Vices et versa
La vertu et le vice, vaste débat. Impossible en ce moment de ne pas entendre le bruit des haut-parleurs des radios ou des téléviseurs sans y entendre de savants débats sur le sujet. Pourtant, dans l'actualité désolante de ces derniers jours, personne ou presque n'a pensé à faire un parallèle entre la situation existante et des événements passés. Et pourtant, l'histoire est là, devant nos yeux, depuis quatre ans maintenant. Elle est tout aussi affligeante et aussi sordide, et vient juste de connaître sa première conclusion. Provisoire, hélas. Retour sur un cas tout aussi spécial, qui s'est passé dans un autre pays... toute ressemblance avec une affaire existante n'étant pas totalement un hasard, il va sans dire.
Voilà donc un homme, que nous appellerons de deux lettres, un M et un K, (appelons-le M.K., donc) devenu président en l'an 2000, par 63 voix contre 57 à son concurrent : nous sommes dans un pays où le suffrage universel ne concerne pas l'élection présidentielle, disons, pour simplifier. Politiquement à droite (c'est le premier président de ce genre dans le pays !), l'homme se forgera une image de rassembleur, allant même serrer la main de Jean Paul II ou de celle du président d'un pays constamment présenté comme son plus grand adversaire sur l'échiquier politique de la région. Sa première déclaration consiste à dire en effet que "le public désire que le Président soit au dessus des différences politiques". L'homme rassure, car il a fait plusieurs ministères et connaît donc bien à la fois le pays et le fonctionnement de l'Etat : il a été successivement ministre du logement (de 1981 à 1984), ministre du travail et des affaires sociales (de 1984 à 1988), puis ministre des transports (de 1988-à 1992), et ministre du tourisme (en 1996). Quand on parle de lui, on évoque un homme politique ayant eu "un parcours parlementaire branché sur les dimensions sociales". A la passation de pouvoir, l'ancien président déclare qu'il pense que l'heureux élu sera "un bon Président ayant pour but de promouvoir une société plus unie". Dans ce pays là, il est vrai aussi, il passe plutôt pour un René Coty, possédant peu de pouvoirs réels face à son assemblée, mais pouvant néanmoins choisir les grâces et les remises de peine envers les prisonniers. En fait, c'est le président inaugurateur des bacs à géraniums : sa fonction première est en effet celle de "représentation officielle dans le pays et à l'extérieur".
Bref, quelqu'un présenté comme plutôt consensuel, au look soigné de leader qui utilise, c'est évident, la séduction pour alimenter son score de soutiens. C'est un peu le George Tron de l'époque, celui que moque régulièrement le Petit Journal en le présentant comme le bellâtre de service. L'homme qui serre les mains sans regarder ce qu'il y a en face, mais la caméra. Comme vie familiale, c'est plutôt "pépère" : il est marié depuis 1969, et sa femme lui a donné cinq enfants, quatre garçons et une fille. Sa femme, au fil du temps, est devenue l'égérie de groupes féministes, prônant un rééquilibrage des droits des femmes dans le pays. Elle l'a toujours soutenu dans sa carrière, et le couple, en représentation officielle montre toujours une complicité évidente. Bref, les médias du pays s'en régalent, d'un président bras-dessus bras dessous avec sa femme, ou avec ses enfants, restés très proches. Bon, l'homme a bien quelques regards appuyés parfois sur les jolies dames qu'on lui présente, (les blondes, surtout semble-t-il !) mais bon, ça n'en fait pas un obsédé pour autant. C'est vrai, ça. Faut dire que dans le pays, l'occasion de croiser des jeunes filles est fréquent. Plus que dans d'autres pays, si on regarde par exemple... l'armée. Il ne rate jamais une occasion d'être interviewée par des femmes, par exemple, mais ça aussi, ça ne veut rien dire non plus.
Sa triste histoire va démarrer par une bêtise qui ne peut se concevoir que par un véritable dédoublement de la personnalité ou une totale irresponsabilité, en l'occurrence de celui qui est devenu président, ce qui est pour le moins assez étonnant. Elle commence en 2006, alors que son mandat touche à sa fin, en prime : notre plus haut représentant de l'Etat, jouissant donc jusqu'ici d'une excellente réputation, envoie un surprenant courrier au procureur général du pays, dans laquelle il se plaint d’être personnellement la cible d’une tentative de chantage évidente selon lui d'une jeune femme, que l'on appellera pour la cause Mademoiselle "A". C'est une de ses anciennes secrétaires, qui l’accuse tout simplement de viol, a deux reprises, dans son bureau de la capitale mais aussi dans un hôtel d'une des plus grandes villes du pays. Le procureur, un peu interloqué, va diligenter une enquête... et découvrir que contrairement aux assertions présidentielles, c'est plutôt l'homme qui lui a demandé d'effectuer cette enquête qui pose problème. Il découvre en effet que s'il a fait appel à lui, aussi tardivement, c'est parce que les diverses intimidations qu'il a pu porter sur cette femme n'ont pas réussi à éviter que cette dernière menace toujours de révéler ce qu'elle a pu subir.
Bref, le procureur, un peu estomaqué, s'aperçoit que son président est plus qu'embarrassé par ce qui peut devenir très vite un énorme scandale pouvant ruiner sa réputation, et par contrecoup, celle du pays. En l'occurrence un viol, ou plutôt même deux, mais également d'autres actes tout aussi condamnables. Emoi chez le procureur, qui se retrouve avec un beau sac de nœuds sur les bras, surtout qu'entre temps, ce n'est en effet plus une, mais trois plaintes, qui rejoignent déjà son bureau, émanant de trois femmes différentes, dont la fameuse A. Toutes parlent "d’agressions et de harcèlements sexuels répétés sous forme de remarques douteuses, d’étreintes et de baisers forcés". Pour le procureur, le cas est donc grave, très grave. Il demande alors à voir le président KM, qui ne le convainc pas du tout : "le président proclame son innocence et affirme qu’il est la cible d’un « d’une chasse à l’homme », orchestrée par le conseiller juridique du gouvernement d’alors, (appelons-le M.M.), la police, les hommes politiques et la presse". Bref, la défense habituelle de quelqu'un cerné par les faits : la négation totale, le refus d'accepter la part sombre qui est en lui et qui le place alors au pied du mur. Ces dénégations frôleront le ridicule : on l'entendra crier en plein prétoire "vous faites une erreur ! C’est un mensonge ! La fille sait que c’est un mensonge," oubliant visiblement les autres plaintes et l'épaisseur de son dossier de harcèlement. Un dossier qui s'épaississait de mois en mois. Au 21 septembre 2008, on comptait déjà 8 plaintes de déposées.
Cette attitude pour la moins sidérante au regard des preuves qui vont s'agglutiner sur le bureau du procureur, l'accusé la tiendra longtemps, même jusqu'au jour de son procès. Il y clamera de bout en bout son innocence, ou celle du complot de ses adversaires contre lui, ce qui revient à la même chose. Lors de son procès, pourtant, les charges s'avéreront lourdes, et les dénégations mal venues, au point de faire dire un jour au juge, irrité, que « votre version des faits est un tissu de mensonges » rappelle J.forum, dont sont extraits plusieurs citations de ce texte. Et l'un des juges présents en effet de remuer le cloaque, en remontant au tout début de l'histoire de Melle A, âgée alors de seulement 18 ans lors de la première agression. « Avec le temps, de nouveaux éléments sont venus étayer les accusations de A. Même si celles-ci ont été exprimées tardivement, cela ne prouve pas qu’elles ont été fabriquées. », a expliqué le juge. En revenant sur de plus anciennes histoires : " De nombreux témoins ont confirmé les allégations de A. , comme celles de L., une volontaire du service national âgée de 18 ans au moment des faits. Les juges ont affirmé que M.K. ne disposait d’aucun alibi ou proches suggérant une liaison romantique avec A. « Quand celle-ci a refusé de répondre à ses avances, l’accusé a commencé à se venger. Son refus a été prouvé. Elle s’est débattue sur le sol, et l’accusé a eu recours à la force ainsi qu’à la violence » a révélé le juge", précise le quotidien toujours cité par JForum. Les malades de ce genre, quand on résiste à leur irrépressible pulsion, alors qu'ils peuvent être dans la vie des gens tout ce qu'il y a de plus normal, avec une famille aimante et aimée, peuvent se transformer en furie quand ils voient leur proie leur échapper. On peut comparer ça, paraît, à "un chimpanzé en rut", disent certains. Ou certaines, mêmes, celles notamment qui ont dû faire face à ce genre d'agression caractérisée. Comme Melle A. L'homme devenu président d'un pays avait deux visages, ou plutôt un étrange reflet dans le miroir. Double personnalité, diront certains psychiatres.
La justice de ce pays ressemblant d'une certaine manière à celle des USA, il est intéressant aussi de le noter. Comme sources, l'ambassade de France dans ce pays tient une très bonne revue de presse. Celle du 9 avil 2008 nous apprend que l'actuel condamné n'a pas toujours eu le même type de défense (il a notamment changé d'avocat en cours de route, en février 2007 en prenant A.F. à la place du Pr D.L. ). C'est disons plein d'enseignements encore : "Les trois grands quotidiens du pays consacrent aujourd’hui l’essentiel de leur édition au rebondissement auquel on a assisté hier dans l’affaire M.K. Les avocats de l’ancien président de l’Etat ont en effet annoncé hier au tribunal de la principale ville du pays que leur client avait décidé de dénoncer l’accord conclu avec le parquet et de « se battre pour prouver son innocence ». « Cela fait vingt mois que je subis une véritable torture. Je veux mettre fin à cet acharnement, me battre pour prouver mon innocence, me battre pour que la vérité éclate au grand jour et c’est le seul moyen pour moi de le faire », a déclaré au cours de l’audience M.K". Pourquoi donc notre accusé avait-il changé de stratégie ? Parce que la première ne lui avait rien apporté, sinon de lui éviter des années de prison mais d'avoir à payer des indemnités conséquentes, et son avocat pensait jouer sur la lassitude des plaignantes, voire la négociation en secret avec elles, sans doute.
Dans un premier temps, donc, notre président violeur avait donc conclu un accord pour plaider coupable d'infractions bien moins graves, dans le but évident d'obtenir une peine moins lourde au final, avant de se raviser et plaider l'acquittement : "Selon l’accord de négociation de peine conclu en juin, rappelle le journal, M.K. devait plaider coupable et être condamné pour attentat à la pudeur, harcèlement sexuel et harcèlement de témoin, des délits bien moins graves que le chef d’accusation de viol qui avait été d’abord évoqué par le parquet". Mal lui en a pris, donc : les preuves contre lui étaient trop nombreuses et les témoignages accusateurs très précis : résultat, ce changement stratégique de défense au milieu de l'enquête lui vaudra un peine très lourde au final. En somme, il avait commencé par reconnaître pour nier après : ça ne semble pas la bonne méthode, donc, il conviendrait d'y songer, disons, si le cas se présentait ailleurs, on ne sait jamais...
M.K. avait choisi A.L pour remplacer D.L, en vertu d'un autre calcul : le premier cité avait fait sa réputation dans la défense des droits civiques, et il pensait ainsi retourner l'avis des associations notamment féministes qui commençaient à vouloir réclamer sa tête, à surtout soutenir les victimes. On n'ose imaginer celle de sa propre femme, militante elle-même de ces mouvements... En fait, D.L. avait pris le dossier en mains avant que les autres accusations ne lui parviennent : l'avocat avait abandonné au milieu de la route son client, ce qui, en termes de conduite judiciaire n'est jamais très bon signe... A moins d'être celui de devenir l'avocat d'une planche pourrie, et de décider de jeter l'éponge pour une cause perdue d'avance. A ce stade, on pouvait ainsi résumer où on en était début 2008 : "M.K., qui clame son innocence et se dit victime d’un complot politique, avait souhaité aller devant la justice pour laver son honneur et être blanchi. En 2008, il avait donc renoncé à un accord conclu avec l’accusation, qui lui aurait permis d’éviter une peine de prison ferme en plaidant coupable". Mauvaise carte de tirée, celle du "complot" ! Plaider coupable lui aurait évité bien des déboires !
Le compte rendu affligeant de l'audience, c'est le premier quotidien du pays qui s'en chargera. Le procès sera terrible pour tout le monde : pour les femmes molestées et violentées, l'accusé lui-même qui se verra ridiculisé et humilié, et sa famille, anéantie au point de ne pas vouloir accepter l'évidence et le verdict : "l’ancien président de l’Etat était assis sur le banc des accusés les lèvres serrées. De temps en temps il hochait la tête comme s’il avait du mal à y croire, comme s’il refusait d’entendre ce que disaient les juges. Il faut bien avouer que ce qu’ils ont dit était dur à entendre, humiliant, affligeant : Coupable de deux viols, coupable d’attentat à la pudeur, coupable de harcèlement sexuel, coupable d’entrave à la justice, menteur, manipulateur, cherchant à abuser le tribunal, truquant des cassettes. M.K., qui il y a quelques années était encore le premier des habitants du pays, est devenu hier une délinquant sexuel reconnu. La lecture des vingt-cinq pages qui résument le verdict a duré une heure et demie. Le texte intégral de plusieurs centaines de pages, dont la publication a été interdite, et dans lesquelles sont décrits dans les moindres détails les agissements de M.K., était posé à côté du juge G.K., qui a lu le verdict sans manifester le moindre sentiment. Pendant tout ce temps, M.K. était assis, silencieux. Son fils N., n’a lui pas pu se retenir. Il a crié au juge : « Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai ». Le juge K. à poursuivi sa lecture sans s’interrompre". Pour la famille, un comportement semblable si aberrant est en effet quasiment impossible à accepter : un père ne peut être le monstre décrit.
Le président du pays accusé de viol, ce n'est pas très commun, il faut bien le reconnaître. Le site communautaire se posant la question la plus importante, celle de la durée des exactions de l'individu sans qu'il n'ait jamais été détecté auparavant, une question que se posera aussi le quotidien : "Comment se fait-il qu’un délinquant sexuel compulsif, qui a sévi durant de longues années, harcelant des femmes qui étaient sous son autorité, ait pu accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat ?" Le silence des médias, les silences achetés, la crainte de la perte de travail, la honte à subir... bref, il y a mille raisons pour que cela ne soit pas sorti des cercles feutrés du pouvoir, celui au plus haut bénéficiant d'une immunité dans l'inconscient collectif. Y compris celui des journalistes, dans ce pays comme ailleurs. Quel bizarre écho entend-t-on tout à coup, là !
Au final, notre président violeur en avait eu pour son grade (7 ans ferme), nous rappelle cette chère ambassade française et sa riche revue de presse, citant cette fois un des principaux journaux d'opposition : "M.K. avait été reconnu coupable de deux viols et d’attentat à la pudeur avec usage de la force sur « A », employée du ministère du Tourisme. Il avait également été reconnu coupable de harcèlement sexuel de « H », employée du palais présidentiel ; d’attentat à la pudeur et de harcèlement sexuel de « L », une autre employée du palais présidentiel ; et d’entrave à la justice. Ses juges, G.K, M.S et J. S (un homme et deux femmes), l’ont condamné à l’unanimité pour ces délits sexuels graves, tout en critiquant vivement son comportement manipulateur lorsqu’il était ministre, puis président". En somme, ce n'était pas seulement les viols qui lui étaient reprochés, mais bien d'avoir tout tenté pour soit les dissimuler, soit pour faire pression sur ses victimes. En faisant jouer son statut d'homme politique intouchable et protégé. Bref, d'ajouter à l'horreur des faits une capacité incroyable à tout faire pour qu'ils ne soient jamais reconnus, toujours sous le couvert du paravent de la respectabilité que lui octroyait sa fonction. La dénégation ; comme seul système de défense. Un peu court, semble-t-il, en définitive.
Le pays avait donc hérité d'une première dont il se serait je pense bien passé : "L’ex-président n’a désormais plus le droit de quitter (le pays) et a été contraint de remettre son passeport aux autorités. C’est la première fois dans l’histoire (de ce pays) qu’un président ou ex-président est reconnu coupable de crime par la justice".
Mais cette sordide histoire n'est pas encore terminée, hélas : K.M. a fait appel du jugement le condamnant, le 20 mai dernier (quelle coïncidence, non ?) en faisant valoir l'argument comme quoi les relations sexuelles qu’il avait eues avec les plaignantes étaient "consensuelles" (tiens, un autre écho !). La Cour avait accepté entretemps de le laisser libre, en attendant... son avocat, A.F. ayant argumenté que "son client ne fuirait pas la justice si sa peine de prison était reportée et même ajouté qu’il ne représentait pas une menace pour la société". Même pas besoin de bracelet électronique dans ce fabuleux pays où viennent parfois se réfugier des marchands d'armes condamnés dans d'autres pays ! Le journal Le Monde commente, amer : "M.K., qui est défendu par des avocats très réputés et très chers, obtient donc plusieurs mois de répit." En précisant qu' "une chose est sure : M. K., qui a déjà dépensé entre 2 et 3 millions de monnaie locale (entre 400 et 600 000 euros), va devoir continuer à payer ses avocats." C'est fou ce que ça coûte, de nos jours, de mentir, peut-on en conclure. Un site internet intitulé "La vérité à propos de l'affaire M.K." a même été créé pour ça, pour "détruire la crédibilité des femmes ayant accusé l'ancien président" ajoute le Monde, plutôt désabusé. Une technique classique, qui ajoute au premier harcèlement criminel un second. Jusqu'au bout de l'horreur... heureusement que ce genre de cas est rare, me direz-vous.
C'est vrai, mais on n'est jamais à l'abri d'une répétition, dans un autre pays, avec d'autres personnes, peut-être même celles qui ne sont même pas encore présidents, ou qui auraient très bien pu le devenir, qui sait. Aux dernières nouvelles, sur les trois juges qui effectueront le procès en appel de M.K., figurent à nouveau deux femmes. Et ça, c'est plutôt une bonne nouvelle, pour la justice. Et une nettement moins bonne pour lui.
PS : merci à Marc, pour la proposition de titre.
12 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON










