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Bernanke Ponce Pilate

Le discours de rentrée du Président de la Banque Centrale Américaine tenu il y a quelques jours devant l’Association Economique de son pays fut consternant. Selon ses dires, si une régulation appropriée s’avère en effet nécessaire aujourd’hui, la politique monétaire de la Fed s’est révélée adaptée en toutes circonstances ! 

Bernanke ne daigne ainsi même pas justifier - et encore moins excuser - l’attitude complaisante de la Réserve Fédérale ayant volontairement appliqué entre 2001 et 2006 une politique monétaire manifestement trop laxiste tout à la fois en regard du P.I.B. nominal (composé de la croissance réelle additionnée de l’inflation) et des anticipations du marché (reflétées à travers les taux longs). Quant à son implication directe ou indirecte dans le cadre de toute décision concernant les taux d’intérêts de son pays, y compris lorsque Greenspan était aux commandes, elle est évidemment passée sous silence tout comme le sont les multiples occasions perdues ces dix dernières années d’intensifier la réglementation bancaire et financière Américaine alors qu’il était un des économistes les plus influents de son pays et ce bien avant de parvenir à son poste actuel...

La Réserve Fédérale US n’a-t-elle donc rien à dire sur les pratiques délictueuses des établissements bancaires et financiers censés être sous sa supervision ? Abus du levier et de commissionnements n’ont-ils pas abouti entre 2002 et 2007 à l’émission de 1’400 milliards de dollars de prêts subprimes qui se sont transformés en 14’000 milliards de dollars d’actifs toxiques utilisés à leur tour par ces mêmes Banques comme garantie pour emprunter encore plus ?

Bernanke, qui n’a tiré aucun enseignement des tourmentes de ces dernières années, cherche-t-il donc ostensiblement à se moquer du plus grand nombre pour protéger un cercle restreint ? Comment faire abstraction de cette frénésie bancaire - dégonflée durant l’été 2007 - ayant consisté à titriser, à labéliser et à revendre des créances pourries néanmoins considérées en leur temps comme une poule aux oeufs d’or mais qui aggravaient l’exposition du secteur financier en proportion de ses bénéfices ?

A l’occasion de son premier discours de l’année, la seule stratégie du Président de la Réserve Fédérale US fut en fait de se lancer dans un exposé académique sur la règle de Taylor et d’analyser de manière très professorale l’équation évaluant la fixation des taux d’intérêts en fonction des objectifs d’inflation ! Très rapidement balayés les griefs selon lesquels la politique des taux ridiculement réduits était responsable de l’appréciation très rapide des prix immobiliers de son pays prétextant que cette fièvre immobilière - trop importante pour être simplement attribuée aux taux d’intérêts - aurait également dû sévir dans d’autres pays ayant des taux bas ... ce qui fut bien évidemment le cas !

Quant à l’hypothèse d’une bulle spéculative immobilière - et des subprimes - évitée grâce à des taux remontés dès 2003 ou 2004, elle fut tout aussi rapidement contournée par l’argument suprême selon lequel la croissance en aurait souffert. La Fed avait donc tout juste et Bernanke - qui a évité à notre monde de sombrer dans une Grande Dépression bis - est donc bien l’Homme de l’année...

L’économie réelle avec le crédit difficilement consenti aux ménages moyens, l’augmentation du nombre des faillites et des saisies immobilières ne furent même pas évoqués ... pas plus que la complexité effarante des produits financiers ou l’indispensable reconstruction du paysage bancaire Américain en établissements d’utilité publique traitant avec le consommateur et établissements dédiés à la Bourse et à la spéculation porteurs d’un risque systémique latent nettement plus élevé...

En réalité, Bernanke, Geithner, Paulson et leurs amis estiment que sauver les fondements de l’économie de leur pays revient à inonder les établissements financiers de liquidités qui resteront bien entendu aux portes de Wall Street. Sinon, pourquoi les autorités US n’auraient-elles opté pour l’alternative moins coûteuse, plus efficace et plus équitable d’injecter une partie au moins de ces fonds directement dans les hypothèques insolvables ? N’est-il pas plus élégant de procurer 6’000 milliards de dollars en prêts et autres facilités de paiement à des Banques en nourrissant le voeu qu’une partie de ces sommes finira bien pas trouver son chemin vers le peuple ? La passation sous silence du lien inextricable entre Wall Street et le pouvoir financier et politique Américain n’est-elle pas la meilleure garantie qu’une nouvelle crise point à un horizon pas si lointain ?

Pour autant, le plus déconcertant dans ce discours de Bernanke fut sa défense quasi acharnée des taux d’intérêts très bas ayant régné durant la majeure partie de la décennie précédente car elle prépare le terrain à une politique monétaire tout aussi laxiste - et donc potentiellement catastrophique - en 2010. En effet, comment excuser des taux d’intérêts qui resteront toujours à zéro cette année si ce n’est en prenant la défense de son prédécesseur et de sa politique hyper accommodante ... ayant conduit à des hyper bulles ? L’évocation de la bulle immobilière étant prétexte à préparer le terrain et les esprits vis-à-vis de la future bulle qui menace.

En minimisant les responsabilités et actions passées de la Fed dans la formation des bulles spéculatives, Bernanke absout ainsi par avance ses propres actes et les bulles qui porteront son empreinte. On devine déjà le discours qu’il donnera dans quelques années : " Nous n’avons pas provoqué cette bulle car les prix ont aussi augmenté dans d’autres pays".

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7 réactions à cet article    


  • BA 13 janvier 2010 10:32

    A ce sujet, un article très important :

     

    Le gonflement des actifs de la Réserve Fédérale nous a conduit récemment à examiner les actifs détenus. Ces actifs sont passés de 892 milliards de dollars en 2006, à 2276 milliards de dollars à la fin du 4ème trimestre 2009.

    Nous avons ainsi été induit à nous interroger sur la nature des achats de la Réserve Fédérale dont la répartition des actifs est stupéfiante :

    - 36 % des actifs de la Réserve fédérale sont des Bons du Trésor,

    - 48 % sont des MBS (« Mortgage Backed Securities » ou obligations adossées à des actifs titrisés de nature immobilière) des GSE (« Government Backed Enterprise » ou Entreprise soutenue par l’Etat fédéral) ou d’agences américaines.

    Fin décembre 2009, les chiffres précis sont les suivants :

    - la Fed détient au 17 décembre 2009 pour 776,565 milliards de dollars de bons du Trésor,

    - la Fed détient 157,685 milliards de dollars de titre de dette des agences américaines,

    - la Fed détient 901,231 milliards de dollars de prêts hypothécaires titrisés (MBS) de Freddie mac et de Fannie Mae - et très marginalement de Ginnie Mae.

    http://criseusa.blog.lemonde.fr/2010/01/12/les-financements-de-la-reserve-federale-un-risque-majeur-pour-une-eventuelle-reprise/

    Je traduis en utilisant des gros mots :

    Dans le bilan de la Fed, sur 2276 milliards de dollars d’actifs, la moitié sont en réalité des actifs pourris.

    La Fed est devenue une gigantesque structure de cantonnement.

    La Fed est devenue une gigantesque fosse à merde.


    • plancherDesVaches 13 janvier 2010 12:31

      En complément de ce très bon article :
      http://www.orbite.info/traductions/dmitry_orlov/ce_bastion_du_socialisme_am ericain.html

      Orlov est un Russo-américain. Ou le contraire. Et est particulièrement bien placé pour comparer ses (ces) deux nations de façon assez neutre.


      • fwed fwed 13 janvier 2010 14:38

        Bonjour à tous,
        Merci pour l’article M. Santi.

        Avez vous vu la dernière vidéo de Paul grignon, y’a pas mal de choses interessantes à y voir.

        Cordialement

        http://fauxmonnayeurs.org/


        • pandora box 13 janvier 2010 21:09

          salut fwed ,
          merci pour la video : je suis resté sur le cul tout le long !


        • plancherDesVaches 13 janvier 2010 15:50

          Monsieur Santi, il me semblerait intéressant que vous participiez au blog de Paul Jorion.

          Vous avez tous les deux la même pertinence. Sans vouloir vous influencer ou manipuler, bien sûr.
          Je n’ai pas vos niveaux en économie, mais sais juger de la valeur. (humaine)


          • Michel Santi Michel Santi 13 janvier 2010 17:03

            Merci Plancher ( et merci à zelectron ) mais je n’en ai pas vraiment le temps.
            en tout cas, tout participation de ma part diminuerait le temps disponible pour écrire...


          • zelectron zelectron 13 janvier 2010 16:02

            Michel est décidément remarquable en infos et analyses ! +++ quelle maestria !

            ...mais que deviennent dans tout ça l’agriculture et l’industrie ? A moins que le (vrai) secteur manufacturier (v/s commerçants & distributeurs) ne soit à cause ou grâce aux financiers pourris durablement plombé ?

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