Sécurité sociale : solidarité des uns, mais liberté des autres
Lorsque le général de Gaulle décida de quitter le pouvoir en janvier 1946, Michel Debré se trouvait très rassuré de songer que les ordonnances prises par le chef du Gouvernement provisoire en mars et en octobre 1945 en vue de créer la Sécurité sociale appuyaient délibérément celle-ci sur la solidarité, certes, mais également sur la liberté…
Nous retrouvons cela dans les textes que Pierre Laroque rédige en 1948 à propos du système de soins :
« Il n’a pas paru possible, compte tenu de la psychologie propre des Français, qu’il s’agisse des travailleurs ou du corps médical, de réaliser ce Service national de santé que le législateur britannique a prévu et qui mettra gratuitement à la disposition de la population entière une organisation complète des soins. La législation française sur la Sécurité sociale a laissé subsister l’organisation médicale de type libéral qui existait précédemment ».
Il n’y aurait donc pas, en France, de nationalisation, c’est-à-dire de fonctionnarisation obligatoire des médecins…
C’est bien ce qu’avait décidé l’ordonnance de mars 1945 qui, selon l'historien de la Sécurité sociale, Bruno Valat,
« laissait aux médecins le soin de déterminer librement leurs honoraires. Cependant, pour être applicables aux assurés sociaux, ils devaient être approuvés par les ministres du Travail, de la Santé et de l’Économie, qui pourraient les rejeter s’ils les jugeaient excessifs ».
Alors que le remboursement allait pouvoir intervenir à un niveau de 80%, ce qui ouvrait un énorme marché garanti, aux quatre cinquièmes, par la Sécurité sociale, il était clair que le frein mis aux éventuels appétits des médecins ne pourrait pas longtemps peser lourd. D’avance, la course entre les prix de la consultation et les cotisations appuyées sur les salaires était lancée. Il était clair que les caisses de l’Assurance maladie allaient souffrir…
Celle-ci aurait-elle les moyens de faire face ?
En présence de la liberté que lui opposerait la médecine libérale, l’Assurance maladie, avec l’ensemble de la Sécurité sociale, jouerait dans l’émouvante dimension de la… solidarité. Mais où commence celle-ci ? Où finit-elle ?
Selon ce que Pierre Laroque indique dans la "Revue française du travail", du mois d’avril 1946 :
« Les principes mêmes du plan de Sécurité sociale que nous voulons édifier, de même que les principes plus généreux de la politique sociale… veulent que l’organisation de la Sécurité sociale soit confiée aux intéressés eux-mêmes. Cela précisément parce que le plan de Sécurité sociale ne tend pas uniquement à l’amélioration de la situation matérielle des travailleurs, mais surtout à la création d’un ordre social nouveau dans lequel les travailleurs aient leurs pleines responsabilités. »
Une question nous effleure l’esprit : la solidarité allait-elle être tout simplement la zone de confinement des travailleurs salariés ? L’aquarium à l’intérieur duquel ils pourraient faire la démonstration, sous les regards du reste de la société, de leur aptitude à vivre debout, au beau milieu d’une solidarité soigneusement recroquevillée sur elle-même ?
(Extrait de Michel J. Cuny, Une santé aux mains du grand capital ? - L’alerte du Médiator, Éditions Paroles Vives 2011, pages 280-281)
5 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON










