Visite ministérielle à l’université de Cergy-Pontoise
Le lundi 15 octobre 2007, madame Valérie Pécresse, actuellement ministre de
l’Enseignement supérieur, entame un tour des universités françaises qui durera
un mois, peu après la promulgation de la loi relative à l’autonomie des
universités le 10 août 2007. Elle commence par l’université de Cergy-Pontoise,
qui, il faut l’avouer, n’est sans doute pas la plus dangereuse pour un débat
avec un membre du gouvernement Sarkozy, puisque cette jeune université ne
s’inscrit pas dans une tradition militante, bien au contraire.
Il est 15h, quelques étudiants attendent sur « la
place rouge » de l’université, par laquelle devrait arriver madame la
ministre. Le président de l’université, monsieur Coulhon, vient à leur rencontre
leur expliquant qu’ils peuvent déjà monter dans la salle où se déroulera
le débat. Une gentille manière de leur dire qu’ils ne sont pas les bienvenus
pour l’arrivée de la ministre... Toujours sur la « place rouge » le
président de l’UNEF de Cergy, Yannick Sabau, tente de convaincre monsieur
Coulhon de le laisser participer au débat, les étudiants ayant été choisis par
les professeurs, il n’y a donc apparemment aucun représentant de l’UNEF de
Cergy. Finalement, le président accepte.
15h15, madame Valérie Pécresse entre dans la salle des
conseils, commençant par faire un tour de table afin de saluer chaque étudiant
et de connaître sa filière. Après cela, monsieur Coulhon introduit le débat,
expliquant notamment que « donner la parole aux étudiants est une chose
rare ». Il ajoute que « l’université devrait établir un continuum
entre le lycée, l’orientation active, la réussite en licence et l’insertion
professionnelle ».
Monsieur Desponds, vice-président du Comité des étudiants et de
15h30, le premier point est abordé. La discussion met en
lumière une mauvaise orientation dans les lycées, dont l’objectif principal est
la réussite au baccalauréat et non ce qui suit. De plus les étudiants
expliquent que leurs professeurs dans le secondaire avaient tendance, s’ils
étaient de bons élèves, à les orienter plutôt vers des classes préparatoires, laissant
flotter l’idée que l’université serait pour les élèves médiocres. Madame
Lemaître, proviseur du lycée Camille Pissarro à Pontoise, explique le paradoxe
entre l’absence d’orientation énoncée ici, et la mauvaise orientation ressentie
par les élèves qui, de plus, ne manifestent que peu d’ambition quant à leur
avenir. Madame Pécresse voudrait que les étudiants prennent plus la parole,
elle voudrait « les entendre », et déboute pourtant avec mépris
l’intervention de Yannick Sabau, qui fait part un peu confusément de son avis
sur l’absence de réussite en licence qui serait, selon lui, due en partie à un
manque cruel de moyen.
Finalement, on retiendra de ce débat que la mauvaise
orientation est principalement de la faute des lycées, et non de l’université,
puisque madame Gluck, travaillant au SCUIO, et qui intervient maintes fois au
cours de cette réunion, se dit satisfaite du travail des formateurs, ne se
remettant à aucun moment en cause dans la mauvaise orientation des étudiants.
De plus, l’orientation active mise en place pendant l’année 2006-2007 à
l’université de Cergy-Pontoise n’a pas rencontré le succès espéré, de nombreux
lycéens n’étant pas allés au bout de la procédure. La discussion sur
l’orientation active est close, le président de l’UNEF tente d’intervenir, mais
ne peut pas, madame la ministre s’y oppose, puisqu’il faut laisser la parole à
tous les étudiants présents, cette réflexion n’étant apparemment pas destinée au
personnel de l’université qui ne cesse d’intervenir pour mettre en lumière
l’irréprochabilité de leur travail, et particulièrement celle du SCUIO.
Plus d’une heure après le début de la réunion, qui doit
durer deux heures, ce qui devait être le deuxième point et qui finalement sera
le dernier est abordé. Il s’agit donc de la réussite en première année. H.
el-Kabch, 26 ans, évoque son étrange parcours. Malgré une vie professionnelle
difficile (il a notamment travaillé de nuit comme gardien, au Mac Donald’s...),
il a obtenu un DAEU (diplôme d’accès aux études universitaires) et est aujourd’hui
en licence d’histoire. Il soulève ainsi un malaise évident dans le système : la
méconnaissance des conditions de vie des étudiants. Les banques refusant des
prêts aux étudiants à l’université, les bourses étant trop maigres, il doit, en
plus de ses études, avoir deux emplois, et son cas n’est pas à part. Ce sont
des milliers d’autres étudiants qui sont dans une telle situation. Un étudiant
fait part de la précarité des étudiants étrangers, « qui fait honte à la République ».
La conciliation des études et d’un emploi, n’est-ce pas là la cause évidente de
la problématique de l’échec en licence ? Comment réussir ses études lorsqu’on
est pris vingt heures par semaine par un emploi généralement très fatigant ?
Aucune réponse, la question de l’argent est vite évincée, pour discuter des
stages (sans réellement évoquer leur rémunération ou plutôt l’absence de
rémunération) et des rares bienfaits de la loi relative à l’autonomie des
universités (la rémunération du tutorat, les créations de postes dans les bibliothèques
universitaires).
L’étudiant assis à la droite de la ministre prend la
parole. Selon lui, l’échec en licence n’est dû qu’à un manque évident de
travail de la part des étudiants, et les clés de la réussite
résident en un slogan : « travailler plus »... Etrange, n’aurait-on pas
déjà entendu cela quelque part ? La ministre sourit. Un nouvel étudiant prend la
parole et commence par louer madame Pécresse, qui continue de sourire. « Venir ici, discuter avec les étudiants montre bien la volonté avec laquelle
vous voulez améliorer l’université. » Elle est visiblement très flattée.
Soudain, le ton change, il l’interroge sur le choix budgétaire du gouvernement
et met en évidence le paradoxe de son discours, qui fait de l’université « l’un des principaux chantiers » alors que, dit l’étudiant, « il
vient d’accorder 15 milliards d’euros aux riches avec le paquet fiscal ».
Le sourire s’efface et la main se lève. « Nous ne sommes pas là pour faire
de la politique politicienne. » Le débat est clos.
La discussion continue, revenant aux stages, et puis
l’heure de partir est arrivée, sans avoir abordé la question de la
professionnalisation des licences. La ministre se lève et se réjouit de tout ce
qui a pu se dire. Tout le monde sort. Trois étudiants en Lettres pestent : « Nous
n’avons pas pu poser nos questions, elles portaient sur les bourses et sur la
professionnalisation. » C’est déjà fini ? N’avions-nous donc droit qu’à ce
faux débat ? A des réponses toutes faites à chacun des problèmes ? Ne pouvions-nous
donc qu’assister à un match de tennis entre lycées et universités qui se
renvoient la balle de l’échec en licence ?
Beaucoup d’étudiants mais aussi de professeurs
sortent très déçus. Cette réunion ne fut qu’un simulacre de débat entre une
ministre qui ne veut pas, ou ne peut pas se poser les vraies questions sur le
budget trop maigre consacré aux universités, et des étudiants pour la plupart
en accord complet avec tout ce que peut dire madame Pécresse. Et pour les
autres ? « Tout le monde ne pouvait pas prendre la parole... » Bien
sûr, ils avaient été prévenus, mais quand même. Quelle étrange coïncidence
qu’il s’agisse justement de ceux qui n’étaient pas d’accord avec la loi
relative à l’autonomie, de ceux qui s’interrogeaient sur des questions pour
lesquelles il n’existe pas de réponses toutes faites. Elise Frixtalon, en
troisième année de Lettres modernes conclut : « Il va falloir se battre pour
que vivent les sciences humaines. »
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