The hole

Avant, dans une autre vie, Aïcha dirigeait un service de logistique. En ce temps là, elle gagnait pas loin de cinquante mille dirhams par mois et manageait cent cinquante personnes. Jusqu'à ce qu'elle perde son travail pour cause d'industrie déclinante. La faute à personne. Passé le choc initial, elle réalisa que l’inverse était tout aussi vrai : son travail l’avait perdu. Aïcha lui vouait tout son temps. Elle ne savait rien faire d’autre. Elle n’avait que cela. Elle n’était rien en dehors. Certes, elle avait concédé un enfant à ses ambitions et délégué son rôle de mère une génération plus haut. Sa mère s’en occupait. Mais pendant toutes ces années, son fils était couché au moment où elle rentrait. Quand elle partait, il dormait encore.
A l’occasion de son premier jour chômé, Aïcha fit une découverte : Ghali allait fêter ses dix huit ans. Il avait grandi, comme qui dirait, sans préavis. Quelques photos serrées dans un keepsake poussiéreux acheté dans un aéroport entre deux transhumances professionnelles attestaient néanmoins qu’il était bel et bien passé par des étapes intermédiaires. Cela s’était probablement produit pendant que maman faisait son trou dans la carrière. Cette dernière prématurément brisée, restait la béance. L’album ne semblait pas en mesure de la combler.
Reconstituer les morceaux d’un passé familial anecdotique, prendre les mesures de la vacuité, éplucher les petites annonces en même temps que les patates du déjeuner, tel était désormais son quotidien de responsable déchue. Les épluchures conduisaient au même constat : la fadeur des pitances en solitaire et la dégradation des salaires dans la fonction qui l’avait occupée durant plus de deux décennies. Ces derniers avaient plongé de trente à quarante pour cent. Même si elle dénichait un emploi, elle ne retrouverait jamais son niveau de vie antérieur.
Après plusieurs mois d’inoccupation cafardeuse, une sorte de miracle se produisit. On lui proposa une ultime mission de dix huit mois. Il s’agissait d’orchestrer une “délocalisation sans vagues”. Plusieurs milliers d’emplois supprimés. Ca ne l’enchantait guère. Une grande partie de sa foi en l’entreprise s’était envolée avec les plumes qu’elle avait laissée dans l’aventure de son licenciement. Pourtant, elle accepta avec enthousiasme. Qui songerait à contredire le diable lorsqu’il condescend à vous offrir un sursis ?
Tout se déroula pour le mieux, à l’avantage unilatéralement juteux du petit nombre d’intéressés. Les actions grimpaient au firmament de la bourse. L’ironie décrochait toutes les timbales. Du coup, le cadre des temps modernes était pote avec tout le staff du top. Aïcha en oubliait l’échéance. Mais la direction des “ressources humaines”, elle, tenait scrupuleusement le compte à rebours. Après avoir exécuté son job, elle devait disparaître. En toute logique comptable et logistique raisonnable. Rien que du contractuel, avec naturel. C’est Moulay Hafid en personne qui lui versa sa dernière mensualité assortie d’une prime extraordinaire pour son indéfectible dévouement à la cause patrimoniale et financière.
Ensuite, retour à la case nulle part. A sa gauche, un portefeuille de compétences éprouvées. A sa droite, un acte de naissance qui commence à sentir le quinqua. Pas de mystère. La balance penche nettement côté restau du cœur. De fait, les réponses aux candidatures se raréfièrent considérablement, illustrant un phénomène qu’une poignée d’économistes rescapés de la pensée unique constataient en termes univoques : la mondialisation opérait en privilégiant des réseaux d’affinités de plus en plus restreints. La ségrégation et la discrimination sous traitaient au nom de la bienfaisante sélection. Ces fléaux insidieux étaient immunisés contre des lois qui semblaient uniquement conçues pour brasser l’air de la chambre des représentants. Ils débordaient la sphère de production pour s’imposer dans la famille, l’école, le pays, dissolvant peu à peu la communauté de destin pour la transformer en une mosaïque d’atomes concurrents.
Aïcha avait atteint ce point déplaisant où certains citoyens des strates aisées découvrent avec ahurissement qu’il n’y a plus de portes vers le dessus du panier, seulement une méchante petite trappe, au fond.
Quelques mois plus tard, on lui signifia administrativement que, même si elle n’avait pas ménagé sa peine, elle avait néanmoins épuisé ses droits.
Il ne lui restait plus qu’à déposer le bilan de son existence et glisser stoïquement dans la dépression. Elle pourrait peut-être raccrocher quelques illusions vitales à l’Eldorado qui, parait-il, débauche fissa mais réembauche illico. Nation où nul ne discrimine, sinon positivement. Indépassable modèle au sein généreux duquel s’abreuvent toutes les ambitions et se résolvent toutes les tensions. Exceptionnelle contrée qui assure le plein emploi des prisons et garanti le taux de meurtre le plus performant du monde civilisé. L’absolue merveille vers laquelle nous devons tendre urgemment de toutes nos énergies, en cultivant la méthode coué et l'esprit gagnant-gagnant.
Aïcha n’avait pu remonter la pente ni eut le temps de remonter le trottoir, toute absorbée qu’elle était dans le tableau Excel de ses pensées. La dévaluation de la cote de son humanité atteignit le point zéro lorsque le bus la percuta de plein fouet. Pendant qu’on la glissait lentement dans le trou béant d’un transfert vers je ne sais quel paradis fiscal, l’indice en bourse de son ex employeur prit un pourcent…
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON









