le recours à la force armée. Le point clé est simplement de veiller à ce que de telles décisions soient approuvées et autorisées par le Conseil de sécurité de l’ONU, plutôt que d’être prises unilatéralement par un pays ou un groupe de pays, comme ce fut le cas pour la Serbie et la Yougoslavie. Ce qui est requis, c’est de veiller au respect [de ces principes].
Pourquoi donc tout le monde — pardonnez-moi l’expression — a-t-il bafoué ces principes de l’ONU ? Parce que personne ne voulait écouter la position de la Russie. Ils n’ont même pas porté la question devant les Nations unies pour en discuter, car ils savaient que la Russie opposerait son veto à toute décision de ce type concernant la Serbie. Ils ont donc choisi d’agir en contournant la Russie. Mais il ne doit pas y avoir de contournement les uns des autres. Tout effort doit être fait, aussi difficile que cela puisse être, pour trouver ensemble des solutions.
Dans le même temps, comme je l’ai déjà dit, certains aspects des mécanismes décisionnels de l’ONU paraissent effectivement archaïques. Avant tout, il doit y avoir une représentation adéquate des pays qui composent la majorité de la population mondiale — je fais référence à l’Inde, aux pays africains, et à d’autres. C’est évident. L’Inde a une population de 1,5 milliard d’habitants et une économie en croissance rapide. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous devons donc travailler ensemble pour trouver des solutions à ces questions. […]
Roger Koppel : Merci beaucoup, Monsieur le Président. Je suis Roger Koppel, de Suisse, propriétaire et rédacteur en chef de la Weltwoche, le journal suisse le plus neutre.
J’ai été très heureux de vos propos sur Egon Bahr. J’ai eu le privilège de l’inviter à Zurich il y a plusieurs années, et nous avons discuté de l’idée de l’Allemagne comme pont entre l’Est et l’Ouest.
Ma question est la suivante : premièrement, comment voyez-vous la Suisse en ce moment ? Pourquoi avez-vous puni l’une de nos grandes entreprises, Nestlé, qui a résisté à de nombreux appels en Europe à se retirer de Russie, mais qui est néanmoins restée ici malgré les critiques ?
Et quel est votre conseil général aux petits pays pour survivre dans ce monde très difficile des grandes puissances en concurrence ? Et pour conclure, merci beaucoup pour la grande contribution de la Russie en 1815, au Congrès de Vienne, à l’établissement de la neutralité de la Suisse. Merci beaucoup.
Vladimir Poutine : Vous savez, concernant Nestlé, en réalité nous ne punissons personne ; nous répondons simplement à des actions prises contre nous. Je crois — bien que je ne me souvienne pas des détails précis pour l’instant — que c’est tout ce qu’il y a à en dire. Certaines décisions ont été prises à l’égard de la Fédération de Russie, et la Fédération de Russie y a répondu en conséquence ; il n’y a rien de plus. Nous n’attaquons personne, et nous ne prenons rien à personne.
Quant à... d’ailleurs, je serais intéressé d’entendre votre appréciation — puisque vous avez mentionné avoir invité Egon Bahr — votre appréciation de cette personnalité politique. Si vous pouviez simplement dire quelques mots à son sujet, je vous en serais reconnaissant. Je ne l’ai jamais rencontré personnellement.
Roger Koppel : C’était une personnalité extrêmement impressionnante. Nous nous sommes rencontrés au siège du Parti social-démocrate à Berlin. Et je veux dire, il avait cette vision selon laquelle, après deux terribles guerres mondiales, l’Allemagne, qui avait mené une politique orientée vers l’Ouest après la Seconde Guerre mondiale, devait aussi tendre les bras vers l’Est.
Et c’était le réaliste ultime. Je veux dire, il n’était pas plongé dans ce moralisme, ou ce qu’on pourrait appeler l’impérialisme moral, qui est aujourd’hui si omniprésent en Europe. Et j’étais simplement impressionné. C’était quelqu’un de très drôle, plein d’esprit, d’humour et de sagesse pratique. Et sa vision était que l’Europe, ce cimetière d’anciens empires, pourrait devenir un continent de paix et de connectivité, et rapprocher, vous savez, ces deux grands pays, les États-Unis et la Russie.
Et j’espère que la Suisse pourrait elle aussi jouer un rôle dans la réalisation de la vision du grand Egon Bahr. Mais je pense que c’est un très bon point de départ que vous avez mentionné ici, Monsieur le Président. Nous devrions oser pratiquer davantage l’esprit d’Egon Bahr, et je vous soutiens dans toutes les tentatives visant à faire revivre Egon Bahr, en particulier en Allemagne. Ils ont besoin, je pense, d’un peu d’aide et d’un peu plus d’éducation pour se souvenir d’Egon Bahr.
Merci beaucoup.
Vladimir Poutine : Merci beaucoup pour cette appréciation. Cela ne fait que renforcer l’opinion que j’avais déjà de lui — une opinion fondée, comme je l’ai mentionné plus tôt, uniquement sur les documents d’archives que j’ai lus.
Vous avez également soulevé un autre point très important — à propos de l’impérialisme moral et de l’Europe comme cimetière d’empires. C’est peut-être pour cela que tant de gens en Europe veulent achever l’Empire russe, qui a cessé d’exister il y a longtemps ? Mais apparemment, ils n’en sont pas conscients. Je veux que tout le monde le sache.
Maintenant, quant aux petits pays — et à la Suisse en particulier — et aux conseils qu’on pourrait leur donner : vous savez, je ne suis pas vraiment du genre à donner des conseils. Après tout, ce n’est pas la taille d’un pays qui compte, mais ceux qui le gouvernent et prennent les décisions. Ce qui compte, c’est la responsabilité avec laquelle ils servent les intérêts de leur propre peuple, et leur capacité à mener une politique indépendante et souveraine. Regardez comment, sous la pression extérieure, la Suisse a été dépouillée de l’un de ses principaux atouts dans le système financier mondial — le secret bancaire a, pour l’essentiel, été aboli. Et c’est ainsi que la Suisse a cessé d’être un pôle attractif du système bancaire mondial.
Ou peut-être faites-vous référence à la neutralité — nous saluons certainement la neutralité. Mais si c’est le cas, la Suisse aurait dû s’abstenir entièrement d’imposer des sanctions contre la Russie. C’est ce qu’implique le statut neutre — pas seulement en paroles, mais en actes. Pourquoi la Suisse a-t-elle fait cela ? Qu’y a-t-elle gagné ? Rien du tout. Rien ; elle y a simplement perdu son statut — c’est tout.
Par conséquent, ce n’est pas simplement un conseil, mais un appel à l’action : battez-vous pour votre souveraineté, votre indépendance et votre véritable neutralité. Il me semble que tous ceux qui défendent une telle neutralité authentique ont tout à y gagner. Il en va de même pour les pays qui peuvent tirer parti de la position véritablement neutre de certains États, en les utilisant comme plateformes pour rechercher des accords et régler des conflits internationaux et interétatiques aigus.
Fiodor Loukianov : Le statut neutre de l’Ukraine demeure-t-il l’un de nos objectifs ?
Vladimir Poutine : Oui, car lorsqu’elle a accédé à l’indépendance, l’Ukraine a adopté une déclaration — je voudrais le rappeler à tous, car c’est sur la base de cette déclaration qu’elle est devenue indépendante. La déclaration stipule que l’Ukraine est un État neutre. Dès le départ — dès les premiers pas de la construction de l’espace post-soviétique et de la nouvelle Russie, nous avons toujours tenu pour acquis que l’Ukraine était un État neutre. Mais ensuite, tout à coup, ils ont inscrit l’objectif d’adhésion à l’OTAN dans leur constitution. C’est là une tout autre affaire, notamment pour la sécurité de la Fédération de Russie. Et c’est également l’une des raisons du conflit qui se poursuit encore aujourd’hui.
D’ailleurs, la situation le long de la ligne de contact évolue rapidement. Au cours du seul mois de septembre, la Russie a placé sous son contrôle 1 301 kilomètres carrés. C’est deux fois et demie plus que lors des mois précédents. Et le rythme de l’avancée des troupes s’accélère.
Bien sûr, nous souhaiterions mettre fin à cela le plus rapidement possible. Par le biais de négociations de paix, précisément. Il faut cesser d’accuser la Russie de ne pas vouloir de ces pourparlers. Des décisions responsables doivent au contraire être prises, fondées sur les réalités du terrain — tant au sein même de l’Ukraine que de la part de ses sponsors occidentaux, principalement en Europe aujourd’hui. […]
Rick Sanchez : Merci, Monsieur le Président. Ce pour quoi je veux vraiment vous remercier, c’est quelque chose pour lequel vous n’êtes pas assez reconnu : le fait que vous me donniez la parole, à moi, journaliste américain, même si je travaille actuellement en Russie. Mais vous ne faites pas que me donner la parole ; je vous ai vu interroger des journalistes de la BBC et de CNN, où je travaillais auparavant.
Et je souhaiterais simplement que certains autres dirigeants des pays occidentaux fassent de même et donnent également la parole, par exemple, à des collègues russes qui sont journalistes aux États-Unis et qui sont exclus de ces conférences de presse. Alors, bravo à vous, Monsieur. Je respecte le fait que vous fassiez cela plus que la plupart des dirigeants ne le font ailleurs dans le monde, et pourtant vous récoltez les critiques.
Mais voici ma question, et c’est quelque chose dont vous venez de parler il y a un instant et qui m’intrigue. Vous avez parlé de Minsk ; vous étiez prêt à conclure un accord. Vous avez parlé d’Istanbul ; vous étiez prêt à conclure un accord. Nous avons parlé d’Anchorage ; vous aviez, je crois, un accord ou un compromis que vous étiez pratiquement prêt à accepter.
Et dans tous ces cas, il semble que vous ayez été éconduit. À l’époque, on pouvait soutenir que la guerre ou le conflit en Ukraine était une situation d’égalité ou d’impasse, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, en revanche, la situation en Ukraine est très différente. Comme vous venez de l’expliquer, 2,5 fois plus de territoire est gagné que lors des mois précédents. La plupart des experts militaires — pas Vladimir Poutine, mais la plupart des experts militaires — disent qu’en ce moment la Russie est en train de gagner la guerre.
Donc, ma question est en somme la suivante, et elle me vient tout simplement à l’esprit : étant donné ce scénario, étant donné le nombre de fois, Monsieur, où vous avez été éconduit, et étant donné ce qui se passe actuellement dans ce conflit, pourquoi devriez-vous négocier ?
Vladimir Poutine : Après une question comme celle-là, on pourrait presque se dispenser d’y répondre. (Rires.) Cela découle d’une certaine naïveté excessive, traditionnelle dans la politique russe — et d’un certain optimisme quant à l’avenir.
Mais sérieusement, regardez... D’ailleurs, vous avez mentionné que CNN vous donne toujours l’occasion de poser des questions. Il me semble que les choses ont changé aux États-Unis ; CNN n’offre plus vraiment ces opportunités — du moins, c’est ce qu’il me semble. Eh bien, ce n’est pas notre affaire ; c’est la vôtre. Nous n’intervenons pas.
Quant aux accords de Minsk, ils étaient difficiles pour nos partenaires et pour l’Ukraine, c’est vrai — c’est un fait. Je n’entrerai pas dans les détails pour l’instant, mais je vais énoncer l’essentiel. Ce que certaines dispositions disaient en substance, c’est que si l’Ukraine devait adhérer à l’OTAN, le sud-est du pays aurait le droit de faire sécession. C’est un résumé très sommaire, mais c’était là l’essentiel. Il y avait l’article 9, et ainsi de suite — je n’entrerai pas dans ces détails maintenant ; cela prendrait trop de temps. Mais de toute évidence, ni la direction ukrainienne, qui a finalement accédé au pouvoir à la suite d’un coup d’État, ni leurs sponsors occidentaux n’appréciaient cela. Et ainsi, ils ont effectivement jeté aux orties les accords de Minsk.
De surcroît, des dirigeants politiques européens de premier plan ont déclaré ouvertement qu’ils n’avaient jamais eu l’intention de mettre en œuvre les accords de Minsk. Cela dit, je pense que certains d’entre eux — même si Mme Merkel a dit « nous n’avions pas l’intention de le faire » — espéraient réellement qu’un règlement pacifique pourrait être trouvé. Je n’entrerai pas dans les détails maintenant ; cela n’a pas d’importance. L’important, c’est que personne ne les a réellement mis en œuvre.
Nous sommes parvenus à un accord à Istanbul — c’est vraiment le cas. Et j’affirme cela comme un fait, pas comme quelque chose que j’aurais inventé. La signature du chef de l’équipe de négociation ukrainienne figure bel et bien là — il a paraphé ces accords. Cela signifie que, dans l’ensemble, l’Ukraine en était satisfaite. Il restait d’autres détails à discuter, mais le fait qu’il les ait paraphés implique une acceptation générale. Après tout, il n’a pas agi de sa propre initiative ; il l’a certainement fait avec l’accord et l’approbation du chef du régime. Pourtant, ils ont abandonné cette voie à l’insistance de leurs partenaires occidentaux. Plus tard, ce même responsable, qui avait dirigé l’équipe de négociation à Istanbul, a déclaré très explicitement lors d’une conférence de presse : « Johnson, l’ancien Premier ministre britannique, est venu et nous en a dissuadés. » Donc, il les en a dissuadés. De plus, il a dit que « si nous avions accepté à l’époque, la guerre serait déjà terminée aujourd’hui ».
Maintenant, Anchorage. Certaines propositions nous ont été faites, et j’ai dit que nous devions les examiner. Je suis venu à Anchorage et j’ai dit que nous étions prêts à accepter les propositions des États-Unis. Il ne s’agissait pas de nos propositions discutées à Anchorage, mais de celles des États-Unis. Et j’y suis venu pour dire que nous les accepterions. Mais cette fois-là, la partie américaine a dit vouloir réfléchir. De toute évidence, la question est sérieuse, donc nous ne les avons pas poussés.
En ce qui concerne votre question, je vais dire quelque chose de très délicat, que je crois n’avoir jamais dit publiquement auparavant. Nous entendons des choses comme : « Vous êtes en train de gagner cette guerre ; vous avez fait ceci et cela. N’est-ce pas suffisant ? » Il ne s’agit même pas d’un morceau de terre. Environ 11 % du territoire reste sous le contrôle de l’Ukraine dans la République populaire de Donetsk. Ce que je vais dire ensuite est important. Les plus hauts responsables ukrainiens affirment qu’ils seront en mesure de tenir ces 11 % restants de la RPD pendant un an et demi. L’Europe affirme que l’Ukraine sera en mesure de les tenir pendant deux ans. Nous pensons qu’ils les céderont bien plus tôt, compte tenu du rythme de progression de nos troupes, que je viens de mentionner — elles avancent plus vite, je tiens à le souligner. Voici une question : si ces territoires sont inévitablement destinés à être perdus, y a-t-il un quelconque intérêt à s’y accrocher — et à sacrifier des gens, leur sécurité et leur vie ?
On nous dit : « Vous êtes déjà en train de gagner, n’en avez-vous pas assez ? » Il ne s’agit pas d’un morceau de territoire. Il s’agit de personnes. Le fait est que nous devons créer les conditions non seulement de la paix, mais d’une paix durable pour de nombreuses années. Nous avons besoin de garanties de sécurité, non seulement pour la partie sur laquelle nous nous accordons — il existe de nombreuses propositions, y compris celles du président Trump, et certaines décisions difficiles pour nous. Mais dans l’ensemble, nous comprenons que nous allons dans la bonne direction.
Si l’autre partie et ses sponsors occidentaux — dont elle détourne constamment l’argent, comme tout le monde le sait désormais, et qu’ils tolèrent pourtant, afin de faire combattre l’Ukraine contre nous — acceptent des conditions qui sont également acceptables pour la Russie, alors il vaudrait mieux mettre fin à cette situation, prévenir toute nouvelle perte des deux côtés, et passer à des accords humanitaires concernant la langue russe et d’autres questions, telles que le traitement réservé à l’Église orthodoxe.
La communauté internationale garde le silence pendant que des choses épouvantables se produisent au sein de cette Église : le clergé est assassiné, des gens sont chassés des églises, et les églises sont saisies. Mais c’est le silence, comme si de rien n’était. Pourquoi ? Parce que cette situation est également exploitée par les sponsors occidentaux — les Européens, en l’occurrence — pour régler, de manière définitive, la question de l’arrachement des territoires et des populations à la Russie, et créer des conditions qui rendraient impossible, à l’avenir, une coexistence pacifique entre nous.
Tous ces éléments doivent être exclus, et nous sommes prêts à entamer ces pourparlers et à les conclure aussi rapidement que possible, mais — cela va sans dire — selon des termes acceptables pour la Fédération de Russie et pour le peuple russe.
Mais il semble que l’autre partie n’ait tout simplement aucun intérêt à suspendre les hostilités. Ils nous ont bien envoyé une proposition provisoire de reprise. Ce n’est pas nous qui avons suspendu les pourparlers, mais la partie ukrainienne. Récemment, compte tenu de la situation sur le champ de bataille, ils nous ont envoyé une demande provisoire de reprise des négociations. Nous avons dit d’accord, après les élections à la Douma d’État. Les élections ont lieu le 20 septembre. Le 21, nous sommes prêts à entamer les pourparlers.
Et qu’ont-ils fait ? Ils ne tiendront pas leurs propres élections, et ils ne nous laisseront pas tenir les nôtres — ils ont essayé de les saboter : les 19 et 20 septembre, ils ont tenté de percer la défense antiaérienne de Moscou. Ils ont lancé plus de 1 600 drones en direction de Moscou, frappant continuellement des bureaux de vote dans d’autres régions russes. Six personnes ont été tuées pendant la campagne électorale et à cause des frappes incessantes de l’Ukraine contre nos bureaux de vote — il s’agissait de membres de commissions électorales, dont le président d’une commission électorale. Leurs domiciles ont été ciblés spécifiquement. Sans même parler du nombre de blessés. Et pourtant, malgré la menace, nos concitoyens ont fait la queue pour voter.
Je pense qu’il s’agit là d’une nouvelle erreur de calcul de la part de ceux qui ont permis que cette guerre ait lieu. Ils pensaient que notre société s’effondrerait, que notre économie s’écroulerait, que notre système financier serait anéanti ; mais le résultat les a surpris. Ils ne s’attendaient pas à ce degré de cohésion et de courage de la part de la société russe, ni à la stabilité du système financier et de l’économie de la Russie.
N’importe qui peut se tromper, mais il faut être un imbécile pour s’obstiner. S’ils voient qu’ils se trompent, ils devraient en quelque sorte changer d’approche.
Nous sommes prêts pour des pourparlers de paix, mais, encore une fois, en tenant dûment compte des intérêts nationaux de la Russie et du peuple russe.
Fiodor Loukianov : Monsieur le Président, et si nous commettons une erreur, sommes-nous prêts à changer d’approche ?
Vladimir Poutine : Oui, et nous le faisons, assurément. Je vous ai dit que la partie américaine avait proposé une issue à cette crise. Dans un premier temps, nous avons dit non, il faut que nous y réfléchissions. Puis je suis venu à Anchorage et j’ai changé de position. J’ai dit que j’étais d’accord. Donc, oui, nous la changeons.
Fiodor Loukianov : Monsieur le Président, nous travaillons ici depuis plus de trois heures. Comment vous sentez-vous ?
Vladimir Poutine : Je dirais qu’il est temps de rentrer à la maison. (Rires.)
Fiodor Loukianov : Je vois.
Si vous le permettez, je voudrais vous poser une dernière question.
Vous l’avez mentionné dans vos propos, et cela est revenu plus d’une fois dans notre conversation — le sujet des territoires historiques et le rôle de l’histoire en général. Vous en parlez souvent, à la fois avec vos homologues étrangers et ici, en Russie également.
L’histoire est un vaste univers où, pour l’essentiel, on peut trouver n’importe quoi, même à propos d’un seul pays en particulier. S’en remettre à elle est un terrain glissant, car parfois c’est une chose, parfois une autre ; tel point s’applique à une chose, d’autres à une autre. Pourtant, malheureusement, il pourrait fort bien y avoir davantage de conflits semblables à celui de l’Ukraine, pas seulement un ou deux. Vous suggérez de changer d’approches. Peut-être cette approche-là aussi nécessite-t-elle un ajustement ? Devrions-nous éviter d’invoquer l’histoire pour chaque question politique litigieuse ?
Vladimir Poutine : Il ne s’agit pas d’histoire. Il s’agit avant tout du présent, bien sûr. Et lorsque je — ou que nous — relions les événements actuels à l’histoire, cela compte, bien sûr. Mais les développements présents sont plus importants. C’est pourquoi j’ai parlé de la persécution de l’Église en Ukraine, et de l’interdiction de la langue russe là-bas — quelque chose d’inouï partout ailleurs dans le monde. Les Russes, qui ont développé ce territoire, y compris la région de la mer Noire, y sont désignés comme une ethnie non titulaire. C’est cela qui nous préoccupe ; c’est là que nous nous situons.
Et si des événements historiques ont façonné la situation actuelle d’une manière qui exige une réponse de notre part, nous nous remémorons naturellement le passé et la manière dont il s’est formé. Mais notre préoccupation première est ce qui se passe aujourd’hui — et, surtout, ce qui arrive aux gens.
Fiodor Loukianov : Monsieur le Président, le Club Valdaï jouit certainement de l’incroyable privilège de vous rencontrer régulièrement, non seulement pour connaître vos vues à un moment donné, mais aussi pour observer, à travers elles, l’histoire qui se façonne autour de nous. Nous vous en sommes très reconnaissants et espérons que cette tradition se poursuivra. Merci beaucoup.
Vladimir Poutine : Pour ma part, je voudrais remercier le modérateur — Fiodor, merci beaucoup — ainsi que tous nos collègues qui, malgré les défis de l’époque actuelle, continuent de porter un intérêt aux événements qui se déroulent au sein de notre pays et autour de lui.
J’espère que nos discussions ont un sens. Ce que nous discutons ici est entendu non seulement dans notre pays ou le vôtre, mais aussi dans d’autres nations, en particulier celles qui influencent le cours des événements d’une manière ou d’une autre.
Je voudrais également adresser des remerciements particuliers à tous ceux présents dans cette salle. Pourquoi ? Parce que les personnes ici présentes sont, pour la plupart, des experts intéressés par notre pays — par la Russie. Nous trouvons cela particulièrement gratifiant ; c’est un privilège particulier pour nous. C’est merveilleux que vous soyez ici, et merci beaucoup pour votre intérêt envers la Russie. Nous restons toujours à votre disposition et prêts à discuter ; nous espérons que cet intérêt ne faiblira pas, mais ne fera au contraire que se renforcer. Permettez-moi de vous souhaiter beaucoup de succès.
Merci beaucoup.
Déclaration de l’ambassade de Russie en Irlande
Source : X, 29 septembre 2026
Traduction : lecridespeuples.substack.com
Il a beaucoup été question, ces derniers temps, dans les milieux politiques européens, du fait que la Russie planifierait en quelque sorte de lancer une invasion militaire de l’Europe, d’intensifier sa prétendue campagne hybride contre les pays européens, ou les deux. Le slogan de la « menace russe » est recyclé quotidiennement dans les médias occidentaux. Le but est clair : justifier la hausse des dépenses de défense, la militarisation générale de l’Europe, ainsi que promouvoir une aide financière, militaire et politique accrue au régime de Kiev, que l’on dépeint comme « le rempart contre l’agression russe ».
Les gouvernements actuels en Europe voudraient que chacun croie qu’ils sont les victimes de la prétendue hostilité de la Russie ou les objets d’une « invasion russe » imminente. Rien ne permet d’étayer une telle affirmation. La position de Moscou sur la situation sécuritaire en Europe a toujours été constante et a été confirmée une fois de plus par le président Poutine le 25 septembre : nous n’avons ni plans, ni raisons et, surtout, aucun véritable motif d’aggraver la situation avec l’Europe.
Déclaration en question de Poutine le 25 septembre
Source : en.kremlin.ru
Traduction : lecridespeuples.substack.com
Question : Malheureusement, nous nous sommes habitués à la vague de russophobie en provenance d’Europe. L’autre jour, le ministre estonien de la Défense Martin Herem a déclaré qu’ils tueraient tout Russe qui franchirait la frontière et – écoutez bien ! – que si les Russes n’attaquent pas les premiers, il vaut mieux que les Estoniens le fassent. C’est de la folie. Mais ces propos ont été tenus par le ministre de la Défense d’un pays voisin, un État membre de l’OTAN. Comment devrions-nous réagir à cela ?
Vladimir Poutine : C’est assurément une provocation et une tentative délibérée de la part de pays européens d’aggraver la situation. Beaucoup en Europe disent qu’ils s’attendent à une attaque de la Fédération de Russie et qu’ils doivent donc se préparer aux hostilités, à une guerre avec la Russie.
Je tiens à souligner une fois de plus que nous ne nous préparons pas à des hostilités avec l’Europe. Nous n’avons pas de tels plans, aucune raison et, surtout, aucun véritable motif d’aggraver la situation avec l’Europe, quoi qu’on dise, y compris dans les pays baltes.
Nous savons que les droits des russophones y sont violés, mais nous savons comment réagir à cela, et nous avons élaboré une certaine approche en la matière. Nous répondons dans la sphère humanitaire, sur la base du droit international. L’idée de « non-citoyenneté » a été inventée dans les pays baltes. Il ne s’agit pas de citoyens, d’étrangers ou de personnes ayant la double nationalité, mais de « non-citoyens ». C’est absurde. Pourtant, cette absurdité est devenue un fait de la vie internationale au fil des années.
Nous continuerons à lutter pour les droits de nos compatriotes, mais nous le ferons conformément au droit international. Nous n’avons jamais eu l’intention d’utiliser, n’avons jamais utilisé et n’utiliserons jamais d’autres instruments.
Il n’y a qu’une seule explication aux tentatives de certains cercles agressifs d’aggraver la situation : ils veulent continuer à utiliser l’Ukraine et les Ukrainiens comme chair à canon et comme instrument dans la lutte contre la Russie, cherchant à empêcher notre développement ultérieur, à l’entraver, à freiner l’avancée de la Russie.
Pour pouvoir continuer à investir dans ce comportement absolument agressif et pour expliquer à leurs citoyens pourquoi ils le font, ils s’efforcent de duper les citoyens des pays européens avec l’idée que la Russie projetterait prétendument d’attaquer quelqu’un. C’est complètement absurde, tout comme les élucubrations de cette personne sur… Qu’a-t-il dit qu’ils feraient ?
Journaliste : Il a dit qu’ils devraient eux-mêmes attaquer et qu’ils tueront tous les Russes.
Vladimir Poutine : C’est ce que nous décrivons en Russie par l’expression « Le cirque est parti, mais les clowns sont restés. » C’est de la clownerie politique.
Je crois que la population de l’Estonie est de 1,3 million d’habitants ou un peu plus. L’armée russe à elle seule, sans parler de la population de la Fédération de Russie, s’élève à 1,535 million. La population de l’Estonie est de 1,3 million, bébés et personnes âgées compris. Il est clair que c’est complètement absurde. Malheureusement, c’est le genre de gens auxquels nous avons affaire dans l’Europe occidentale d’aujourd’hui.
Il convient d’y voir un signal de retenue et de patience de la part de la Russie, compte tenu du niveau de la menace réelle pesant sur sa sécurité nationale de la part de l’Occident, avec l’augmentation marquée et substantielle de l’activité militaire de l’OTAN et de l’UE le long de toute la frontière occidentale de la Russie. Rien que ces derniers mois, de juin à septembre 2026, il y a eu des exercices militaires de l’OTAN presque incessants, aux scénarios antirusses, en Pologne, en Lettonie, en Lituanie, en Norvège, en Finlande, ainsi qu’en mer Baltique. La Finlande et les États baltes, outre le fait d’être membres de l’OTAN intégrés à la planification nucléaire de l’Alliance, ont soit rejoint, soit prévoient de rejoindre l’initiative du président Macron de France dite de « dissuasion avancée », qui prévoit le déploiement d’armes nucléaires françaises sur leur territoire (c’est-à-dire aux portes de la Russie). Parmi tout cela, l’exercice militaire conjoint lituanien, polonais et français « Sanglier Vaillant 2026 » se distingue comme visant spécifiquement l’enclave russe de Kaliningrad, sur la côte de la mer Baltique. Selon certaines informations, l’OTAN prépare un blocus aérien et naval de Kaliningrad et de la région de Kaliningrad.
Ce n’est pas de la fiction, mais un sujet de grave préoccupation pour la Russie. L’élite politique européenne, irresponsable et à courte vue, joue à un jeu dangereux. Comme l’a dit récemment le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, si l’Occident nous attaque, nous répondrons et ce sera une guerre complètement différente et très brève. Qu’il n’y ait aucune erreur : la Russie serait prête à utiliser tout son arsenal, y compris les armes nucléaires, pour défendre son territoire si les pays de l’OTAN tentent d’isoler la région de Kaliningrad du reste du pays. Dans un tel scénario, le risque de confrontation armée est élevé, avec la probabilité que la Russie recoure à des frappes préventives contre des centres de décision dans les pays de l’Alliance dès les premiers stades du conflit.
C’est une question de la plus extrême gravité, et l’Europe doit la traiter comme telle.
Réponse de la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, à une question des médias concernant la possibilité d’une frappe nucléaire contre des pays de l’OTAN en cas de tentative de blocus de Kaliningrad
Source : Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, 30 septembre 2026
Traduction : lecridespeuples.substack.com
Question : La déclaration publiée par l’ambassade de Russie en Irlande, qui évoquait la possibilité d’une frappe nucléaire contre les pays de l’OTAN s’ils tentent de bloquer Kaliningrad, constitue-t-elle la position officielle du ministère russe des Affaires étrangères ? Qu’est-ce qui a exactement provoqué cette déclaration en septembre 2026 ?
Maria Zakharova : L’hystérie russophobe des cercles occidentaux revanchards a atteint son paroxysme. Plusieurs têtes brûlées poussent systématiquement l’Europe vers un conflit potentiel et la préparent à une escalade des tensions. On effraie les Européens ordinaires avec des scénarios apocalyptiques et des « menaces hybrides » qui viendraient prétendument de Russie.
Ils se sont engagés sur la voie de la militarisation totale. Ils renforcent leurs forces armées, et les dépenses de défense des pays de l’OTAN limitrophes de la Russie ont atteint un niveau sans précédent. Le bloc étend son infrastructure militaire, construit rapidement des entreprises militaires et intègre des innovations civiles et des technologies à double usage dans ses défenses. L’Europe a rapidement lancé des installations de production de drones. Les membres de l’Alliance mènent des exercices militaires agressifs à proximité immédiate de nos frontières, s’entraînant à mettre en œuvre des scénarios offensifs contre notre pays, y compris le blocus potentiel de la région de Kaliningrad et des ports russes de la mer Baltique, ainsi que l’envoi de troupes alliées par le couloir de Suwalki. Ils ont développé une interaction étroite avec l’Ukraine afin de tirer les enseignements de son expérience de la guerre active contre les forces armées de Russie. Plusieurs dirigeants européens se sont permis de parler publiquement de leurs capacités à « raser les défenses antiaériennes et les bases de missiles russes [dans la région de Kaliningrad] ». Certains pays de l’UE limitrophes de la Russie affichent leur disposition à autoriser le déploiement d’armes nucléaires sur leur territoire et apportent les modifications correspondantes à leurs législations nationales.
Ministre lituanien des Affaires étrangères, Kęstutis Budrys (18 mai 2026) :
« Nous devons montrer aux Russes que nous sommes capables de pénétrer dans leur petite forteresse qu’ils ont construite à Kaliningrad. Si nécessaire, l’OTAN dispose des moyens nécessaires pour réduire à néant les systèmes de défense aérienne et les bases de missiles russes qui s’y trouvent. »
Commandant de l’armée de l’air allemande, Lieutenant-général Holger Neumann (15 juin 2026)
« L’Allemagne est prête à combattre dès ce soir contre la Russie… Nous défendrons chaque centimètre de notre territoire [l’OTAN]… Nous engagerons tous les moyens dont nous disposons en Allemagne, au sein de l’armée de l’air, mais aussi dans le cadre de l’OTAN, pour défendre notre pays, nos valeurs, notre population et notre alliance. » [Le général a expressément mentionné Kaliningrad, Saint-Pétersbourg, la péninsule de Kola et la mer Noire comme zones d’intervention potentielle]
Ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, (12-13 septembre 2026) :
« Si la Russie nous attaquait et que nous enlevions les gants, je pense que nous vaincrions la Russie assez rapidement. Nous avons une supériorité écrasante sur la Russie en matière de puissance aérienne. […] Même sans les États-Unis, c’est encore écrasant […]. Mais si les Ukrainiens ont mis hors service la moitié de la capacité de raffinage russe en six mois, nous pourrions le faire en six semaines et éliminer l’autre moitié. »
D’un côté, cette politique irresponsable permet à certains d’accélérer leur carrière politique et d’accéder aux budgets de l’UE. De l’autre, il semble que les stratèges européens maladroits en soient venus à la conclusion que le seul moyen d’effacer les conséquences de leurs échecs monumentaux est la guerre.
Le ministre des Affaires étrangères de la Pologne, Radoslaw Sikorski, rêve d’infliger une défaite militaire à la Russie. Le ministre de la Défense d’Estonie parle publiquement des avantages d’une guerre « préventive » contre notre pays. Ces responsables politiques, et d’autres, estiment qu’une telle guerre ne serait menée qu’avec des moyens où l’OTAN détient un avantage. Ces fonctionnaires devraient être ramenés à la réalité. Nous espérons que nos avertissements seront entendus de ceux à qui ils sont destinés.
Comme l’a dit le président Vladimir Poutine, notre pays ne menace pas et n’a pas l’intention de menacer les pays européens. Cependant, il ne doit subsister aucun doute que la Russie dispose des capacités nécessaires pour prévenir toute agression et infliger une défaite à tout agresseur. Si l’Europe attaque la Russie, ce sera une guerre d’un tout autre genre – une guerre très courte.
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