Séparation, coparentalité, vasectomie : quel impact des ruptures familiales sur le désir d’avoir de nouveaux enfants ?
La documentation scientifique trouvée rend la question parlementaire particulièrement pertinente : on sait mesurer la résidence des enfants ; on sait documenter les conséquences économiques de la séparation ; on sait que séparation et remise en couple influencent la fécondité ; on constate une très forte augmentation des vasectomies ; et on mesure aujourd'hui un recul des intentions de fécondité. Mais le maillon précis reliant les conditions concrètes, et notamment conflictuelles ou judiciaires, de la coparentalité post-séparation au renoncement ultérieur à un projet d'enfant reste à documenter spécifiquement. C'est exactement le champ de recherche que la question n° 18741 demande au Gouvernement d'explorer.
Après une séparation, les difficultés de coparentalité peuvent-elles conduire à renoncer à avoir d’autres enfants ? Une députée demande au Gouvernement d’ouvrir le dossier
Séparation, résidence des enfants, conflit parental, recomposition familiale, contraintes économiques et désir d’enfant : la députée Constance de Pélichy interpelle le Gouvernement sur un angle encore peu documenté des politiques familiales. Sa question écrite n° 18741 rapproche deux phénomènes bien établis statistiquement : la diversité des situations de coparentalité après séparation et l’augmentation spectaculaire du recours à la vasectomie. Elle demande surtout à l’État de déterminer scientifiquement si les conditions dans lesquelles s’exerce la parentalité après une rupture peuvent influencer la décision d’avoir, ou de ne plus avoir, d’enfant.
Une question parlementaire qui pose un problème encore peu exploré
Publiée au Journal officiel le 6 octobre 2026, la question écrite n° 18741 de Constance de Pélichy, députée du Loiret, est adressée au garde des Sceaux, ministre de la Justice. Elle porte sur les « conséquences que peuvent avoir les conditions d’exercice de la coparentalité après une séparation sur les projets familiaux ultérieurs des parents ».
URL de la question parlementaire : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/questions/QANR5L17QE18741

Le sujet est particulièrement intéressant parce que la députée ne prétend pas démontrer l'existence d'un lien de causalité. Elle demande précisément au Gouvernement si ce lien a été étudié et, dans le cas contraire, s'il pourrait l'être.
La question vise notamment les séparations donnant lieu à un contentieux et demande que soient distingués plusieurs déterminants potentiels : facteurs économiques, résidentiels, professionnels, judiciaires et familiaux. Elle demande par ailleurs quelles mesures pourraient être prises pour favoriser l'exercice effectif de l'autorité parentale par chacun des parents après une séparation, prévenir les ruptures durables du lien parental et mieux accompagner les familles concernées.
C'est cette articulation qui fait l'originalité du sujet : ne plus observer uniquement les conséquences d'une séparation sur l'enfant ou sur le niveau de vie des parents, mais également ses éventuelles répercussions sur leurs trajectoires familiales futures.
En 2023, seuls 14 % des enfants de parents séparés vivent en résidence alternée
Le premier chiffre mis en avant dans la question provient de l'Insee.
Dans son étude En 2023, trois enfants sur dix vivent avec un seul de leurs parents, publiée en janvier 2025, l'Institut indique qu'en France, hors Mayotte, 14 % des enfants dont les parents sont séparés vivent en résidence alternée.
URL de l'étude Insee : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8310621
L'Insee rappelle plus largement qu'en 2023, parmi l'ensemble des enfants mineurs, 67 % vivent dans une famille dite traditionnelle, 23 % dans une famille monoparentale et 10 % dans une famille recomposée. Au total, 30 % des enfants vivent avec un seul de leurs parents dans leur logement de résidence principale, même si certains peuvent passer une partie de leur temps chez l'autre parent.
Des données régionales publiées depuis confirment également que la résidence alternée n'est pas uniformément répartie. En Auvergne-Rhône-Alpes, par exemple, elle concerne 17 % des enfants mineurs de parents séparés en 2022, contre 14 % en France métropolitaine. La Bretagne atteint 18 %. L'Insee constate également que ce mode de résidence est davantage répandu parmi les catégories sociales plus favorisées, diplômées et en emploi.
URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/9022175

Ces chiffres donnent un premier aperçu de la diversité des réalités vécues après une séparation. Ils ne permettent toutefois pas de connaître, à eux seuls, la proportion des situations résultant d'un accord parental, d'une décision judiciaire ou d'un conflit entre parents.
La spectaculaire progression de la vasectomie constitue le deuxième élément de contexte
La question parlementaire évoque ensuite une évolution particulièrement marquée : celle de la vasectomie.
L'étude publiée le 27 août 2026 par EPI-PHARE, groupement scientifique constitué par l'ANSM et l'Assurance maladie, repose sur le Système national des données de santé (SNDS) et porte sur les hommes de 18 à 70 ans ayant bénéficié d'un acte remboursé de vasectomie entre 2010 et 2025.
URL de l'étude EPI-PHARE : https://www.epi-phare.fr/rapports-detudes-et-publications/vasectomie-france-2010-2025/

Rapport complet : https://www.epi-phare.fr/app/uploads/2026/08/EPI-PHARE_vasectomie_20260827.pdf
Les chiffres sont saisissants :
- 2 150 hommes en 2010 ;
- 32 172 en 2022 ;
- 57 666 en 2025 ;
- soit 275 683 vasectomies entre 2010 et 2025.
Rapporté à la population, le recours est passé de 11 pour 100 000 habitants en 2010 à 280 pour 100 000 en 2025.
Autre enseignement : l'âge médian lors de l'intervention, de 43 ans en 2010, s'est stabilisé à 40 ans depuis 2021. L'étude met également en évidence d'importantes disparités territoriales : en 2025, la Vendée, la Loire-Atlantique et le Maine-et-Loire présentent les taux standardisés les plus élevés.
Mais EPI-PHARE apporte surtout une précision essentielle pour interpréter ces données : les ressorts de cette évolution du choix contraceptif restent à documenter par des études sociologiques dédiées.
Autrement dit, l'augmentation du nombre de vasectomies est incontestable. En revanche, ces données ne permettent pas d'établir que les séparations, les conflits de coparentalité ou l'expérience de la justice familiale en constituent une cause.
C'est précisément sur ce manque de connaissances que s'appuie la question parlementaire.
Ce que l'on sait déjà : une séparation peut modifier la trajectoire de fécondité
Si le lien précis entre conflictualité post-séparation et renoncement à un nouvel enfant semble peu étudié en France dans les travaux identifiés, il existe en revanche des recherches particulièrement intéressantes sur la relation entre séparation, remise en couple et fécondité ultérieure.
L'une des plus directement pertinentes est une étude de la démographe Éva Beaujouan, publiée par l'Ined dans Population & Sociétés sous le titre Séparations, nouvelles unions : quelles influences sur la fécondité ?.
PDF : https://www.ined.fr/sites/default/files/imported_images/464.fr.pdf
L'étude repose notamment sur l'Étude des relations familiales et intergénérationnelles de 2005 et l'Étude de l'histoire familiale de 1999. Son constat est particulièrement intéressant au regard de la question n° 18741 : les ruptures constituent un frein aux naissances tandis que les nouvelles unions les favorisent.
La remise en couple peut ainsi relancer un projet parental. À 35 ans, selon l'Ined, une seconde union est associée à une probabilité de nouvelle naissance 2,5 fois supérieure à celle observée chez une personne du même âge toujours engagée dans sa première union.
L'étude montre également que les naissances au sein de nouvelles unions sont loin d'être marginales. Parmi les naissances observées entre 2000 et 2004 dans l'enquête Erfi, 22 % ont eu lieu au cours d'une deuxième union ou d'une union ultérieure pour les hommes et 17 % pour les femmes.
Ce résultat est essentiel : la trajectoire conjugale et la trajectoire féconde sont bien liées.
Mais il reste une question supplémentaire : toutes les séparations produisent-elles les mêmes effets ?
Une autre étude de l'Ined évalue directement la fécondité après séparation
Un document de travail de l'Ined de Anne Solaz et Éva Beaujouan, intitulé Childbearing after separation, allait déjà directement au cœur de cette problématique.
URL : https://www.ined.fr/fr/publications/editions/document-travail/childbearing-after-separation
Les chercheuses, à partir de l'enquête française Étude de l'histoire familiale de 1999, concluent que la fécondité finale en cas de séparation est généralement réduite d'environ 0,1 enfant pour les hommes et 0,15 pour les femmes. Chez les hommes qui se remettent en couple, la fécondité rejoint toutefois celle des hommes n'ayant pas connu de séparation.
Cette recherche montre donc bien que la séparation elle-même interfère avec la trajectoire reproductive.
En revanche, elle ne répond pas exactement à la question soulevée en 2026 : quel rôle joue la qualité de la coparentalité post-séparation, et notamment une éventuelle conflictualité judiciaire, dans la décision personnelle de renoncer ou non à un nouvel enfant ?
Coparentalité : la recherche française décrit pourtant très précisément « l'après-séparation »
La DREES a consacré une importante revue de littérature à ce sujet en 2018 : Le quotidien des familles après une séparation. État de la recherche internationale sur l'organisation de la vie des familles de couples séparés, réalisée par Anne Unterreiner.
URL directe du rapport : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2020-08/dd27.pdf
Cette revue recense des travaux sociologiques et statistiques français et internationaux sur la coparentalité, les relations familiales, l'exercice de l'autorité parentale, les modes de résidence et les conséquences financières de la séparation. Elle relève notamment l'importance de la position sociale des parents, du temps, de l'espace et des normes sociales dans l'organisation des familles après rupture.
La DREES a également publié l'Enquête qualitative sur les modes d'exercice de la coparentalité après une séparation conjugale dans un contexte de recomposition familiale.
URL : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2021-01/dt137.pdf
Cette enquête s'est notamment intéressée à l'organisation familiale décidée lors de la séparation et aux trajectoires de coparentalité dans le contexte particulier de la recomposition familiale.
On dispose donc bel et bien d'un corpus scientifique consacré à la vie des parents après une séparation. Mais ces travaux ne suffisent pas, à eux seuls, à mesurer l'hypothèse précise formulée par la députée : une expérience conflictuelle de la coparentalité peut-elle modifier le désir de redevenir parent ?
Résidence des enfants, contraintes économiques et reconstruction familiale sont étroitement imbriquées
Autre élément important pour comprendre l'enjeu : une séparation parentale n'est pas seulement une rupture conjugale.
Elle transforme également les conditions matérielles de vie.
Une étude de France Stratégie et de l'Ined, publiée en 2024, a ainsi exploité une base portant sur 753 000 enfants, dont 36 000 concernés par une séparation parentale, suivis entre 2011 et 2019. Elle conclut que la séparation entraîne une baisse du niveau de vie des enfants qui peut être « marquée et durable » et étudie ses conséquences jusqu'à plus de cinq ans après la rupture, notamment en matière de logement.
URL : https://documentation-administrative.gouv.fr/adm-01860149
Cela donne tout son sens à la demande formulée dans la question n° 18741 de distinguer les facteurs économiques, résidentiels, professionnels, judiciaires et familiaux.
Une décision de ne pas avoir d'autre enfant peut en effet s'inscrire dans une trajectoire comportant de nombreuses dimensions. Pour déterminer la place spécifique de l'expérience coparentale, il faudrait précisément parvenir à isoler ces différentes variables.
Des recherches récentes montrent également qu'un mode de résidence peut avoir des conséquences sur la vie des parents
Un récent panorama multidisciplinaire publié par la Revue des politiques sociales et familiales de la CNAF analyse les recherches françaises et internationales consacrées à la résidence alternée.
URL : https://shs.cairn.info/article/RPSF_155_0233/pdf?lang=fr
Cette synthèse rappelle que les recherches abordent simultanément les dimensions psychologiques, sociales, juridiques et économiques de la résidence des enfants après séparation. Elle souligne également que les résultats doivent être interprétés avec prudence, les situations familiales présentant des caractéristiques différentes selon les modes de résidence.
La littérature examinée relève notamment que, par comparaison avec les mères assumant la résidence principale des enfants, les mères en résidence alternée déclarent moins de pression temporelle et de difficultés de conciliation entre travail et famille et disposent de davantage de possibilités de vie sociale. La synthèse rapporte également qu'elles se remettent plus fréquemment en couple. Concernant les pères, ceux pratiquant la résidence alternée déclarent une plus grande satisfaction dans leur rôle parental que les pères non-résidents, mais aussi davantage de stress.
Ces travaux sont importants car ils indiquent que le mode d'organisation post-séparation est associé à des dimensions de la vie personnelle des parents qui dépassent la seule résidence de l'enfant.
Ils ne démontrent toutefois pas que la résidence alternée augmente directement le désir d'avoir un autre enfant.
C'est précisément la frontière scientifique qu'il convient de ne pas franchir sans données spécifiques.
La baisse actuelle du désir d'enfant ajoute une dimension nouvelle à la question
Le contexte démographique renforce encore l'intérêt de cette interrogation.
En juillet 2026, l'Ined a publié les premiers résultats de la nouvelle Étude des relations familiales et intergénérationnelles, Erfi 2, réalisée en 2024 auprès de 12 800 personnes âgées de 18 à 79 ans en France hexagonale.
Parmi les 18-49 ans interrogés, 12 % déclarent ne pas souhaiter d'enfant, contre 6 % en 2005. Dans le même temps, 65 % considèrent encore que deux enfants constituent la taille idéale d'une famille.
L'Ined souligne également l'importance du logement, de la mise en couple, de la fin des études et de l'insertion professionnelle dans la décision d'envisager une naissance.
Enfin, cette nouvelle enquête confirme l'importance prise par les familles recomposées : 18 % des 18-79 ans déclarent avoir eu au moins un bel-enfant au cours de leur vie.
Le véritable angle mort : ce que produit une séparation conflictuelle sur le projet parental futur
C'est donc là que la question de Constance de Pélichy prend tout son intérêt.
La recherche établit séparément plusieurs éléments :
1. Les séparations influencent la fécondité.
Les travaux de l'Ined montrent que les ruptures interrompent ou retardent certains projets de naissance et que la remise en couple peut à l'inverse conduire à de nouvelles naissances.
2. Les conditions matérielles après séparation sont déterminantes.
Revenus, logement et modalités de résidence des enfants évoluent durablement après la rupture.
3. Les modalités de coparentalité ont des effets qui dépassent la simple organisation pratique.
La littérature recensée par la CNAF et la DREES révèle des associations avec le bien-être parental, les relations avec l'enfant, l'organisation professionnelle ou encore la remise en couple.
4. Le désir d'enfant recule actuellement en France.
Erfi 2 établit un doublement depuis 2005 de la proportion de 18-49 ans déclarant ne pas vouloir d'enfant, passée de 6 % à 12 %.
5. Parallèlement, le recours à une contraception masculine définitive augmente très fortement.
Le nombre annuel de vasectomies est passé de 2 150 en 2010 à 57 666 en 2025, sans que les chercheurs puissent encore expliquer précisément les ressorts sociologiques de cette progression.
En revanche, aucune de ces données ne permet de conclure que les difficultés de coparentalité provoquent le recours à la vasectomie, ni même qu'elles entraînent nécessairement un renoncement à un nouvel enfant.
La prudence employée dans la question parlementaire est donc scientifiquement importante : elle pose une hypothèse à étudier, elle n'établit pas un lien causal.
Une étude pluridisciplinaire pourrait combler un vide important
La demande adressée au Gouvernement apparaît dès lors particulièrement concrète : existe-t-il des données capables de croiser la trajectoire conjugale, les modalités de résidence des enfants, l'existence éventuelle d'un contentieux familial et les intentions ultérieures de fécondité ?
La question parlementaire demande explicitement au Gouvernement s'il envisage de conduire ou soutenir une étude pluridisciplinaire distinguant les dimensions économiques, résidentielles, professionnelles, judiciaires et familiales.
Une telle approche permettrait notamment de distinguer ce qui relève de la séparation elle-même de ce qui pourrait relever de ses conditions concrètes : organisation de la résidence, éloignement géographique, niveau de conflit, situation économique ou professionnelle, reconstruction conjugale.
L'enjeu dépasse ainsi très largement le débat sur la résidence alternée.
Il s'agit de comprendre comment une expérience familiale et éventuellement judiciaire peut contribuer à remodeler la manière dont un parent envisage son propre avenir familial.
De la politique de la coparentalité à la politique de la natalité
C'est probablement l'apport le plus original de la question n° 18741.
Pendant longtemps, la politique familiale, la politique de la natalité, le droit de la famille et l'organisation judiciaire des séparations ont été abordés sous des angles distincts. Or les recherches disponibles font apparaître des interactions nombreuses entre séparation, niveau de vie, logement, maintien des relations parents-enfants, remise en couple et fécondité ultérieure.
L'enquête Erfi 2 montre par ailleurs que la diminution des naissances s'accompagne désormais d'une modification des intentions elles-mêmes : la proportion de personnes de 18 à 49 ans déclarant ne pas souhaiter d'enfant a doublé entre 2005 et 2024.
Dès lors, se demander pourquoi certains parents séparés choisissent ou non de reconstruire un projet familial n'est pas anecdotique.
La question adressée au Gouvernement revient finalement à demander que les conséquences à long terme des séparations parentales soient étudiées non seulement du point de vue de l'enfant, mais également du point de vue du parcours futur de chacun des parents.
Il faudra désormais voir quelle réponse le ministère de la Justice apportera à cette demande et, surtout, si l'État considère qu'il dispose déjà de données permettant de tester cette hypothèse ou s'il reconnaît la nécessité d'engager une recherche spécifique.
1 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON










