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Un monde sans assise...

 Sommes-nous « Modernes » ou « Terrestres » ? Partageons-nous encore la même planète ? Ou serions-nous tous "en migration vers des territoires à redécouvrir et à réoccuper" ? Un intellectuel de renommée internationale, Bruno Latour, dresse une cartographie de notre "postmodernité" en panne de repères et propose d’atterrir quelque part en retrouvant un sens de l’orientation jusqu’alors bien altéré…

 

Que s’est-il passé après la chute du Mur de Berlin ? L'entrée dans un monde de liberté et de prospérité ? L’avènement de la démocratie planétaire ou... "la Fin de l'Histoire" ?

Les observateurs attentifs ou de bonne foi (ou du moins ceux qui commençaient à sentir le sol se dérober sous leurs pieds…) ont plutôt constaté la perte d’un monde commun à partir de la vague de « dérégulation » des années 80, le démantèlement de l’Etat-providence et la vertigineuse croissance des inégalités.

Le philosophe et sociologue Bruno Latour voit à l’œuvre une « mutation climatique » sans précédent. Prenant le mot « climat » au « sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence », il s’empare à son tour de l'insubmersible métaphore du Titanic pour désigner ces initiés qui s’approprient les rares canots de sauvetage avant le naufrage assuré – non sans avoir demandé à l’orchestre de surjouer des berceuses anesthésiantes à souhait afin de mettre à profit le répit et la nuit noire « avant que la gîte excessive n’alerte les autres classes »…

 

Un nouveau « régime climatique » ?

 

L’arrivée du « négationniste climatique « Donald Trump à la Maison Blanche inspire à l’intellectuel familier des liens entre écologie et inégalités sociales un mordant essai d’urgence et d’intervention à partir d’un constat aussi glaçant qu’attristé : « tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague « les élites ») était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et le reste de ses habitants.

Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où « tous les hommes » pourraient également prospérer . »

Pour organiser leur « fuite hors du monde commun » vers des Olympe ultrasécurisées, elles se débarrassent de « tous les fardeaux de la solidarité » - pour ne plus avoir à partager le « monde commun avec le reste des neuf milliards de braves gens dont le sort –du moins le prétendaient-elles – avait toujours été leur principal souci »…

En d’autres termes, l’espèce se trouve « clairement en situation de guerre » - mais une majorité écrasée préfère ignorer cette drôle de guerre larvée, déni de réalité et passion de l’ignorance obligent…

Trois événements se lient inextricablement : outre l’élection de Donald Trump, le Brexit et l’amplification des migrations révèlent que le « sol rêvé de la mondialisation est en train de se dérober » - tout comme la « notion même de sol est en train de changer de nature »…

Aux migrants venus « de l’extérieur » après le démantèlement systématique des frontières (et l’aspiration grandissante à leur rétablissement…) s’ajoute la tragédie vécue par ceux « de l’intérieur » qui se sentent « quittés par leur pays » : personne n’est plus assuré d’un « chez soi » ni de sa sécurité, de ses biens, de son métier, de son mode de vie ou de son « identité »… Un même vertige étreint anciens « colonisés » et anciens « colonisateurs », menacés d’être expropriés de leur terrain de vie. Quand bien même il serait possible de restaurer des frontières et d’assurer leur étanchéité, rien ne pourrait arrêter ces « migrations sans forme ni nation qu’on appelle climat, érosion, pollution, épuisement des ressources, destruction des habitats »…

Qui a tiré le tapis sous nos pieds ? Comment surmonter cette « perte d’orientation commune » ? Comment reprendre pied là où « tous se retrouvent devant un manque universel d’espace à partager et de terre habitable » ?

Pour Bruno Latour, il va bien falloir « atterrir quelque part ». Encore faut-il savoir s’orienter, retrouver un ancrage dans un morceau de réalité, un territoire sous ses pas.

De quoi Donald Trump serait-il le nom sinon de ce retard à l’atterrissage, histoire de rêver encore un peu, avec un parachute doré dans le dos, à ce qui peut encore être accaparé ? Le professeur émérite associé au médialab de Sciences Po tient le premier acte politique décisif du président Trump, à savoir la dénonciation de l’engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21, pour un aveu et un « tournant planétaire »…

Mais ne serait-ce pas là attacher trop d’importance à cette conférence à grand spectacle que nombre d’écologistes atterrés tiennent pour une tonitruante et énergivore « éco-tartufferie » ? Présidant « le pays qui avait le plus à perdre d’un retour à la réalité », Donald Trump a tout simplement rendu explicite ce qui était si implicite entre initiés : il a entériné cet abandon d’un monde commun et assumé frontalement une « désolidarisation » tant à l’égard des moins favorisés que des générations futures par une « politique postpolitique, c’est-à-dire littéralement sans objet puisqu’elle rejette le monde qu’elle prétend habiter »…

Les crispations identitaires perceptibles partout (à commencer par le positionnement anti-immigrationniste de Donald Trump), les tentations avouées pour les « réalités alternatives » et les tentatives de retour au local mettent à nu une tension qui s’élargit en gouffre entre « peuples froidement trahis », dépouillés de la « sécurité d’un espace protégé », et « ceux qui ont abandonné l’idée de réaliser pour de vrai la modernisation de la planète avec tout le monde »…

Fin de la chimère d’une « croissance pour tous » et des « idéaux de solidarité jetés par-dessus bord par ceux-là même qui les dirigeaient »… L’injonction à se « moderniser », à « aller de l’avant » a creusé l’abîme dans le monde commun – jusqu’à l’escamoter sous nos pieds, à force de « dérégulations » et autres « pompages massifs » de ressources tant naturelles qu’humaines…

Jusqu’alors, ce qu’on appelle « civilisation » s’est déroulé au cours des dix derniers millénaires et au fil des sagesses accumulées « dans une époque et sur un espace géographique étonnamment stables »…

Voilà désormais le système-terre bouleversé par la « Grande Accélération » d’un nihilisme qui bloque les boussoles, anesthésie les consciences, artificialise les existences, escamote la question sociale surgie au XIXe siècle, vide la politique de sa substance, dérobe un horizon de sens et volatilise le réel au profit d’une abstraction au quelle la Terre peine à donner corps… « Progresser » à marche forcée dans la « modernité », c’est s’arracher au « sol primordial », à son appartenance terrestre et basculer vers le « Grand Dehors » : « Ce grand déménagement – le seul vrai « Grand Remplacement » -, on va prétendre ensuite le faire subir au monde entier qui va devenir le paysage de la mondialisation »…

L’écologie politique n’a pas su prendre le relais de cette question-là – pas plus que de la question sociale camouflée au profit d’une opposition fantasmée entre « modernes » globalistes accélérationnistes et « archaïques » défenseurs d’une temporalité respectueuse tant de « la nature » que de la « nature humaine »…

L’urgence n’est-elle pas désormais de se réapproprier le sol contre d’autres intérêts que ceux du vivant, de « découvrir en commun quel territoire est habitable et avec qui le partager » ?

Il s’agit bien de vouloir cohabiter entre « terrestres » conscients de leurs terrains de vie : quoi de plus vital pour chacun que de s’occuper enfin de ce qui lui permet d’exister ? Société de liens contre société de biens ?

En 1972, les prévisions du Club de Rome donnaient moins de six décennies au système économique mondial avant de se fracasser contre les limites physiques de la planète…

Depuis, la tourmente de la globalisation a pulvérisé ces limites comme les frontières – à l’Occident de « déglobaliser », ne serait-ce que pour reprendre le globe en mains...

Le souci du terrestre transcendera-t-il l’illusoire opposition du local contre le global pour rendre à chacun une terre de possibilités réelles sous ses pas ?

Un conte d’autrefois disait que nous serions tous « propriétaires » d’un beau palais où il ferait si bon vivre… Mais voilà : nous préférons camper à côté dans une vieille tente percée qui prend l’eau et le froid de partout… Réintégrer notre palais originel ou un territoire de vie habitable serait-il aussi aisé que de repasser par le trou d’une aiguille ?

Bruno Latour, Où atterrir ? La Découverte, 156 p., 12 €


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2 réactions à cet article    


  • Cateaufoncel 13 décembre 2017 11:52

    "...elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où « tous les hommes » pourraient également prospérer . »"

    Ceux qui croient à ce genre de chimères sont de moins en moins nombreux. L’histoire n’a jamais mené tous les hommes vers un horizon où ils pourraient également prospérer.

    Déjà, faudrait-il, pour cela, que tous les peuples aient des capacités identiques à produire de la richesse. C’est loin d’être le cas.

    Et s’il est prévu que ce sont les prolos des pays industrialisés qui devront se décarcasser pour élever le niveau de vie dans les pays non-développés, c’est : Non merci,sans façon !

    Un référendum le confirmerait de façon éclatante.


    • lephénix lephénix 13 décembre 2017 15:29

      @cateaufoncel

      effectivement, l’histoire de la « civilisation » n’a jamais été que celle d’un rapport de prédation tel qu’il se perpétue, d’un transfert de richesses perpétuel à grands renforts d’accords gagnant-perdant tels qu’ils continuent à être imposés... demande-t-on à la dinde mal nourrie jusqu’à noël si elle veut danser la bourrée à carnaval ?

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