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Stratégies turques

Le dernier numéro de la revue trimestrielle Stratégique[1], publie un dossier complet intitulé Stratégies turques.

Ce dossier, préparé sous la direction de l’historien Tancrède Josseran[2], spécialiste de la Turquie, analyse l’histoire récente de la Turquie kémaliste, partant de la dissolution de l’Empire ottoman, poursuivant sur la création de la République turque avec le Traité de Lausanne, jusqu’à l’histoire actuelle qui se déroule sous nos yeux, dominée par Recep Tayyip Erdogan, le président et maître de la Turquie depuis une vingtaine d’années.

Erdogan, l’islamo-conservateur ou le national-islamiste qui éloigne petit à petit la Turquie du monde occidentale et qui rêve de reconstituer d’une manière ou d’une autre, le défunt Empire ottoman.

Erdogan est méthodique et utilise des moyens implacables : après avoir écarté son mentor Necmettin Erbakan et siphonné les adhérents du Refah, il est arrivé au pouvoir en 2003 (élections gagnées par son parti l’AKP, en 2002 mais lui-même était en ce moment inéligible).

Depuis, il n’a pas cessé de traquer ses ennemies de l’intérieur.

La question de la Turquie occupe depuis bien longtemps la pensée et la problématique régionales, européennes et mondiales. Nous trouvons souvent devant nous la fameuse question : « Où va la Turquie ? » La réponse n’est jamais simple.

La Turquie, successeur de l’Empire ottoman, lui-même successeur, dans une certaine mesure, de l’Empire byzantin, est située au carrefour de l’Europe et de l’Asie, dans un espace géostratégique primordial. Cette situation confère au pays un caractère particulier : il existe une Turquie tournée vers l’Europe et une autre tournée résolument vers l’Orient.

Après la Première guerre mondiale, l’effondrement de l’Empire ottoman a créé une instabilité certaine dans la région. Le pays sorti des décombres de l’Empire ottoman fut « nettoyé ethniquement » par les Jeunes turcs : Les Kurdes, les Grecs, les Arméniens, les chrétiens orientaux et bien d’autres en savent quelque chose…

Mustafa Kemal Atatürk renforce son autorité et met fin à la monarchie ottomane en supprimant l’institution du sultanat. Une relative stabilité est acquise à partir de 1923, grâce au traité de Lausanne (juillet 1923), qui fixe les frontières du nouvel État turc. Atatürk fonde son propre parti, le Parti républicain du peuple (CHP), instaure la République, dont il devient le premier président, et fixe la capitale à Ankara, coupant ainsi physiquement également le pays de son cordon ombilical ottoman et de la capitale de l’Empire, Constantinople. Parallèlement, un certain nombre de symboles tentent à démontrer la volonté d’Atatürk d’européaniser la Turquie. Dans ce registre figure, à côté de l’abandon du califat, l’abandon en 1928, des lettres arabes au profit de l’alphabet latin. A cette époque, toute velléité de révolte et toute volonté de retour en arrière étaient réprimées dans le sang.

Devenu président de la République après la mort d’Atatürk, en 1938, Ismet Inönü doit prendre position sur les grandes questions internationales, au premier rang desquelles, la seconde guerre mondiale. La Turquie reste neutre pendant le second conflit mondial – elle déclare la guerre à l’Allemagne en février 1945 - et réussit à se glisser dans le camp des vainqueurs !

La suite de la vie politique du pays est une succession de coups d’État militaires. En schématisant, nous pouvons dire que le coup d’État militaire de 1960, a inauguré une série d’interventions de l’armée dans la vie politique turque, à peu près tous les dix ans.

En septembre 1980, considérant que la Turquie était prête à basculer dans le chaos l’armée s’empare directement du pouvoir. Le général Kenan Evren devient chef de l’État. Il suspend la Constitution, dissout les partis politiques, interdit les formations syndicales, pourchasse les groupes extrémistes et censure la presse : l’ordre public est restauré aux dépens des libertés démocratiques.

Le régime militaire promulgue une nouvelle Constitution, soumise à référendum en 1982, mais ne peut empêcher un civil, Turgut Özal, fondateur du parti de la Mère Patrie (ANAP), de remporter les élections de 1983. Le pays navigue durant une décennie entre islamisme et menaces de coup d’État.

En 2002, le parti de l’actuel président Erdogan – l’AKP – prend le pouvoir. La trajectoire politique d’Erdogan a été exemplaire. Ses objectifs clairs, affirmés et confirmés à maintes reprises : Redonner une place centrale à la Turquie et prendre le leadership de l’Islam sunnite dans le monde.

Au début de sa carrière Erdogan s’était rapproché de Necmettin Erbakan. Après avoir constaté que celui-ci n’allait pas assez loin dans l’islam politique, il l’a quitté et créé l’AKP (Parti de la justice et du développement) en siphonnant le REFAH d’Erbakan (Parti de la prospérité).

Erdogan est donc devenu Premier ministre en 2003. Le nouveau sultan, comme on le qualifie généralement dans le monde, après avoir épuisé les mandats de Premier ministre prévus par la Constitution, a modifié celle-ci par référendum, transformant le régime en présidentiel, taillé à sa mesure. La force du président turc, c’est d’avoir réussi à opérer la jonction entre l’islamisme et le nationalisme, au service de l’islam politique.

Néanmoins, une partie de la société turque n’accepte pas le retour vers l’obscurantisme religieux que souhaite imposer l’AKP ; si la moitié des Turcs adulent Erdogan, l’autre moitié, le détestent[3].

Où va la Turquie ? Ou alors : Où Erdogan mène la Turquie ? La réponse est à la fois simple et complexe. Son objectif ultime est de devenir le guide (d’aucuns diront le calife) du monde musulman sunnite et de rétablir l’aura de l’Empire ottoman ; c’est ce que l’on appelle communément le néo-ottomanisme.

La Turquie, dont personne ne nie la puissance, est incontestablement une puissance régionale. Cependant, sous Erdogan, elle se rêve en grande-puissance, capable de rivaliser avec toutes les grandes puissances comme la Russie, l’Europe ou encore la Chine et les Etats-Unis ; a fortiori, avec les puissances régionales que sont l’Égypte et Israël…

Dans ce cadre, le relatif succès de l’intervention turque en Libye (du moins pour l’instant), risque de donner des ailes à Erdogan. Cependant, les difficultés internes, économiques et politiques, risquent de déboucher sur des aventures belliqueuses.

Erdogan parait tenté par des solutions classiques et faciles : le détournement de l’attention des Turcs vers l’extérieur : Syrie, Libye et Irak font déjà l’expérience de cette politique turque. Cependant, aux yeux d’Erdogan, la Grèce et plus encore, Chypre, sont les maillons faibles régionaux et d’éventuelles proies faciles… L’Arménie est également le pays qui concentre énormément de symboles aux yeux du nationalisme turc[4].

Les relations entre la Grèce et la Turquie ne sont pas au beau fixe ; c’est le moins que l’on puisse dire. La Turquie, pays de plus de 83 millions d’habitants, puissance régionale incontestable et qui se rêve en grande puissance, mène une politique agressive à l’égard de ses voisins. Cette politique, qualifiée de néo-ottomane depuis l’accession au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, prend des formes diverses, suivant les circonstances.

Les agissements turcs en Méditerranée orientale, dans le domaine du gaz naturel, avec la violation quasi permanente et l’invasion de la zone économique exclusive de Chypre, où la Turquie effectue des forages illégalement, les violations quotidiennes de l’espace aérien et maritime de la Grèce, la dialectique belliqueuse et la démonstration de force constante, renvoient, justement, de plus en plus, à la possibilité de se trouver face à un affrontement direct dans cette région du monde.

Depuis 2002 et la prise du pouvoir par l’AKP, Erdogan a imposé petit à petit l’islam comme le ciment de la société turque. Il a également développé le concept du retour de l’époque glorieuse de l’Empire ottoman. En clair, la jonction entre islamisme et nationalisme, ce dernier demeurant le ciment de l’unité turque. L’alliance stratégique opérée avec les nationalistes du MHP en 2016, complète l’arsenal idéologique de l’ « erdoganisme », un national-islamisme, autoritaire, antidémocratique et agressif.

 

 

[1] Revue de l’Institut de Stratégie Comparée.

[2] Auteur notamment de : La nouvelle puissance turque : L'adieu à Mustapha Kemal, Ellipses, 2010.

[3] Revue Europe&Orient, No 31, juillet-décembre 2020.

[4] Op.cit.


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2 réactions à cet article    


  • L'apostilleur L’apostilleur 17 mars 21:27

    « ...Où va la Turquie ? La réponse n’est jamais simple... »


    La Turquie est mal née, sur des terres grecques et chrétiennes.


    Ceux qui ont parcouru l’Anatolie ont gardé le souvenir des églises rupestres de Cappadoce. Les klephtes (bandits qui voulaient les ottomans pour redistribuer aux chrétiens ) ont laissé dans les memoires leur aversion pour les ottomans.

    Erdogan ne tiendra pas à la pression de cette génération éclairée qui conteste l’héritage islamique sclérosant.

    Le dernier sultan turc ne fut calife que par son armée, aucun pays arabe n’acceptera que cela se reproduise.


    La Turquie ne doit pas limiter son histoire à l’empire, elle doit remonter à cette tribu migrant d’Asie centrale en Anatolie. Devenue musulmane elle a adopté les comportements des arabes envahisseurs.

    Contrairement aux romains, aux perses, aux grecs...l’empire Ottoman n’a pas laissé de civilisation. 


    En Turquie le problème est religieux. Ces dernières années, avant la secousse islamique d’Erdogan, les anatoliens (sauf vers Konya ) étaient des hôtes accueillants.


    • DACH 18 mars 11:19

      L’analyse de cette revue est cohérente et identifie bien les ambitions liberticides du gvt Erdogan. merci à l’auteur de le rappeler.

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