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Accueil du site > Actualités > Citoyenneté > Chronique d’un éveil citoyen – Episode 6 : L’influence (...)

Chronique d’un éveil citoyen – Episode 6 : L’influence d’Internet

Résumé de l’épisode précédent : La perspective d’Henri Guillemin avait apporté une lumière politique et économique sur notre parcours historique. Par ailleurs, les analyses d’Adrien Abauzit donnaient à réfléchir sur notre réalité sociale. Une question succédait à ses découvertes : Existe-t-il d’autres analyses pertinentes de notre société ?

Avant de passer à une nouvelle perspective, je mentionne ici la dernière conférence d’Adrien Abauzit : http://www.youtube.com/watch?v=DpMDwNTfTf4

Un extrait de cette conférence permet d’introduire la réflexion portée dans cet article : « Nous sommes en train de vivre la substitution d’une légitimité politique et culturelle par une autre légitimité politique et culturelle. Et cela, nous le devons à la révolution Internet. »

Les conférences d’A.A (Adrien Abauzit) se complètent avec les analyses développées par B.B (Benjamin Bayart) dans ses conférences :

Ainsi, Benjamin Bayart déploie une analyse brillante des médias et de la société. Il soutient la thèse selon laquelle les médias (média est ici employé dans son sens latin[1]) influencent radicalement les désirs sociaux et les rapports de forces politiques.

̶ La suite de cet article est extrait d’un essai en cours d’écriture ̶

Première mutation média.

La préhistoire médiatique s’illustre par l’utilisation de l’unique média véritablement naturel : le langage verbal. L’histoire médiatique débute avec l’apparition du premier média technique (puisque nécessitant un savoir-faire, des outils, une méthode…) : l’écriture[2]. Son utilisation, d’abord consacrée à la comptabilité, s’étend aux domaines religieux, législatifs, scientifiques, philosophiques et, plus tard, artistiques. L’écriture devient rapidement un enjeu stratégique. En effet, plus le territoire est vaste et le pouvoir politique centralisé plus l’administration politique et économique a besoin de l’écriture et de sa maîtrise. L’écriture offre la capacité d’archiver et transmettre l’information et la connaissance : deux éléments clefs du pouvoir. Cette période de l’écriture « manuscrite » est marquée par des successions d’empires et de régimes féodaux. Sur le fond, ces structures diffèrent très peu. En effet, le pouvoir militaire et politique est tenu pas des seigneurs (ou des gouverneurs) jouissant d’un pouvoir quasiment « absolu » sur leurs territoires. Selon les périodes, ces « seigneurs » sont plus ou moins inféodés aux rois ou aux empereurs qui centralisent une fraction de leur pouvoir dans leur propre personne. Quant au pouvoir philosophique, moral et religieux, ce dernier est également très centralisé par l’église catholique et les dogmes qu’elle déploie.

Seconde mutation média.

Le déclin (relatif) de l’écriture « manuscrite » s’amorce avec l’imprimerie[3] entre 1450 et 1500. L’imprimerie provoquera une double dynamique de destruction sur l’église catholique :

La « réforme » : Engendrées par une diffusion populaire des bibles, la réforme s’oppose aux dogmes de l’église catholique qui dévient des textes fondateurs.

La « sécularisation » : Ce phénomène est plus lent mais non moins destructeur puisqu’il est le fait de découvertes scientifiques (générées par une vaste diffusion des connaissances, donc par l'imprimerie) qui contreviennent aux dogmes de l’église catholique ainsi qu’à ses textes fondateurs.

