• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > Sagesse et errances de Yuval Noah Harari

Sagesse et errances de Yuval Noah Harari

Écrire une macro-histoire est une exercice intellectuel périlleux. Les axes d’interprétation qui la sous-tendent doivent faire sens, c’est-à-dire allier haut niveau d’abstraction et pertinence explicative. En s’éloignant des faits pour élaborer une vue générale, on risque à chaque instant d’écarter un faisceau de données décisives, qui, remises en lumière, abattront d’un coup tout l’édifice conceptuel ainsi élaboré.

Peu réussissent à ces synthèses, et le cimetière des pilons oubliés est plein de ces tentatives avortées d’établir une histoire générale du monde. Tel est le coup de maître de Yuval Noah Harari dans Sapiens : une brève histoire de l’humanité (Albin Michel, 2015), d’avoir su englober plusieurs dizaines millénaires de vie humaine, dans une narration qui s’écrit en quelques centaines de pages, et qui semble assez robuste sur le plan scientifique.

L’idée directrice de l’ouvrage est que l’histoire a d’abord été celle de la matière (décrite par la physique et la chimie), puis de la vie (décrite par la biologie, dans le cadre de la théorie générale de l’évolution), puis d’une espèce parmi les vivants, homo sapiens (décrite par l’histoire proprement dite), le tout étant pris dans une accélération qui fait que les changements du niveau ultérieur outrepassent le rythme de ceux du niveau antérieur.

Quant à l’histoire d’homo sapiens, elle est marquée par trois inflexions majeures : la révolution cognitive, qui conduit l’espèce à faire disparaître la majorité des grandes mammifères de la planète, Néandertal compris ; la révolution agricole, qui a permis un accroissement sans précédent de la population humaine, mais au détriment de la qualité de vie de la majorité d’entre elle, et en re-façonnant à son usage une large part du vivant ; puis la révolution scientifique, qui a unifié le monde sous la double houlette de l’impérialisme et du capitalisme. Le tableau qui en résulte est à la fois celui d’une espèce très prédatrice, mais aussi ingénieuse et évolutive. Avec une question finale fort juste et cruciale aujourd’hui : « Que voulons-nous vouloir ? » Car en effet la connaissance historique est une porte majeure pour entrer dans le questionnement éthique. Mais si l’histoire fournit une matière précieuse à la morale, cette dernière ressortit d’autres outils, d’autres méthodes pour façonner ses réponses.

Cependant, à travailler à grands traits, le livre pèche parfois par inexactitude, et on y trouve quelques paralogismes, généralement dus à un parti-pris individualiste radical, mais qui n’atteignent pas au cœur du raisonnement. Par exemple, parler de « mythe » et d’« ordre imaginaire » pour désigner les faits sociaux est choix sémantique contestable, car il insinue une irréalité alors qu’il s’agit de choses observables. Ou encore, pour expliquer la prévalence du patriarcat, plutôt que d’errer dans des explications douteuses sur la compétition entre hommes et femmes, il aurait été plus simple et plus cohérent de penser la compétition entre sociétés patriarcales et sociétés matriarcales. Et cette affirmation : « Il y a six millions d’années, une même femelles eut deux filles : l’une qui est l’ancêtre de tous les chimpanzés ; l’autre qui est notre grand-mère » (p. 15) est non seulement invérifiable, mais surtout contradictoire avec ce qu’il écrit peu après et qui est exact : « Il faut une tribu pour élever un homme » (p. 21).

On retrouve aussi les illusions habituelles du transhumanisme : une définition de la pensée comme un ensemble de données transférables sur un serveur informatique, alors qu’il s’agit plutôt d’un process et d’un rapport au monde ; la croyance que l’on peut effectivement « changer de sexe » en confondant la forme externe de l’organe et sa fonction reproductive, etc.

En matière d’histoire religieuse, Yuval Noah Harari ne dépasse pas le stade mythique de ce que les religions disent de leur origine, et s’en tient donc aux supposés des Lumières et à leur systématisation du 19e siècle. Il semble ignorer tout de la critique qui a suivi, notamment depuis Durkheim, et qui montre l’entrelacement intrinsèque du fait social et du fait religieux. En particulier, son opposition du polythéisme tolérant et du fanatisme monothéiste est un cliché qui ne résiste pas à l’analyse des faits remis dans leur contexte historique et social. L’approche anthropologique de René Girard, entée sur la notion centrale de sacrifice, est d’un bien meilleur potentiel explicatif de la diversité des religions et de leurs dynamiques, mais Yuval Noah Harari ne paraît pas la connaître.

Heureusement, ces faiblesses de l’ouvrage n’atteignent pas la valeur du tableau général. Mais elles sont peut-être la cause d’une de ses limites que nous allons voir.

Yuval Noah Harari ne relève pas, dans son vaste tracé historique de la planète et de ses habitants, le fait qui a tant frappé des penseurs comme Bergson ou Teilhard : la montée de la complexité, donc l’accroissement de la quantité d’information comprise dans l’univers, notamment de par le vivant puis l’intelligence humaine. S’il voit bien la révolution cognitive et la révolution scientifique, il manque le maillon qui permet de passer de l’une à l’autre, et que n’est pas la révolution agricole. Il ne considère pas ce fait nouveau, germinatif, qu’est le prophétisme hébreux et qui conduit l’humanité, par un long chemin (décrit par Tresmontant pour sa première partie, et par Charles Taylor pour sa seconde), à la sécularisation du savoir et de l’agir technique. Cet oubli est d’autant plus regrettable qu’il provient d’un Israëlien.

De fait, Yuval Noah Harari ne dit pas d’où il parle ; il semble inconscient de ses propres présupposés (si tout construit social, notamment la langue, est « imaginaire », et si les pensées se réduisent à des suites de données enregistrables sur des serveurs, quelle valeur accorder à ses affirmations et pourquoi y prêter attention ?) ; et il se pose finalement du point de vue du dieu dont il dénie l’existence. Toute science doit rendre compte de ses conditions de possibilités, ce qu’il ne fait pas. Telle est la limite essentielle d’un livre, par ailleurs fort instructif et souvent magistral.


Moyenne des avis sur cet article :  4.85/5   (20 votes)




Réagissez à l'article

7 réactions à cet article    


  • armand 3 septembre 11:02

    Délicat sujet, j’ai trouvé ce bouqin chez un ami dimanche soir, passionné de paleo je l’ai parcouru ( cela va vite on se croirait sur France inter) et certaines pages sont remplies de « références » toutes américaine bien sûr, aucune valeur voir dangereux, il mêle une sorte de salade entre le vrai et le faux et zap sur tous les sujets qui ne font pas consensus 

    merci de votre article


    • @armand
      Merci pour ce retour. Je n’ai pas de connaissances dans votre domaine, mais en effet là où j’en ai, j’ai eu parfois quelques réserves techniques, sans que cela enlève à la pertinence de la narration générale, sauf les points que j’ai soulignés


    • ZenZoe ZenZoe 3 septembre 15:01

      Diplômé d’Oxford, maître de conférences à l’université de Jérusalem, Harari est loin d’être un crétin ignare qui ne connaît rien à ce qu’il raconte.

      J’ai lu la plupart de ses bouquins (il n’y en a pas tant que ça d’ailleurs). Tous sont fascinants. Harari n’impose rien, il se contente de partager ses connaissances et ses pensées, acquises au gré de ses expériences personnelles et professionnelles, et de poser des pistes de réflexion pour ses lecteurs. A eux d’aller creuser plus avant s’il sont intéressés.

      L’homme est charmant, pas pédant pour un sou, écrit très simplement sans effets de style, et puise des exemples dans la vie de tous les jours. Un pédagogue né. C’est sans doute la raison pour laquelle de nombreux confrères et autres historiens très-très sérieux le dézinguent à qui mieux mieux, lui et ses ouvrages de « vulgarisation » (beurk).

      Bande de jaloux va !


      • @ZenZoe
        Il est très vain de se moquer de la vulgarisation, vous avez raison : toute science doit être diffusée. Et Harari le fait très bien. Mais il a lui-même ses pré-supposés, c’est cela que je pointe, car il induit quelques biais.


      • Parrhesia Parrhesia 4 septembre 12:51

        Excellent article au sujet d’un excellent ouvrage.

        Une crainte, toutefois, concernant la phase suivante de l’évolution.

        Son auteur semble peu ou prou persuadé d’une suite mondialiste (d’ailleurs probable, sinon inévitable) après le franchissement de la prochaine étape de l’évolution.

        Or, si nous nous en tenons prosaïquement à la critique de l’actuelle évolution globaliste il est permis de se demander quel espèce d’homo novus risque de grignoter l’homo sapiens comme ce dernier a grignoté Neandertal …

        Mais cette question un peu angoissante outrepasse fort naturellement le cadre de l’étude de Sapiens...


        • Facochon Facochon 4 septembre 23:47

          J’ai lu les 2 volumes sapiens et homo deus, ce qui me choque dans votre critique de contenu et d’analyse du travail de Yuval N Harari est le fait que vous faites passez des affirmations à valeur de critiques sans étayer (prouver) a l’aide D’arguments vérifiables . Vous déclarez des objections d’autorité performatives , ce principe même que vous semblez reprocher à Yuval ( ce qui est par ailleurs faux car les références sont très bien documentées il suffit de lire le livre et les pages de références )

          Yuval Noah est historien, professeur chercheur qui a fait un travail de vulgarisation pour apporter un minimum de connaissances à des lecteurs qui ne sont pas des spécialistes de l’anthropologie, d’ethnologie, de paléontologie, etc...

          Je pense deviner que ce qui vous gêne dans le travail de Yuval est le cadre strictement biochimique de la nature humaine qui Laisse de côté la dimension mystique d’une créature produite par un créateur avec son lot de superstitions divines et son absence de référence à l’ame Si chère aux croyants. Pas de dieu pour Yuval, simplement une combinaison complexe de molécules qui définit nos racines et notre nature de sapiens sapiens


          • @Facochon
            Le cadre d’une recension est toujours un peu court pour donner toute une argumentation. Mon point est qu’en matière d’anthropologie, il est passé à côté des apports de René Girard, qui a renouvelé ce champ. D’autre part, je pointe certains paralogismes, qui n’enlèvent pas à la valeur générale de l’ouvrage mais qui montrent ses limites. Voilà tout.
            La question de l’âme ne se pose pas ici.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès