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Accueil du site > Actualités > Economie > Affaire Belvédère : enquête sur le côté obscur de la finance

Affaire Belvédère : enquête sur le côté obscur de la finance

Les petits porteurs de titres et les 4000 salariés du groupe ont le souffle court : les juges du tribunal de commerce de Dijon détermineront le 14 février si le groupe Belvédère doit être – ou non – placé en redressement judiciaire. L’entreprise se trouve dans une situation ubuesque : elle a beau vouloir alerter les autorités d’agissements financiers qu’elle juge opaques, et s’évertuer à honorer ses engagements contractuels : Belvédère sera peut-être bientôt sous l’emprise de fonds spéculatifs qui la convoitent depuis des années. Et les protagonistes de cette affaire savent visiblement dans lesquelles des failles de nos institutions s’engouffrer. 

Affaire Belvédère : la genèse

Tout commence lorsque Belvédère, l’un des leaders mondiaux des spiritueux, se tourne vers le marché obligataire pour lever la somme de 375 M€. Le groupe trouve l’appui de fonds de pension américains et rachète ainsi la marque Marie Brizard. Un projet ambitieux, et peu risqué pour les créanciers puisque Belvédère réalise alors un CA de plus d’un milliard d’euros. L’échéancier est étalé sur dix ans, de quoi aborder sereinement le remboursement des 550 M€ (intérêts compris). Jusqu’au moment, toutefois, où KPMG refuse de certifier les comptes de la société en invoquant un « breach of covenants », c’est-à-dire le non-respect par Belvédère d’une clause prévoyant une limite d’auto-contrôle à 10%. Ce dépassement, pourtant infime et ponctuel, faisait suite à des récentes opérations d’acquisition et de cession d’actifs. Mais les créanciers de Belvédère n’attendaient que cette occasion pour bondir : ils exigent le remboursement de la créance qu’ils requalifient en dette immédiate, sachant pertinemment qu’aucune société de cette taille n’est en mesure de résister à une telle pression financière. Ces créanciers revendent alors leurs obligations à des fonds spéculatifs spécialisés dans le rachat de dettes (les fameux « fonds vautours ») pour certains d’entre eux domiciliés dans des paradis fiscaux... Belvédère obtient, entre temps, d’être placé sous procédure de sauvegarde, ce qui lui vaut désormais un acharnement judiciaire de la part de ses créanciers. 

Affaire Belvédère : un cas de cyber-activisme boursier ?

Belvédère est une entreprise performante ; elle est donc tantôt convoitée, tantôt redoutée. Ainsi elle résiste à des assauts répétés (et souvent à la marge de la légalité) depuis de nombreuses années. Par décision du 9 janvier 2004, par exemple, le tribunal correctionnel condamnait le dirigeant de Philips Beverage Company à 100.000€ d’amende pour avoir orchestré la « diffusion de fausses informations en matière boursière pour agir sur le cours des titres » sur internet à l’encontre de Belvédère. N’en déplaise à la justice française : les mauvaises habitudes ont la vie dure. Les dirigeants de Belvédère soupçonnent aujourd’hui des manipulations à la baisse des titres de la société, diligentées depuis les Bahamas ou les Iles Caïman. Des petits porteurs semblent corroborer ces soupçons sur un forum boursier, où ils dénoncent régulièrement certaines formes de censure et de désinformation (captures d'écran à l'appui...). Les noms d’oiseaux s’échangent plus vite que les titres, et les internautes montrent du doigt les intervenants tiers sur le forum supposés être à la solde des fonds spéculateurs accusés de « cyber-activisme », destiné à générer une dynamique de revente, et donc la baisse du cours. La tension est telle qu’une manifestation de petits porteurs et de salariés est annoncée le 14 février, jour de l’audience du Tribunal de Commerce de Dijon. 

Les protagonistes de l’affaire

Le fonds américain Oaktree Capital, qui aurait racheté 42% de la dette de Belvédère pour le compte de son principal concurrent, ne lésine pas sur les moyens. Il aurait confié la représentation de ses intérêts à la BNY Mellon (actuellement au cœur d’une nouvelle polémique aux Etats-Unis), et serait conseillé en France par la banque Lazard, dont la sulfureuse réputation d’établissement « turbocapitaliste » coutumier des OPA hostiles n’échappera pas aux plus avertis. 

La placidité des pouvoirs publics

Cela peut paraître déroutant, mais l’AMF a refusé de se prononcer sur les soupçons de manipulation du titre dont l’a alertée Belvédère à plusieurs reprises, et ce au motif… des « usages » dont elle se prévaut, mais dont on ignore toujours à quel texte réglementaire ils se rapportent. Les échanges entre le groupe et l’AMF, en la personne de Jean-Pierre Jouyet (directeur du gendarme des marchés !), sont parfaitement stériles. Un dialogue de sourds qui laisse supposer que les hedge funds peuvent faire n’importe quoi sur notre territoire, puisqu’il n’est pas « d’usage » que l’AMF s’en inquiète, apparemment. 

Dans les méandres du droit : un conflit de lois ?

