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Venezuela : un fauteuil pour deux

VENEZUELA : UN FAUTEUIL POUR DEUX

Par François SERANT

Le Venezuela connait une situation insolite depuis déjà près de deux mois, avec la cohabitation de deux Chefs d’Etat : Nicolas Maduro et Juan Guaido. L’un est adoubé par la quasi-totalité des institutions publiques du pays dont les forces armées nationales et l’autre par une « Communauté internationale » de cinquante états dont les Etats-Unis d’Amérique et « le groupe de Lima ». De part et d’autre, les acteurs ont la capacité de drainer dans les rues des centaines de milliers de supporters.

Si Maduro a pris ses fonctions par devant une instance de l’Etat, la cour suprême, qui au terme de la constitution, supplée à l’Assemblée nationale en cas de difficultés, Guaido absent des dernières élections présidentielles a pris ses fonctions dans la rue et non par devant l’Assemblée nationale. Pourquoi ça été fait dans les rues ? Craignait-on des remous au sein du parlement, où sa mouvance est minoritaire ? qui des deux détient davantage de légitimité ?

Guaido, évincé de la présidence tournante du parlement par la Cour Suprême s’est autoproclamé Président de la République, dès le lendemain et adoubé par Washington quelques minutes après son « investiture dans la rue » et appuyé dans les heures qui ont suivi par les grands manitous de l’UE et le « groupe de Lima ». A noter que la décision d’appuyer Guaido ne fait pas l’unanimité au sein de l’OEA, l’organisme interétatique régional et encore moins à l’Assemblée générale de l’ONU ou à l’Union Africaine, où le gros de la troupe reconnait Maduro comme président constitutionnel du Venezuela. Le Mexique, l’Uruguay, la Bolivie, le Nicaragua, le Salvador, Cuba et une bonne flopée d’Etats caraïbéens bénéficiaires de l’accord Petrocaribe appuient Maduro. Des censeurs du Conseil de sécurité des Nations Unies dont la Russie et la Chine soutiennent Maduro. Ce qui est loin d’être négligeable en termes d’appui.

Un curieux précédent

Que réserve l’avenir aux organes électoraux, aux systèmes politiques des pays du sud, si les résultats des présidentielles ou des législatives doivent être approuvés par des instances politiques de quelques pays du Nord et quelques satellites de la sous-région ? C’est le retour aux colonies, c’est la négation du droit des peuples du sud de décider de leur avenir, en toutes libertés. Faut-il avoir le feu vert de certaines instances internationales pour décider de l’organisation d’élections, quand bien même elles ne les financent pas. Curieusement, certaines officines de « la Communauté internationale » avaient demandé de surseoir aux dernières élections vénézuéliennes initialement prévues, au vu de l’agenda de l’organe électoral national.

De la légitimité des élections vénézuéliennes

Les dernières élections présidentielles ont été boycottées par les poids lourds de l’opposition vénézuélienne, juste au moment où un accord allait être conclu à Santo-Domingo, sous la houlette de l’ancien Chef du gouvernement espagnol Jose Luis Rodriguez Zapatero qui n’a pas trop bien compris cette défection. Leur non-participation volontaire peut-elle remettre en question la légitimité des résultats proclamés par cette même instance électorale qui a reconnu deux ans plus tôt la victoire de l’opposition aux législatives ?

Qui évincera l’autre ?

Celui qui occupera seul le fauteuil devrait être celui qui a les nerfs les plus solides pour ne pas se laisser prendre dans les provocations de l’autre et qui saura gagner la bataille du temps. Celui qui arrivera à mettre l’armée, la grande muette, de son côté gagnera la joute. Voyons les cartes de chacun des protagonistes.

Guaido n’a pas l’armée de son coté pour le moment. Il est loin de l’avoir sous sa coupe. Allons voir pourquoi. L’armée bolivarienne a une direction chaviste. Elle est associée au pouvoir. Elle n’aura pas davantage de privilèges avec Guaido qu’elle n’en détient avec Maduro. L’armée, quoiqu’on pense, a une posture constitutionnaliste. C’est cette posture qui a valu à Chavez son retour au pouvoir au lendemain du coup d’état de 2002. L’armée est celle qui a entériné la victoire de l’opposition aux dernières élections législatives de 2016, au grand dam des radicaux du régime. L’armée ne se sent pas confortable avec les formes de l’investiture de Guaido qui ne pèse pas lourd sur l’échiquier politique national et qui doit sa place à la tête du parlement qu’au processus de présidence tournante.

Guaido n’a pas pu faire rentrer au pays l’aide humanitaire des USA. C’est un échec cuisant qui a un impact négatif sur la compréhension de ses capacités de mobilisation au niveau de la population vénézuélienne et même de ses sponsors étrangers qui se questionnent sur sa viabilité.

Maduro pour l’instant a toutes les cartes en main. Il a les instances politiques nationales à son entière disposition. Il neutralise le Conseil de sécurité de l’ONU, grâce à ses amitiés russe et chinoise tissées depuis plus d’une décennie. Il neutralise en partie le Conseil de l’OEA où il peut compter sur le Mexique du nouveau président socialiste Andres Manuel Lopez Obrador qui est un poids lourd au niveau de l’Amérique latine et surtout de nombre de pays des Caraibes qui ont bénéficié du programme Petrocaribe. Il peut compter aussi, au vu de leur histoire commune, sur la solidarité des peuples d’Amérique du Sud qui transcende la volonté d’en découdre des nouveaux dirigeants de droite, comme Bolsonaro au Bresil, Pinera au Chili, Macri en Argentine ou Duque en Colombie.

Guaido, pour parvenir à ses fins, peut compter sur les sanctions économiques qui étranglent le pays depuis quelques années, le contrôle quasi-total des mécanismes d’approvisionnement par les élites économiques, la saisie des avoirs de la compagnie des pétroles vénézuéliens ( PDVSA), le poumon économique du pays. Par contre, s’il table sur l’intervention militaire des pays voisins et des Etats-Unis d’Amérique, il n’influencera pas l’opinion publique nationale. Les rumeurs d’intervention ne feront que renforcer Maduro dans son fauteuil. Et encore l’armée vénézuélienne a la capacité de faire face aux assauts éventuels des armées brésilienne et colombienne, au vu de la technologie militaire et de l’encadrement technique dont elle dispose et des difficultés tenant au relief auxquelles ces adversaires auraient à faire face. Seule une intervention directe de l’armée américaine pourrait garantir l’éviction de Maduro du fauteuil présidentiel. Et c’est loin d’être acquise. Si les USA ont la force à leur disposition, ils n’ont pas réussi jusqu’à présent à vendre le produit à la communauté internationale. Il va falloir encore creuser pour trouver les artifices juridiques, moraux pour asseoir la stratégie interventionniste.

Le dernier coup de génie de Maduro, c’est qu’il ait gardé son calme, au retour de Guaido, à Caracas. Tout s’est passé tranquillement, dans le respect des velléités de l’autre fraction du peuple vénézuélien. Une élection ne se gagne jamais à l’unanimité. Il faut respecter l’adversaire qui détient toujours une certaine capacité de mobilisation. Pour le gouvernement, on a vu passer un quidam à l’aéroport international Maiquetia de Caracas. Guaido espérait autre chose, pour se donner de l’épaisseur après l’échec de Cúcuta. Jusqu’à présent, Maduro est dans le fauteuil réel et Guaido dans le fauteuil virtuel. Qu’en sera-t-il à la prochaine étape. Nous sommes en première loge, nous attendons la prochaine séquence de ce spectacle inédit que nous offre l’Amérique latine, qui ne se serait jamais produit en Europe du Nord. Le pourquoi ? le degré de maturité politique, le niveau d’éducation, de civisme de la population, le faible écart dans la répartition de la richesse nationale qui ne laissent aucune porte ouverte pour la manipulation par des forces internes et externes.

En attendant sur les bords de l’Orinoco, les deux comparses tout penauds, revêtus du tricolore, enfermés malgré eux dans ce labyrinthe où rugit le Minautore, attendent ce clone de Thésée qui viendra les délivrer des affres de ce monstre sacré assoiffé de sang, d’or et d’argent. Qui fournira à Thésee le fil qui les conduira vers la lumière ? Ils attendront encore longtemps, car Dédale qui a construit le labyrinthe pour le compte du roi Minos dont il craint les fureurs, n’est pas trop pressé de fournir le fil d’Ariane.

François SERANT

fserant@yahoo.fr


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5 réactions à cet article    


  • Matlemat Matlemat 11 mars 14:57

     Le « statu quo » risque de durer encore un moment, l’agressivité des faucons américains ne font que provoquer un sursaut nationaliste vénézuélien qui mène leur tentative à l’échec.

     Les sanctions et l’embargo ne seront probablement pas plus efficaces qu’avec Cuba.


    • Pinkette234 Pinkette234 12 mars 03:09

       la Russie et la Chine soutiennent Maduro et c’est trés BIEN !!!


      • QAmonBra QAmonBra 12 mars 07:11

        N’en déplaise à Macron, Maduro a été élu aussi légalement que le président français, malgré le boycot, les sanctions économiques des prédateurs U$ et cette élection a été contrôlée et validée par des observateurs internationaux.

        En contestant la présidence vénézuélienne et en reconnaissant la marionnette Guaido, Macron ne fait que couper la branche qui le porte et donner raison aux légitimes aspirations des GJ : Macron démission !


        • JL JL 12 mars 09:01

          la Maison blanche devait organiser des diners de cons pour récompenser toutes ces belles âmes qui soutiennent l’opposition à Maduro et sont aveugles et sourdes aux récriminations du peuple algérien.

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