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Accueil du site > Tribune Libre > Vraiment DINGO !

Vraiment DINGO !

Certains relisent Proust tous les étés. D’autres emportent en vacances le dernier livre Inter ou attendent le retour des vacances pour acheter un de ces prix littéraires (Goncourt, Renaudot ou Intermarché).

Moi, je retourne régulièrement à des auteurs aussi différents que Philip Kindred Dick ou Octave Mirbeau.

L’un est né à Chicago en 1928 et a vécu en Californie où il mourra en 1982. Généralement classé comme auteur de « science fiction », il est bien autre chose : un peu mystique, et visionnaire. Très apprécié en France de son vivant, il n’a connu un vrai succès dans son pays, puis un succès mondial, qu’après sa mort et l’adaptation de plusieurs de ses romans et nouvelles au cinéma.

L’autre est né en Normandie en 1848 et est mort à Paris. Il a été auteur à succès de son vivant, mais il est aujourd’hui un peu oublié. Certes, son Journal d’une femme de chambre a fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques. Fréquemment même, des théâtreux en mal d’inspiration s’obstinent à offrir au public « leur adaptation à eux » de ce roman, alors que Mirbeau a écrit pour le théâtre des pièces qui sont rarement reprises (Les affaires sont les affaires, L’épidémie, Les mauvais bergers). Résolument athée, il était aussi un visionnaire de son temps, cette « belle époque » qui se termina avec la première guerre industrielle mondialisée.

Dingo est son dernier roman publié de son vivant, en 1913. Malade depuis plusieurs années, il doit, pour écrire ce livre, se faire aider par son ami Léon Werth.[i] Il mourra le 16 février 1917 : la première guerre mondiale se poursuivait et la révolution russe allait commencer.

Pierre Michel s’est consacré à l’œuvre de Mirbeau et en a assuré une réédition électronique. Chaque roman y est précédé d’une préface érudite. Celle de Dingo est intitulé : de la fable à l’autofiction. Je lui emprunte cette information : « L’idée de faire d’un chien fabuleux un véritable héros de roman est sans doute très ancienne, puisque, en 1884, Mirbeau écrit à un ami qu’il « possède un chien tout à fait mystérieux et dont l’immoralité est prodigieuse »  ».

http://www.leboucher.com/pdf/mirbeau/dingo.pdf

 

Le nom de dingo a été introduit en français, en 1863, pour désigner un canidé australien dont le nom savant est « Canis lupus dingo ». Le chien dont parle Mirbeau en 1884 était-il un dingo ? Toujours est-il qu’il le devint dans le fabuleux roman qu’il lui consacra.

Mais il l’écrivit comme on écrit un testament désabusé. Et au tournant du XXème siècle, dingue et dingo commençaient de s’imposer en français dans un sens plus populaire. Aujourd’hui, ces mots sont un peu vieillis. On parle plus volontiers de « barjo », voire de « barje ».

http://www.crisco.unicaen.fr/des/synonymes/dingue

Mais il arrive parfois qu’un ancien banquier, pour s’encanailler, déclare à brûle-pourpoint :l : « les aides sociales coûtent un « pognon de dingue ».

 

Dans son dernier livre[ii], non seulement Mirbeau converse avec son chien, mais il arrive à Dingo de parler avec une chatte nommée Miche (chapitre 9 ). Oui, en ce temps-là, les animaux parlaient.

J’ai aimé lire ce livre comme j’ai aimé lire, il y aura bientôt quarante ans, les Confessions d’un Barjo[iii]de Philip Kindred Dick. Jack Isidore[iv] aurait pu converser avec Dingo. Cependant, ce roman-là était un roman d’apprentissage, pas un testament. Mais il contenait toute l’œuvre à venir de l’auteur d’Ubik, quand Dingo résume tous les combats de Mirbeau contre ce monde qui, pour faire court, court à sa perte.

Le « récit autobiographique » se situe à Cormeilles-en-Vexin, pas loin de Pontoise, localités que Mirbeau, par goût de la contrepèterie, rebaptise Cortoise et Ponteilles-en-Barcis.

Dans le chapitre 10, Dingo devenant « antimilitariste », la tribu s’installe à Paris, voyage en Europe (chapitre 11), revient à Paris et s’installe dans un petit village de la Seine et Marne alors nommé « Veneux-Nadon » (chapitre 12). C’est là que Dingo sera enterré au chapitre 13.

J’en ai assez dit. Pour finir, je retranscris, dans l’ordre des chapitres, quelques phrases, quelques passages un peu plus longs. Mirbeau y parle de son chien, de ses contemporains, et parfois de lui-même.

Cette bonne douzaine de morceaux choisis pourraient donner envie de lire sans plus attendre ce livre qui, certainement, est à disposition dans les bonnes bibliothèques.

 

Chapitre 1 :

« Il faut regretter que, dans notre siècle, la beauté cède partout le pas à l’utilitarisme imbécile et passager et qu’un des plus intéressants exemplaires de la zoologie soit menacé de disparaître, pour permettre à de gros hommes ignorants, sans délicatesse, de frigorifier encore plus de moutons et de conserver dans des boîtes en fer-blanc de plus innombrables culottes de bœuf. »

 

Chapitre 2

« Vous ne me croirez pas : il simulait l’incompréhension pour n’avoir point à obéir, et qu’on ne pût vraiment pas lui savoir mauvais gré de ses résistances. »

 

« Il lui manquait ces dons également divins : la miséricorde chrétienne ou le sadisme. »

 

Chapitre 3

 « Vous saurez tout de suite que M. le maire est un bon radical. Je veux dire qu’il n’admet que les gouvernements basés sur la propriété individuelle inviolable, l’armée inviolable, le mariage inviolable, la peine de mort inviolable, les pratiques religieuses inviolables et surtout sur l’inviolabilité des prohibitions douanières. Il veut donc bien servir la République, mais une République qu’il appelle « la République des paysans », une République admirable où les paysans — et sous ce terme il englobe tous ceux qui possèdent peu ou beaucoup de terres, les bourgeois, les nobles et même les paysans — n’auraient à subir aucune charge, à payer aucun impôt.

- Rien que des privilèges, dit-il, car la terre est sacrée.

Ainsi se trouve-t-il passionnément d’accord avec tous les ministères qui, sous les étiquettes les plus différentes, se succèdent au pouvoir. »

 

(sur Jaulin, le cabaretier)

« Cet homme si hardi, si clairvoyant avec ses inférieurs ou ses pareils, éprouve cette faiblesse assez commune qu’un rien le décontenance, l’annihile avec les autres. Il croit à la nécessité des anciennes hiérarchies sociales. Il en souffre, mais il y croit, malgré lui et contre lui. »

 

« Mme Irma Pouillaud était une femme redoutable par l’ampleur démesurée de ses joues, de ses seins, de ses hanches, de ses fesses, et très populaire. »

 

« Tous comptes faits, il avait décidé que mieux valait continuer à frelater son lait et subir ces condamnations périodiques plutôt que de se résigner à d’insignifiants bénéfices en ne le frelatant plus. Pouillaud, qui avait des notions très saines, très pratiques sur la vie, avait fini d’ailleurs par considérer ces amendes comme une dépense nécessaire de publicité. Observez, à sa décharge, que ces incidents judiciaires ne l’atteignaient nullement dans sa réputation établie d’honnête homme et d’habile trafiquant. Après chaque jugement, on disait :

- Enfin, quoi ?, c’est du commerce. Si on ne peut plus faire de commerce, maintenant !... »

 

Chapitre 5

« Outre ce symbole merveilleux de la propriété qu’incarne dans les campagnes un notaire, il incarne encore un autre prodige non moins merveilleux, par où se révèlent mieux encore la divinité de son origine et la toute-puissance de ses surnaturelles fonctions : il écrit et il parle un jargon mystérieux, à quoi personne ne comprend jamais rien. Moins encore qu’au latin de la messe. Le paysan croit en Dieu, parce que Dieu parle en latin ; il croit au notaire, parce que le notaire écrit en jargon. »

 

Chapitre 7

« J’ai la manie de l’apostolat, c’est-à-dire j’aime à me mêler d’un tas de choses qui ne me regardent pas. »

 

« Je ne lui demandais pourtant que peu de chose, je ne lui demandais, à ce chien, que de devenir un homme. C’était si facile, il me semble. Il s’y refusa obstinément. »

 

Chapitre 9

« Mais, de même que j’avais voulu traiter Dingo comme un homme, Dingo voulait traiter la petite chatte comme une chienne. »

 

« Les chats ne sont pas vantards, comme les chiens et comme les hommes ; ils ne racontent jamais leurs histoires. »

 

Chapitre 11

« Dingo faisait de méritoires efforts pour devenir un chien, un vrai chien, un chien qui ne prend d’autres plaisirs, sinon ceux que lui permet son maître. (...) Il me suivait religieusement. Il ne levait la patte que là où d’autres avaient déjà levé la patte. Et encore il boudait contre son plaisir. Il levait la patte avec décence et résignation. »

 

[i] Léon Werth expliquera :« Dingo, inachevé, ne pouvait paraître. J’en écrivis de toutes pièces les dernières pages. Je m’efforçai de faire du Mirbeau qui ne fût point pastiche ». Et Pierre Michel écrit : « C’est au milieu du chapitre VIII que commence la partie rédigée par Léon Werth ».

[ii] Un dernier roman, inachevé, sera publié par la veuve de Mirbeau en 1920 : Un gentilhomme. Je ne l’ai pas encore lu.

[iii] Confessions d’un barjo (Confessions of a Crap Artist) est livre écrit par Philip K.Dick en 1960, publié en 1975, et traduit en français en 1978. Il ne s’agit donc pas d’un testament.

[iv] Jack Isidore est aussi, dans les Confessions d’un barjo , un double de l’auteur.

 

 


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3 réactions à cet article    



    • velosolex velosolex 16 juin 23:12

      Le chat est supérieur au chien, en ce sens qu’on ne trouve pas de chats policiers. 

      Mais parfois, il faut avouer que c’est un bon compagnon. Steinbeck en fera son alter ego dans son road movie : Voyage avec Charley. 
      Il parlait français à son chien, car ramené de France. Je ne sais pas si Stevenson faisait de même avec son âne, quand il se baladait dans les Cévennes. 

      • eddofr eddofr 21 juin 14:47

        J’en parlais justement hier à mon chien ... qui ne m’a pas répondu.

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