Zelensky risque de se brouiller définitivement avec Trump
Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, se dirige vers une confrontation avec Donald Trump qui envisage de plus en plus la lutte de Kiev contre la Russie sous l'angle des prix de l'énergie, à l'approche des élections de mi-mandat aux États-Unis.
Dans le contexte d’une rupture finale avec Trump, l'Europe n'est pas en mesure de compenser les livraisons militaires US.
Trump a pris Zelensky au dépourvu en annonçant un cessez-le-feu énergétique entre la Russie et l'Ukraine, alors que le dirigeant américain fait pression sur lui pour qu'il cesse de bombarder les raffineries de pétrole russes et défend un accord controversé conclu avec Vladimir Poutine concernant les exportations de diesel.
« Après que Trump a évoqué le cessez-le-feu sur les réseaux sociaux, Zelensky a déclaré être prêt à l'accepter, mais uniquement si la Russie en fait autant », rappelle Bloomberg. C’est une position qu'il défend de longue date, tout en laissant transparaître ses sérieux doutes quant à cette éventualité.
« Il est clair que Poutine ne lit pas Truth Social », a affirmé lundi Zelensky lors du Forum de sécurité de Varsovie, en faisant référence à la plateforme de réseaux sociaux de Donald Trump. « Si la Russie n’accepte pas une trêve énergétique, nous riposterons », a-t-il menacé. La compagnie énergétique publique ukrainienne Naftogaz a annoncé lundi que la Russie avait attaqué des installations de production de gaz, endommageant des équipements critiques dans la région de Kharkiv, dans l’est du pays.
Le Kremlin n'a pour l'instant rien à dire sur une « trêve énergétique », bien que les contacts se poursuivent, a fait savoir le porte-parole Dmitri Peskov, cité par l'agence TASS.
Bloomberg prévient : « Toutefois, alors que l’Ukraine continue de riposter à l’invasion russe en menant ses propres attaques contre des raffineries, Zelensky risque de plus en plus de s’attirer les foudres de Trump » ; « Cette situation représente un danger pour Kiev, qui dépend toujours d’achats d’armes américaines financés par d’autres alliés de l’OTAN ainsi que du partage de renseignements avec Washington ». « L’Ukraine est par ailleurs confrontée à une pénurie de fonds à l’approche du cinquième hiver de guerre », pointe le média financier anglophone.
« La veille de son annonce d'un cessez-le-feu, Trump s'en est pris à Zelensky, suggérant que ce dernier devrait envisager de se retirer de la présidence ukrainienne », est-il rappelé.
Vendredi, après que Trump a conclu l'accord sur les exportations de diesel avec Poutine, les négociateurs ukrainiens ont écourté leurs pourparlers à Miami avec les émissaires américains, selon des personnes au fait du dossier s'exprimant sous couvert d'anonymat, faute d'être autorisées à parler publiquement.
Les négociateurs US, le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, et l'envoyé spécial Steve Witkoff, ont fait comprendre aux responsables ukrainiens que les États-Unis étaient un partenaire stratégique qui livrent des munitions et des renseignements à Kiev et qu’ils ne devait pas prendre de mesures préjudiciables qui pourraient se répercuter sur les consommateurs américains en frappant des raffineries, faisant augmenter le prix du diesel qui touche en premier lieu les entreprises de transport, la logistique et in fine le prix à la consommation. Pour les responsables ukrainiens, ces propos ont été perçus comme une menace implicite des États-Unis de couper l'accès de Kiev aux renseignements.
Selon une source, Bloomberg informe que « les responsables européens présents à la réunion n'ont reçu aucun préavis de la part des États-Unis concernant l'accord imminent sur le diesel avec Moscou » alors que l’Ukraine a mis au point une stratégie de plus en plus efficace consistant à frapper des secteurs névralgiques de l’économie russe à l’aide de drones à longue portée.
À l'approche des élections de mi-mandat américaines en novembre, l'administration Trump s'efforce de faire baisser la flambée des prix du carburant, qui a alourdi les coûts pour les agriculteurs et les transporteurs routiers. Toutefois, l'accord avec la Russie — qui permettrait d'injecter du diesel russe sur les marchés mondiaux — risque de provoquer des répercussions géopolitiques négatives sans pour autant accroître l'offre suffisamment pour faire baisser les prix de manière significative.
Cette initiative a également suscité une vive opposition bipartisane aux États-Unis. Sept sénateurs américains — quatre républicains et trois démocrates — ont publié une déclaration soulignant que le Congrès avait interdit les importations d'énergie russe depuis 2022 et que cet accord était illégal. Samedi, la Russie a partiellement levé l'interdiction d'exporter du diesel, permettant ainsi à 500.000 tonnes de carburant d'atteindre les marchés internationaux.
Les tensions entre le président américain et Zelensky sont récurrentes. L'année dernière, Trump et Zelensky s'étaient opposés en tête-à-tête dans le Bureau ovale lors d'une vive altercation publique née de leurs divergences de vues sur le conflit. « Cet incident avait conduit Washington à suspendre temporairement l'aide militaire et le partage de renseignements » rappelle Bloomberg. Cette rupture fut toutefois de courte durée, et la coopération américaine a repris par la suite.
Mais, cette fois, rapporte Yahoo ! Actualités, citant Fiona Hill, ancienne conseillère principale pour la Russie au Conseil de sécurité nationale des États-Unis durant le premier mandat de Trump et aujourd'hui chercheuse principale à la Brookings Institution, « les attaques verbales de Trump pourraient rendre la situation politiquement plus périlleuse pour Kiev ».
« S'il commence à jouer un rôle actif dans la politique ukrainienne », a-t-elle déclaré, « et à se livrer ainsi, au fond, à une subversion politique, il pourrait causer bien plus de dégâts ». Bien que le dirigeant ukrainien ait déjà prouvé par le passé qu'il était capable de tenir tête à Trump et d'en surmonter les retombées immédiates, une nouvelle confrontation pourrait s'avérer plus dangereuse à l'heure où le pays aborde l'hiver.
L'Ukraine connaît une pénurie chronique d'intercepteurs de fabrication américaine pour les systèmes de défense aérienne Patriot, son seul moyen efficace d'abattre des missiles balistiques. C’est que « l'armée ukrainienne reste dépendante d'autres armements et de renseignements américains, alors même que les alliés européens assument une grande partie du coût de l'aide militaire ».
Selon Jennifer Kavanaugh, chercheuse principale et directrice de l'analyse militaire au sein du groupe de réflexion Defense Priorities, basé à Washington, « il est possible que les États-Unis cessent de partager certains renseignements en temps réel dont l'Ukraine a besoin pour mener des frappes contre des raffineries de pétrole ». « La probabilité que les États-Unis coupent l'accès à l'Internet par satellite Starlink — une source de communication militaire cruciale pour l'Ukraine — est assez faible », a-t-elle ajouté.
Toutefois, si les États-Unis cessaient de vendre des armes dans le cadre du programme de l'OTAN relatif à la liste des besoins prioritaires de l'Ukraine (Liste des besoins prioritaires de l'Ukraine), les conséquences pourraient être plus lourdes, l'Europe n'étant pas en mesure de compenser ces livraisons.
« De son côté, la Russie ne montre aucun signe d'apaisement dans ses attaques contre l'Ukraine. Rien qu'au cours de la semaine écoulée, Moscou a mené plus de 200 frappes contre des installations ukrainiennes de production et de transport d'électricité, tandis que 17 autres attaques ont visé des infrastructures gazières et pétrolières », a listé, dimanche Zelensky dans son allocution quotidienne à la nation. « Plus de 150 personnes ont été tuées et plus de 700 blessées », a-t-il précisé.
« L'Ukraine est en pourparlers avec ses partenaires européens pour obtenir des systèmes de défense aérienne supplémentaires ainsi que des munitions pour avions de combat, afin de contrer des drones à réaction plus rapides », a-t-il rajouté.
La pression militaire s'accompagne de défis financiers imminents. Les attaques russes ont perturbé les exportations via la mer Noire, menaçant une source de revenus importante, tandis que le Fonds monétaire international (FMI) estime que l'Ukraine devra faire face à un déficit de financement de plus de 30 milliards de dollars en 2027. Le Parlement ukrainien doit examiner cette semaine un vaste train de mesures législatives que Kiev doit impérativement adopter pour obtenir de nouveaux financements de l'Union européenne et du FMI.
Selon des sources proches du Kremlin, Bloomberg met en garde sur le fait que « les responsables russes nourrissent peu d'espoir de voir Trump parvenir rapidement à un accord pour mettre fin à la guerre à des conditions favorables à Poutine ».
Cependant, continue le média financier anglophone, « Moscou a également été surpris par la virulence des critiques du président américain à l'encontre de Zelensky » car « l'attitude brutale de Trump envers Zelensky n'aura pas d'impact significatif, à moins que les États-Unis ne réduisent le partage de renseignements et les ventes d'armes à l'Ukraine ».
Pierre Duval
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