Solitaire
Quand il n'y a que des rois, on se sent enfermé dans le piège d'un de ces châteaux en haut de Hohenzollern ; on ne peut pas gagner, alors on fait tinter la clochette en ripant trop vite sur les clips de changement de partie.
Il y a des jours mauvais où rien ne va ; là non plus ; le 8 de pique qui pourtant aurait été précieux ne sort pas ; si c'est vrai qu'il était le sésame, il sortira plus tard, dans la fournée d'après, sinon à son deuxième tour.
On reconnaît une partie qui revient, même des mois après, pourtant ce n'est pas la tactique que l'on se remémore, mais les pensées, les images qui l'accompagnaient, des paysages tristes de plaines lourdes et brunes de terre mouillée, rarement un soleil sur la mer et jamais de vahinés .
Ce jeu est une détente, oui, mais aussi une méditation ; quand l'esprit pragmatique est occupé à des conneries simples, le reste du cerveau vaque à ses images, ses souvenirs, avec la facilité des rêves, des séquences qui s'enchâssent , des émotions qui revivent, portées sur un panier d'osier qui descend tranquillement le fleuve ; parfois, une distraction, que l'on ne situe pas mais qui s'intègre ; le mental et son hôte de raison malade est occupé, on a la paix, on peut se laisser porter par ses dérives tendres, belles et douces ou bien glauques, c'est selon.
En même temps, on peut s'apercevoir que notre roi de pique n'est pas au rendez-vous alors que nous ne comptons plus, bien sûr, sur le roi de cœur, batifolant avec la femme de l'autre dans les ombres cachées du jeu ; de valets nous ne voulons pas, même s'ils manquent aux dames : après tout, chacun a son importance, le 2 qui est sésame de paradis, s'il vient à manquer, fait capoter la partie ; pas vraiment de hiérarchie, au fond, c'est assez vrai que nous sommes tous logés à la même enseigne, en définitive.
Il y a bien sûr des parties où l'on est concentré, comme on médite, ou comme on rend à son regard une acuité de microscope ; au premier coup d'oeil, avec un peu d'habitude, on sait que la partie sera gagnée, ou bien perdue ; on la joue mécaniquement, très vite et c'est dans cette absence totale de réflexion et de tactique que l'on fait les meilleurs scores : c'est un jeu bête qui récompense la prédestination, ou bien le hasard ; quand il faut remonter une partie des cartes pour faire la place à celle offerte qui sera indispensable à la réussite, on perd du temps dans la logique de ce jeu ; aussi, on gagnera la partie, mais avec un handicap temps qui donne un score médiocre !
Mais c'est pas grave, on peut le jouer dans tous les états d'esprit et si par investissement total on craint de perdre, dès qu'on perd on oublie : ce n'est qu'un jeu, le sérieux n'était que pour donner du piquant, du relief à ces trèfles ou ces cœurs entrecroisés.
J'y vois souvent les règles de la vie ; tout va bien, tout va vite, tout se grippe, et vlan, on ferme sur un échec. Ou bien ça rame, ça n'intéresse pas mais ça avance quand même et soudain, sur un clic tout fout le camp, tout est rangé au grenier avant de dégringoler en des bruits de verre cassé ; les plus frustrantes ces parties là, vraiment l'impression d'avoir descendu les trois pommes des machines à sous qui faisaient fureur en Angleterre quand j'étais gamine !
On ne fait pas sa liste de courses, quand on joue au solitaire, on ne pense pas à Hollande ni au voisin grincheux, les désastres de votre vie n'existent plus car, quand vous êtes excité, vous jouez, concentré, ou bien si vous êtes fatigué, vous vous reposez et vos pensées voguent toutes seules en des volutes subtiles dont personne ne sait qui les a provoquées !
Et il y a des périodes ; au début et pendant longtemps, j'étais sur une route de campagne magnifique entre deux coteaux, en cliquant sur des dames rouges, j'en revoyais tous les virages, les chevaux derrière leurs fils, à droite, en contrebas, plus loin à flanc de colline, une ruine qui se retapait. Un beau soleil de printemps, une mission à accomplir, un peu bizarre, un peu floue comme défi, mais qui rend léger, et l'ombre d'un copain qui chatoie et réchauffe, parce qu'il a disparu. Si je retrouve une partie jouée à cette époque, je replonge instantanément dans ce chemin, cette ambiance, et cette insouciance sérieuse. D'autres au contraire s'organisent dans un alignement qui n'évoque rien, sauf plus tard le souvenir de cet agencement rébarbatif, on est sûr d'échouer mais sans le secours des images, la mémoire en berne, il y a juste le concret sinistre d'un problème à régler sur fond d'écran gris. On dirait que tout est éteint, en noir et blanc, sans surprise, sans tour heureux, une mathématique austère et stérile. Il faut passer ce moment, comme dans la vie les moments inutiles, juste le reflet de ce que l'on ressent, mais, bizarrement, à chaque configuration ressemblante, le même état d'esprit, jusqu'à ce qu'il disparaisse complètement, ou ne revienne qu'en réminiscence, passivement, sans investissement.
Voilà que pique et trèfle se contrent ; la partie est perdue.
C'est le contraire de lire en dormant ; il parait que ce n'est pas si courant, c'est un effort énorme qu'on ne tient pas longtemps, une phrase ou deux, quelque fois plus, mais lue comme sur la corde raide, c'est le réveil qui interrompt cette concentration intense comme je n'en connais pas d'autres. Ici, l'attention est facile, on peut presque la mettre de côté, et la mémoire chaotique des ambiances qui encombrent l'inconscient, trouvent une sortie ; un peu comme des bouillons sur la purée, qui éclatent à tour de rôle. Certaines sont plus prégnantes et insistent, d'autres au contraire ne sont que de passage .
Il faut aller jusqu'au bout de la fatigue quand ce sont les yeux qui se lassent et que le sommeil prend. Mais que de noms, que d'êtres prennent alors des allures insoupçonnées ; un semblant de cohérence se forme, à laquelle on ne prête pas attention, on laisse faire les choses, on se fie au hasard qui laissera ou non des traces.
Moments précieux et indispensables.
Et puis soudain, le jeu se fait intéressant qui nous ramène à lui ; on va vite, on voit tout, on repère, et celle qu'on attendait sort, comme un cadeau magique, à vous faire croire en un dieu rédempteur ; et puis non, tout bloque, et l'annonce apparaît, d'une politesse hypocrite : que voulez-vous faire ? Continuer la partie ? On vient de me dire qu'elle est bloquée !
Il n'y a aucun risque et pourtant c'est comme la vie ; mais là, on peut perdre sans rien perdre, et c'est un soulagement. Mais si on s'arrête à ce sentiment, le jeu n'a plus son intérêt, à vous rendre invulnérable et puis à tout oser. On comprend ce que font ces jeunes dont on nous parlent tant et qui jouent et qui risquent, mais eux, quand ils perdent, c'est la prison. Ou la mort. Ce jeu est comme notre société, il valorise la facilité et éteint l'effort. Aucune récompense à votre ingéniosité, à votre ruse car si elle est nécessaire, la partie dure, et c'est le temps court qui est récompensé.
Quand tout démarre du feu de dieu, que toutes les cartes s'arrangent avant de piocher, vous êtes sûr que plus rien ne sortira pour vous aider ; un feu d'artifice qui a fait long feu. Tandis que si tout à l'air de stagner, un rien détend l'atmosphère et tout s'emboîte jusqu'au succès final. Quelquefois, le tour favorable que prend les choses a l'air d'avoir été prémédité, artifice pour vous consoler, quand toutes les cartes s'envolent ensemble vers le « ciel » sans que vous n'ayez rien vu ou bien que par hasard , la bonne, juste celle qu'il fallait, apparaît. C'est frustrant comme être un enfant gâté, quand tout s'arrange toujours sans que vous y soyez pour quelque chose ! Ou bien les cartes apparaissent et votre mémoire en est si claire que c'est comme si vous veniez de faire la partie ; mais vous n'êtes jamais sûr, comme serait-ce possible ? Pourtant ce cinq de carreau, il est bien apparu, récurrent petit coinceur. Mais cela a si peu d'importance, pourquoi y réfléchir ? Et d'ailleurs le pourrait-on ? Certains ont-ils des carrés en mémoire comme on apprend ses tables de multiplication ? Je n'en sais rien au fond, nous sommes absolument seuls dans cette situation ! Ça vaut une prière cette échappée du quotidien. Cette part de soi que l'on croit secrète ou honteuse et qui pourtant est tellement partagée.
C'est comme la vie : un 3 de trèfle peut faire capoter une situation ; une mauvaise stratégie, compliquer le déroulement de la partie ; la vie est-elle un jeu qu'on prendrait au sérieux parce qu'elle nous fait souvent mal ? Et qu'on se ferait du mal de peur d'avoir mal ? Un « se » réflexif ou réciproque. Un « se » dédaigneux de la compassion, en dernier recours ? Et avoir mal serait, dans sa version contemporaine, manquer de quelque chose, d'indispensable ? Le pétrole ? Avoir peur de manquer, sauf de cruauté.
Comme la vie, un petit moment pour soi, vraiment, ne rien entendre des autres, ne rien dire, ne rien voir, juste soi , tenir occupé le cerveau de la gamberge !
Faire son jardin c'est bien aussi, sauf, sauf qu'on le fait pour produire, qu'on s'énerve des dégâts des limaces, qu'on se plaint du temps qu'il fait ; non, vraiment. Naguère on faisait des réussites. Aujourd'hui certains font des sudoku ! Rien à voir, justement, c'est vrai qu'on se vide des soucis mais on ne fait marcher que ce cerveau, matheux et je gage qu'aucune image ne vient jamais distraire nos sudokistes !!
C'est la monotonie même du jeu qui le rend attractif, il ne nous demande vraiment que le minimum, rien en fait, ni mémoire, ni intelligence d'aucune sorte, ni apprentissage, il n'exige ni effort ni persévérance ni endurance : comme la consommation ; des bonbons que l'on avale sans y penser, mais en moins écoeurant. Même le jeu de billes demande une adresse ; la réussite, une dextérité dans le brassage des cartes et dans leur distribution. Mais il n'est pas une distraction, comme on regarde une série télévisée, il nous renvoie à nous mêmes et je gage que les psys gagneraient à faire parler leurs patients- succession d'images sans association- pendant qu'ils jouent, ils y trouveraient sans doute des perles signifiantes.
Pendant ce temps, à mettre des noires sous des rouges ou des neuf sous des dix, nous ne fomentons pas de projets, certes, mais pas de rancoeurs non plus, et nous ne gobons pas des images imposées, qui dansent sur des écrans et qui s'incrustent, à cause de notre passivité, au point d'influencer nos goûts, nos désirs, parce qu'elles tuent notre imaginaire.
La mikado est une méditation si on s'y donne, mais la concentration physique, et tactique, ne laisse pas rêveur !
Le tricot, pour les expertes, peut bien , en plus utile, donner le même résultat, et les femmes furent promptes à trouver à faire utile tout en laissant poindre et germer en elles leurs secrets.
Mais le solitaire affiche des géométries absolument neutres, plates, que l'on est obligés d'habiter avec nos ressorts humains, et cette manière que l'on a de le faire, s'inscrit en nous comme de véritables souvenirs, associations d'idée peut-être bien, mais mémorisées et que le moindre indice réactive. Il n'y a que cette neutralité absolue, hasard, successions hors mise en catalogue, passivité devant les données, acceptation de cette règle, sans investissement d'aucune sorte, qui peut nous permettre d'être occupés tout en étant totalement libres et abandonnés aux émanations de notre inconscient. Pourquoi telle image à cet instant ? Hasard absolu ou était-elle impatiente de se manifester ? Y a-t-il une corrélation quelconque entre les figures alignées et les fumées magiques qui s'échappent de nous ?
Je ne connais pas, hormis le solitaire, d'aide aussi précieuse à la mise en veille d'un cerveau omniprésent et souvent frein à notre expansion et en contrepartie, une aide toute aussi précieuse à l'ouverture du monde des rêves incontrôlés comme on rêve mais conscientisés au fur et à mesure.
Un véritable remède ce truc là.
Pourtant , les jours où tout va mal, où vous êtes crevé, où tout va de travers, ne comptez par sur lui pour vous remonter le moral : ces jours-là vous ne gagnerez aucune partie et s'il arrive, par miracle, que l'une d'entre elles démarre bien, c'est pour mieux vous décevoir. C'est un peu comme votre voiture qui pétouille, qui hoquette quand vous êtes déprimé, juste pour en rajouter une couche.
C'est curieux d'ailleurs de croire que ce hasard qui semble si mathématique, ou la technique qui paraît si froide, ne soient pas sensible à vos états d'âme ; qu'on appuie pas le pied sur l'accélérateur de la même manière quand on se rend à un rendez-vous amoureux ou quand on finit par sortir faire des courses au bout d'une semaine de réclusion, je veux bien ; mais le solitaire et ses cartes qui se débitent sans aucun sentiment ? Et bien pourtant, c'est vrai, quand votre mental est au top, quand vous avez des projets plein la tête, quand vous pétez le jus, vous gagnez toutes les parties ; et au contraire, au fond du trou, rien pour vous consoler ! Quand tout va mal, tout va mal ici aussi, rien ne s'accorde, rien ne se construit : ce jeu n'est pas un dérivatif, un lieu de décompression, une entité à l'abri de toute influence, une neutralité sûre qui vous confortera quand vous douterez ; non, ce jeu est l'amplificateur, par sa neutralité même, de tous vos états d'âme ! Il peut, à la rigueur vous renseigner sur la gravité de votre état !
Je trouve cela extraordinaire, la puissance de notre psyché, qui aussi s'applique à la bonne marche de la mécanique, de nos outils ! C'est pourquoi la grande confiance du monde actuel dans la technologie, la technique me fait rire ou beaucoup pleurer ! : l'homme influence son milieu, jusqu'à ses machines, les premiers à le savoir sont des espèces de médiums, les sensibles...
laissons aller nos rêveries...
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