Thomas Piketty, à propos des économistes : « Ils ne savent à peu près rien sur rien »
Dans son ouvrage Le capital au XXème siècle, Thomas Piketty écrit :
« Dès lors que le taux de rendement du capital dépasse durablement le taux de croissance de la production et du revenu, ce qui était le cas jusqu'au XIXème siècle et risque fort de redevenir la norme au XXIème siècle, le capitalisme produit mécaniquement des inégalités insoutenables, arbitraires, remettant radicalement en cause les valeurs méritocratiques sur lesquelles se fondent nos sociétés démocratiques. »
Ainsi, pour autant que la production se trouve renvoyée du côté d'un impénétrable brouillard, la question n'est plus que de savoir comment se répartir le gâteau. Pour peu que la méritocratie soit à peu près bien ordonnée, il sera permis aux postulants de venir, devant la bonne bourgeoisie, réclamer leur juste rétribution des efforts qu'ils font pour lui conserver sa place et ses capitaux, à condition que cette place ne morde pas trop sur la leur, et que ses capitaux suintent tout ce qu'ils doivent suinter de prébendes pour les rallié(e)s à sa cause.
Et ce serait donc cela qui "fonderait" nos sociétés démocratiques : c'est indéniable.
En 1774, Romans de Coppins avait eu le bon goût d'écrire :
« Depuis longtemps, on cherche la pierre philosophale : elle est trouvée, le travail. »
De fil en aiguille, il était possible d'en arriver à penser que le travailleur lui-même était finalement la poule aux œufs d'or qu'il fallait bien se garder d'exploiter à mort. C'était un temps où la production n'était pas encore suffisamment pléthorique pour faire perdre le fil des exigences qui en fondaient le résultat.
Désormais, nous "répartissons"... L'exploitation, nous la laissons au spécialiste : le bourgeois. Et voilà que c'est lui qui est devenu la "poule aux œufs d'or"... Tout vient de sa main experte : c'est à lui que nous confions la rude tâche de mesurer nos "mérites" respectifs et très personnels... C'est ce qui s'appelle la démocratie méritocratique... Autrement dit : je t'y perds et je t'embrouille.
Or, Thomas Piketty - dont il faut redire que c'est la qualité de son travail d'analyse et le caractère démesuré du champ qu'il a entrepris de retourner comme seul un vrai pionnier peut le faire qui m'ont convaincu d'y regarder de plus près - nous montre les limites étroites dans lesquelles parvient à se glisser ce petit jeu de la méritocratie démocratique...
« Être économiste universitaire en France a un grand avantage : les économistes sont assez peu considérés au sein du monde intellectuel et universitaire, ainsi d'ailleurs que parmi les élites politiques et financières. Cela les oblige à abandonner leur mépris pour les autres disciplines, et leur prétention absurde à une scientificité supérieure, alors même qu'ils ne savent à peu près rien sur rien. C'est d'ailleurs le charme de la discipline, et des sciences sociales en général : on part de bas, de très bas parfois, et l'on peut donc espérer faire des progrès importants. En France, les économistes sont - je crois - un peu plus incités qu'aux Etats-Unis à tenter de convaincre leurs collègues historiens et sociologues, et plus généralement le monde extérieur, de l'intérêt de ce qu'ils font (ce qui n'est pas gagné). »
Ce qu'ils font... Mais, cela n'a, bien sûr, aucun rapport avec leur mérite... qui se situe certainement ailleurs. A moins qu'ils ne fassent de très étranges choses pour entretenir le flou sur les friches qu'ils laissent s'étendre dans la pensée de jeunes gens et de jeunes filles, qui n'auront pas longtemps encore le loisir de se répartir les dépouilles d'une production qui pourrait bien leur faire faux-bond à force de ne recueillir que leur mépris, ou cette ignorance qu'on a si parfaitement réussi à leur répartir.
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