Les problématiques engendrées par la « réforme » s’étendent du XVᵉ au XVIᵉ siècle. Dans cette période, le pouvoir politique (François 1er) tente de museler l’imprimerie par le dépôt légal (Édit du 28 décembre 1537). En France, l'absolutisme monarchique rencontrera son apogée (très peu de temps avant son déclin) avec le règne du roi Louis XIV (1638-1715). C’est après ce contexte d’excès d’autorité et de centralisation du pouvoir, sous Louis XV, qu’apparaîtront les philosophes des lumières et l’encyclopédie dont l’ambition est de regrouper les connaissances dans une série d’ouvrage. Par ailleurs, ce type de synthèse amorce une accélération réelle du processus de sécularisation. En outre, ces philosophes convergent vers une critique de la monarchie et de l’église qui se diffuse dans l’opinion grâce à l’imprimerie. Néanmoins, les idéaux politiques dont ils se réclament sont parfois radicalement différents comme Voltaire[4] qui soutenait la souveraineté de la grande bourgeoisie et Rousseau[5] qui a inventé l’expression de « souveraineté populaire ». C’est dans ce terreau de pensée libéral qu’émergera la révolution française et, plus tard, la commune de Paris. A partir de 1789, des régimes politiques de toutes natures (monarchie, empire, république…) vont se succéder en France et en Europe.

Troisième mutation média.

Parallèlement, avec l’apparition de l’école gratuite et obligatoire, l’écriture manuscrite commence à se développer comme un moyen de communication horizontal. Après deux guerres mondiales, les témoignages écrits et les blessures des soldats permettent de mesurer l’horreur des guerres modernes et d’ancrer leurs impopularités dans l’inconscient populaire. La radio (1920) puis la télévision sont deux nouveaux médias ascendants et verticaux qui apparaissent et se généralisent très rapidement. Ces deux nouveaux médias conjugués à l’éducation nationale permettent de conditionner la population à l’idéal de la démocratie représentative et laïque qui s’est matérialisé dans une république centralisée et soumise à des élections au suffrage universel.

Quatrième mutation média.

1990 voit l’apparition d’un nouveau média : Internet. Ce média a la caractéristique d’être très « protéiforme » selon son utilisation : Il est horizontal par les réseaux sociaux, vertical pour les sites d’information conventionnel et « diagonal » pour certains blogs ou sites d’information alternatifs. C’est par ce média que la colère populaire des tunisiens s’est canalisée. C’est également par ce média que les courants de pensée « dissidents » ou « hétérodoxes » se catalysent.

Sur le schéma ci-dessus, les quatre différents médias sont représentés dans leur situation actuelle. Les flèches pleines représentent leur parcours « passé » et les flèches pointillées représentent leur(s) évolution(s) probable(s) dans l’avenir.

Écriture manuscrite : Après être restée « Très faible » dans le périmètre de diffusions réelles et l’horizontalité du média, l’écriture manuscrite a connu un développement avec l’élargissement des services postaux et l’éducation populaire qui a permis son utilisation pour les communications entre individus. Malheureusement, avec l’utilisation d’Internet et plus généralement des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et des Communication), l’écriture manuscrite connaîtra probablement une régression jusqu’à son état initial.

Imprimerie : Sur le schéma, on observe l’ascension de l’imprimerie jusqu’à son niveau de maturité. Malheureusement la lecture et les livres n’ont pas un périmètre de diffusion optimal tant dans l’horizontalité (tout le monde n’a pas la chance de trouver un éditeur pour se faire publier) que dans le périmètre de diffusion (qui aura l’idée, les ressources, la volonté d’acheter et de lire tel ou tel livre ?). L’imprimerie souffre déjà de l’utilisation d’Internet et des NTIC mais il est difficile d’estimer l’ampleur de ce phénomène de régression.

Radio et télévision : Si l’horizontalité de la télévision et de la radio est réduite par nature, son périmètre de diffusion est d’une force jamais connue. Cette caractéristique médiatique est optimale pour un système politique centralisé et oligarchique. La relative stabilité sociale (exception faite de 1968…) depuis la fin de la guerre n’est pas sans lien avec l’existence de ces médias descendants qui se sont rapidement diffusés dans la société. Cependant, Internet conduira ces médias à évolués de manière significative : soit en développant des formes d’horizontalité alternatives, soit en perdant lentement leur périmètre de diffusion. L’évolution de ces médias dépendra de l’évolution sociale et politique mais l’hypothèse la plus vraisemblable est que ce périmètre de diffusion déclinera[6] dans les mêmes proportions que leur crédibilité.

Internet : Son usage peut donc être horizontal, vertical ou mixte. Il est probable qu’en se libérant des médias de masse, les individus auront un usage d’internet plus horizontal et, si la radio et la télévision ne s’adaptent pas, plus exclusif. Au sujet d’internet, on peut légitimement penser que le périmètre de diffusion tendra à s’accroitre[7] parallèlement à un mode d’utilisation qui s’élargira et tendra vers une plus grande horizontalité.

Or, comme nous l’avons vu avec l’imprimerie, le degré d’horizontalité d’un média permet une d’enrichir la diversité des idées, des critiques et des concepts. Pour aller plus loin, si le caractère « vertical » d’un média permet un système politique centralisé et monarchique (ou oligarchique), le caractère « horizontal » d’un autre média produit le désir social d’un système politique plus décentralisé et plus démocratique comme ce fut le cas avec l’imprimerie qui a contribuée à l’avènement d’une aristocratie élective. Actuellement, cette aristocratie élective théorique n'est plus que la façade d’un pouvoir ploutocratique soutenu par des médias verticaux (télévision, radio, presse…).

Sondage d’opinion : En % les choses se sont passées vraiment ou à peu près comme le journal / la radio / la télévision / Internet les raconte

On peut déduire deux choses de cette représentation graphique :

  1. Internet renforce de plus en plus sa crédibilité (celle-ci est certainement en corrélation avec le périmètre de diffusion).
  2. Les médias descendants demeurent relativement stables bien que, sur une tendance longue, la télévision est en phase de déclin.

Outre ces données brutes, il faut également rappeler que certains blogs (français) ont plus de fréquentation journalière que certains journaux (comme le monde ou libération) ne vendent de quotidiens.

En réalité, Internet ouvre un nouvel aspect de la liberté (d’aucun dirait du libéralisme) : celui de la liberté de l’information en tant que récepteur mais surtout en tant qu’émetteur. Cette nouvelle réalité fera dire à Benjamin Bayart : « L’imprimerie a donné au peuple la possibilité de lire, Internet est en train de lui donner la possibilité d’écrire. ».

Evidemment, une relative liberté d’expression existait auparavant, mais internet offre une « puissance de persuasion » égale aux médias dominants qui usait de leurs moyens techniques pour mettre en scène l’expertise, la crédibilité, la légitimité… en usant d’un large panel de techniques de manipulation (Cf http://lesmoutonsenrages.fr/nous-sommes-manipules/les-techniques-de-manipulation-des-masses-2/). En d’autres mots, Internet offre la « fabrication d’une opinion contradictoire » contre ce que Noam Chomsky nommait « la fabrication du consentement » des médias officiels.

Avec cette puissance de persuasion équivalente, sinon supérieure, les contradicteurs crédibles de l’idéologie dominante sont nécessairement portés par le poids de leurs arguments, de leurs analyses et de leurs revendications. Sur Internet, les contradicteurs jouent à armes médiatiques égales tandis qu’avec les médias traditionnels journal/radio/télévision, dans l’esprit du récepteur : la fréquence de passage à l’antenne est directement corrélée avec la crédibilité présumée du journaliste, de l’expert ou du politicien et non avec la connivence réelle des propriétaires de ces grands médias.

Ainsi, Internet est un espace virtuel permettant une liberté d’information et d’expression mais aussi une égalité dans les moyens de convaincre. Cette égalité dans les moyens de convaincre produit une dimension ou s’exprime un darwinisme des idées, c’est-à-dire un lieu où la loi du marché des pensées est libre et non faussée. C’est au creux de cette sélection naturelle des idées (non faussée par les classes dominantes) que se manifeste une révolution politique[8].

Cette "révolution politique" doit être distinguée d’une "révolution de système politique"[9]. Néanmoins, lorsque cette révolution politique sera à maturité, le système politique devra s’y adapter de gré ou de force.

Cette sélection naturelle des idées mettra la classe dominante devant la responsabilité d’assumer certaines de ses contradictions aux sujets de versions médiatiques officielles, de dogmes économiques et politiques, de faits historiques…



[1] Le terme média désigne, dans l'acception la plus large, tout moyen de diffusion [naturel (comme le langage, l'écriture, l'affiche) ou technique (comme la radio, la télévision, le cinéma, Internet)] permettant la communication, soit de façon unilatérale (transmission d'un message), soit de façon multi-latérale par un échange d'informations. Source : Wikipédia.

[2] L’apparition de l’écriture en Mésopotamie est datée à -3500 avant J-C. En Mésopotamie, on attribue à l’écriture une origine comptable. Source : Wikipédia.

[3] Des presses s'installent rapidement dans les grandes villes d'Europe : Cologne (1464), Bâle (1466), Rome (1467), Venise (1469), Paris (1470), Lyon (1473), Bruges (1474), Genève (1478), Londres (1480), Anvers (1481) et des centaines d'autres. En 1500, on comptait plus de 200 ateliers d'imprimerie dans la seule Allemagne. Source : Wikipédia.

[4] Dans l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, Voltaire écrit ceci : « Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. »

[5] La souveraineté populaire est un concept politique qui trouve son origine dans l'ouvrage de Jean-Jacques Rousseau écrit en 1762, "Du Contrat social". Pour le philosophe, la souveraineté appartient au peuple et chaque citoyen en détient une part : "le souverain n'est formé que des particuliers qui le composent", elle est la "totalité concrète des individus".

[6] Fait intéressant, de 2010 à 2012, l’équipement des ménages en téléviseur couleur est en recul sur deux années consécutives. 2010 : 97,8% - 2011 : 97,4% - 2012 : 97,1%. Cette tendance se manifeste dans des catégories professionnelles distinctes des « CSP+ » : Les agriculteurs exploitants, les professions intermédiaires et les employés. [Source Insee]

[7] En 2012, 97,1% des ménages français sont équipés d’un téléviseur couleur et 73% ont un accès à internet.

En 2004, 95,4% des ménages français sont équipés d’un téléviseur couleur et 30,7% ont un accès à internet.

En 1999, 92% des ménages français sont équipés d’un téléviseur couleur et 6,5% ont un accès à internet.

[Source Insee]

[8] Le terme politique doit se comprendre dans son sens plus large, celui de civilité ou Politikos qui indique le cadre général d'une société organisée et développée.

[9] L’expression de « système politique », auquel peut parfois se rapporter le mot « politique » au sens de Politeia, renvoie à la constitution et concerne donc la structure et le fonctionnement (méthodique, théorique et pratique) d'une communauté, d'une société, d'un groupe social.

 


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5 réactions à cet article    


  • zygzornifle zygzornifle 8 juillet 2014 14:03

    grâce à internet en politique on fait remonter les plus grosses merde du fond de la fosse septique....Autrement tout serait étouffé comme avant ......


    • Giordano Bruno 9 juillet 2014 11:45

      Bravo pour votre article !


      • L'enfoiré L’enfoiré 19 novembre 2014 15:45

        Avec ce sujet, vous tombez dans ma tarte à la crème.

        J’ai tout connu de très près dans ce domaine.
        Quarante ans d’informatique, j’en ai vu des belles et des pas mûres.
        J’ai même écrit son histoire en alternance entre les machines et les hommes qui ont travaillé dans ce milieu et qui fut le mien.

        • L'enfoiré L’enfoiré 19 novembre 2014 15:51

          Si cela vous intéresse, cela s’appelle « La Grande gaufre »

          Je devrais revoir quelques chapitres et les mettre à jour car l’histoire continue à vitesse très soutenue. 

        • Xenozoid Xenozoid 19 novembre 2014 15:55

          les machine avaient besoins de data avant d’être data,pareille maintenant

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