Verts soleils...
Une « angoisse écologique » persistante agite le corps social . Elle suscite un intégrisme écologiste qui badigeonne notre peu d’avenir commun d’une bien incertaine teinte vert-de-gris de petits matins pas très nets...
L’homo sapiens présumé ou décrété oeconomicus (97% de la biomasse des vertébrés terrestres, avec son bétail) a inventé le paradigme linéaire d’une croissance infinie basée sur le pillage systématique de ressources limitées sur une planète surexploitée, manifestement plus « intelligente » que lui - mais dévorée par la « globalisation » marchandisée.
Pour l’instant, il a réussi à précipiter l’effondrement des « populations non humaines » au profit exclusif de son espèce – enfin, d’une infime fraction « hors sol » de la dite espèce, menacée à son tour d’extinction par un implacable engrenage des accélérations... Est-ce en quittant l’histoire que le bipède postmoderne et bientôt « amélioré » voire postnumérique se redécouvrirait soudainement « zoologique » à l’heure du naufrage d’un Titanic dérivant sur un cloaque de plastique rissolé aux métaux lourds ?
Voilà, constate Régis Debray, une « espèce animale en sursis, qui se demande si elle mérite encore d’avoir un futur », locataire d’une planète dont « elle se prenait pour le propriétaire » et désormais acculée « en squatter insolvable, menacé d’expulsion ».
Quitterions-nous les chantiers et l’artificialisation des sols pour « embrasser les arbres » ou pour nous y nicher en cabane suspendue le temps d’un « ressourcement », selon de nouveau « concepts » d’hôtellerie étoilée de plein air ?
Mais, avant d’en arriver là, que de neurones consumés « pour rendre l’air irrespirable, faire fondre les glaciers, polluer les océans, assécher les lacs et désertifier jusqu’à l’Andalousie »... Qu’avons-nous fait de la « beauté native des choses », de « ce qui nous a faits » ? N’est-il pas déjà trop tard pour « piloter » en douceur la « transition » d’une sociéte thermo-industrielle en fin de cycle à une société agro-pastorale que l’on rêverait forcément harmonieuse et redistributrice ?
Voilà la « climatologie » érigée en « science faisant autorité ». Renouant avec de vieux discours éculés sur la fin des temps, elle nous promet tout à la fois détresse climatique, horreur écologique et sociale, effondrement des civilisations et du système Terre – ainsi que force tournées de verts vides pour mieux en remplir d’autres, sans fond...
« Prime au primitif »...
Le vert « n’est pas toujours tendre » à l’ère de la troisième révolution industrielle, celle du microprocesseur – et la défense de la planète (ou du « climat »...) s’annonce féroce, compte tenu du fondamentalisme des khmers verts s’arrogeant le droit de décréter des « normes » applicables à tous leurs « frères humains ». Au Xxe siècle, rappelle le philosophe, l’Esprit a atteint « sa vitesse de libération avec les aéroplanes, la machine-outil, le bébé-éprouvette, les aliments ultra-transformés, les transgenres et le désormais classique « on ne naît pas femme, on le devient ».
Il n’en doit pas moins, après avoir épuisé tous les mirages de l’ingénierie, rebrancher d’urgence sa prise de terre et limiter l’emprise d’une technosphère s’arrogeant de surcroît le monopole de « l’écologie » - ou du green washing... Régis Debray constate, « à l’heure du dématérialisé et de virtuel », ce « pacte d’alliance entre le tout-bio et le tout-techno, le néon et le bougeoir, la « machine à habiter » et la fermette poutres apparentes, le techno global et l’élu local »...
Ainsi, « notre besoin d’incarnation augmente au fur et à mesure que progresse la robotique » - et « la tour de verre appelle la hutte en bois »... C’est désormais le « retour au terroir des déterritorialisés » : « La perte d’appartenance fait appel d’air et le civilisé à prothèse se coiffe d’un chapeau de paille : l’urbain appareillé réclame sa ration de rusticité, de pépiements sous sa fenêtre et d’écureils dans les squares, de pistes cyclables et de cabanes sous le canopée (...). Au postindustriel déboussolé, il faut un minimum syndical de sauvagerie et on peut comprendre sa préférence pour les jeunes loups, les vieux ours et les crocodiles en rade, plutôt que pour les animaux d’élevage, le gavage des oies et le poulet en batterie. On ne saurait lui en tenir rigueur, c’est l’effet inconscient d’un thermostat caché en chacun d’entre nous. Nous bénéficions tous, à notre insu, d’un principe de constance qui rééquilibre une déstabilisation machinique par une contre-poussée naturaliste, avec une prime au primitif. » Au commencement des temps, quelle force fit basculer le monde du côté de la matière afin qu’il y aie « quelque chose plutôt que rien » ? Et laquelle désormais s’active à le transformer en antimonde irrespirable et inhabitable, à l’instar d’une proche planète rouge qu’il s’agirait de « conquérir » ? Tout serait-il parti de cette alliance entre un vieux rêve d’alchimiste, une techno-science sans conscience et un turbo-capitalisme sans morale ? « Le vieil alchimiste a transplanté ses cornues dans la Silicon Valley pour transmuter non le plomb en or mais notre chair en bits et octets, quitte à tuer le vivant pour tuer la mort. Le Grand Oeuvre se cherche dans l’IA (intelligence artificielle) ».
Mais des fondamentaux résistent à la déstabilisation machinique et à la silicolonisation du monde, « à savoir le câblage nerveux et la charpente ostéo-musculaire de l’internaute, qui restent ceux du chasseur de mammouths »...
A la lisière de l’ombre verte qui recouvre un monde globalisé nous privant de terre habitable, le philosophe rappelle qu’un être « ne peut croître ni prospérer sans un certain périmètre de vie ». Or, « le mammifère par moment raisonnable mais foncièrement maisonnable que nous sommes, ne peut survivre sans feu ni lieu ».
Précisément, ne serait-il pas, après avoir eu la peau des autres espèces animales, en train d’attenter à sa demeure terrestre et de succomber à sa propre folie prédatrice ? Rendant grâce à « la finitude qui interdit de nous rêver inoxydables » en mode transhumaniste, il repense avec bonheur et délectation toute la complexité des dynamiques environnementales et sociales – rien moins que la riche et débordante matière du monde en son basculement, dans un format qui renoue avec les grands « tracts de la NRF » d’entre les deux guerres. Notre futur bouillonnnant de lendemains sans avenir pourrait bien se réécriree dans ce format de grandes urgences..
Régis Debray, Le siècle vert – un changement de civilisation, Gallimard, collection « Tracts », 64 p., 4,90 €
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