Les avocats de la partie adverse déversent une pléthore d’arguments qualifiés de « fallacieux » par Christophe Dussanti, un journaliste qui a récemment enquêté sur l’affaire. Arguments accessoirement recevables par la justice française, devant laquelle Belvédère s'évertue aujourd’hui à faire reconnaître la légitimité de son combat. Le groupe Belvédère s’est pourvu en cassation contre un arrêt de la Cour d’appel, en vue de faire établir que dans ce dossier, la justice aurait fait prévaloir le droit américain sur le droit français. Quant au contentieux qui se déroule en parallèle devant le tribunal de commerce de Dijon, l’avocat de la société fait part de sa consternation quant au fait que les magistrats consulaires ont imposé au groupe des obligations « en violation des dispositions d’ordre public de la loi sur la Sauvegarde »…

Techniques financières et procédures judiciaires semblent faire bon ménage, en tout cas au profit des fonds spéculatifs. Le cas Belvédère n’est plus une simple « affaire » entachée de soupçons en tous genres. C’est le récit d’une énième dérive du système capitaliste, qui a au moins le mérite de recenser tout ce qu’il est possible d’imaginer pour décrire ce que « guerre économique » veut dire. Quitte à imaginer le pire. 4000 emplois en sursis sans que personne ne hausse le ton : si ce n’est pas un cas d’école, ça…

Pour ceux enfin que ça intéresse : un très bon article de synthèse pour mieux comprendre la "prédation financière"...

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Captures d’écran
Cyber-activisme boursier ou pas ?

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4 réactions à cet article    


  • Lisa SION 2 Lisa SION 2 12 février 2011 00:42

    Bonjour, après les cas Uniross et Gemplus, encore une entreprise performante en proie aux vautours des fonds de pensions étasuniens... Quelque chose me dit que Renault est aussi atteinte par la déstabilisation ces derniers temps, enfin depuis l’arrivée du preacher Carlos Ghone...te cela juste pour entraver l’essor de la voiture électrique !

    Le fait que nos autorités n’aient pas encore pris la mesure des risques à venir et des dégâts définitifs sur l’emploi et la vie locale d’un tel tsunami financier en dit long sur la longueur de leur bras..., 


    • caramico 12 février 2011 10:08

      Nos « autorités » ont été placés par une « autorité supérieure » qui leur dit où et quand ils doivent « faire ». Un point c’est tout.
      Quand la majorité des Français auront compris qu’on les enfume avec un faux débat droite-gauche, mais que des deux côtés, les marionnettes aux ordres sont déjà prêtes à être actionnées, ils chercheront de plus près un vrai patriote pour les diriger, peu importe qu’il vienne d’un bord où d’un autre.


        • Deuxtroy Deuxtroy 14 février 2011 19:30

          L’article d’en-tête est très fortement orienté. Que le cas Belvédère soit une manifestation des pires dérives de la finance, nul ne pourra le nier. Toutefois, les « torts » sont allègrement partagés. Par exemple on notera que :

          • « Belvédère est une entreprise performante » —> Elle a tout de même enregistré 61 M€ de pertes en 2008, et 177 M€ en 2009 !
          • « Dépassement ponctuel et infime de l’auto-contrôle » —> je n’ai pas vérifié de combien était ce dépassement le jour où KPMG a refusé de certifier les comptes. Mais l’auto-contrôle recensé par l’AMF était en juillet 2010 de plus de 28%. Soit près du triple !

          Source : http://www.amf-france.com/documents/general/9574_1.pdf

          • « Placidité de l’AMF » : certes, l’AMF n’a pas répondu aux injections de Belvédère de lancer une enquête sur l’évolution de son cours, et d’en publier les résultats. Toutefois, l’AMF sui bien ce titre, puisqu’elle a, à plusieurs reprises, été obligée de rappeler à la société ses obligations de publier les achats et ventes effectués par elle-même sur ces titres (cf document précédent par exemple)
          • La censure sur le forum Boursorama : certes, elle est omni-présente. Mais des deux côtés : 90% des posts construits un peu critiques sont éliminés sans état d’âme.
          • Les « agissements fallacieux dénoncés par le journaliste Christophe Dussanti » : malheureusement, on ne trouve pas trace de l’existence de ce journaliste sur le net.
          • La « manifestation devant le Tribunal de Commerce de Dijon » : l’impartialité mériterait de rappeler que cette manifestation a été initiée par Nicolas Miguet, un « analyste financier » lui-même fortement investi sur le titre d’après ses propres déclarations. Il a ainsi indiqué ce matin être confiant dans la décision du TC de jour et se renforcer à hauteur de 1000 à 1500 titres. Ce jour, le cours de l’action a bondi de plus de 10%. Enfin, un comptage a posteriori des manifestants montre qu’il s’agit essentiellement des salariés du groupe. 
          • Procédures judiciaires : elles aussi abondent. Des deux côtés, comme le prouve le jugement cité dans l’article initial.
          • Mais surtout, le fonds du problème : suite à sa procédure de sauvegarde, Belvédère a bénéficié d’un ré-étalement de sa dette. Jusqu’en 2019. Belvédère avait dans un premier temps accepté ce plan de sauvergarde, pour ensuite revenir dessus, en arguant pour des motifs de forme que la dette de ses créanciers n’était pas recevable. Et en remettant en cause le montant des intérêts à payer. A noter que dans les obligataires, on trouve aussi des particuliers, même si Belvédère aime à endosser l’image du petit coq français se battant contre « les fonds vautours ». Depuis, l’entreprise a « consigné » une partie des sommes dues. Mais les obligaires attendent toujours. Et le TC de Dijon, qui devait se prononcer, a mis en délibéré sa décision. Jusqu’au 4 avril, en attendant l’avis de la Cour de Cassation.

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