Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Economie > L’accord commercial transatlantique : ce que nous allons perdre pour (...)

L’accord commercial transatlantique : ce que nous allons perdre pour ne rien gagner

L'accord commercial transtlantique, dont les négociations sont lancées à marche forcée par Barroso pour tenter d'aboutir avant les élections européennes, contribuera à faire de la France une zone de chalandise pour les produits américains, selon leurs propres normes.

Article d'origine : http://claude-rochet.fr

 

La création d’une zone de libre-échange transatlantique est un vieux rêve qui remonte à Jean Monnet, mais qui avait été enterré avec l’émergence de la Chine-Amérique, qui offrait une nouvelle zone d’expansion aux entreprises américaines. Mais les multinationales ont réalisé que le marché chinois serait réservé aux Chinois et que la Chine ne tombera pas dans la stratégie classique des Etats-Unis – qui ont reproduit la stratégie de l’Angleterre aux XVIII° et XIX° siècle – convertir les nouveaux pays industriels au libre-échange pour y exporter les produits de leur industrie et maintenir ceux-ci dans l’exportation de produits non facturés ou à faible valeur ajoutée.

L’émancipation de la Chine et l’instabilité du monde

Au contraire, la Chine, qui a parfaitement compris la stratégie d’impérialisme du libre-échange des Etats-Unis, a clairement fixé sa stratégie dans le National Medium- and Long-term Talent Development Plan (2010–2020) qui vise à passer du « Made in China  » au « Innovated in China  ». La stratégie d’accueil des délocalisations industrielles des pays occidentaux n’est qu’un vecteur d’apprentissage de la technologie occidentale qui doit lui permettre d’avoir accumulé les capacité pour être un leader en innovation en 2020 et l’économie dominante du monde en 2050, ce qui sera sans doute atteint avant : Une étude de l’Université de Singapour et de Harvard prévoit que la Chine aura dépassé les Etats-Unis en parité de pouvoir d’achat en 2018[1].

Cette politique est basée sur une complémentarité entre politiques publiques et entreprises privées. Pour devenir à l’horizon 2050 le leader mondial de l’innovation, les marchés publics doivent intégrer les produits innovants chinois. La pratique de la copie reproduit en plus grand ce qu’a fait l’Angleterre au XVII° siècle avec les technologies hollandaises (le drap), italiennes (le verre) et allemandes (les mines) pour devenir le leader industriel de l’Europe.

La Chine reproduit également les recettes de croissance de l’Occident en combinant richesse et puissance. Les Chinois ont acheté un porte-avion aux Ukrainiens, le Varyag, pour faire un casino à Macao, qui est finalement devenu un vrai porte-avion qui sera pleinement opérationnel en 2018. Un 2° porte-avion en chantier à Shanghai. La possession Marine de souveraineté est la priorité de la Chine, selon une stratégie très orientale de progression en tâche d’huile : maîtrise des côtes, puis du détroit de Taïwan et aujourd’hui de la haute mer. Or, Washington entend bien rester en Mer de Chine !

Autre levier de la souveraineté chinoise, la monnaie : Pékin veut faire du Yuan la monnaie des transactions internationales. Une entente a été conclue avec les BRICS pour échanger en monnaie nationale. Après Fukushima, le Japon a demandé à Pékin une aide monétaire : une part de leur commerce sera libellé en Yen et en Yuan, la Banque du Japon achètera de la dette chinoise et depuis 2012 le Japon redresse ses comptes en laissant filer le Yen surévalué depuis les accords du Plazza. Le dollar est hors-circuit, ou presque !

De plus Tokyo achète les îles Sunkaku appartenant à des privés japonais, qui devaient revenir à la Chine en 1945 et toujours revendiquées par Pékin, qui y voit une provocation qui entraîne de très violente réactions.

Si Obama est aujourd’hui à reculons sur les dossiers internationaux, c’est que l’enjeu asiatique est primordial. Les Japonais vont vouloir réarmer. Il n’y a plus de gendarme international, nous sommes entrés dans un «  monde apolaire  », instable et imprévisible, avec l’émergence de puissance régionales Inde, Brésil voire Nigéria, et de multinationales qui sont de tous les pays. Les États-Unis ne seront plus une superpuissance : un hub du système mondial, pas plus.

La riposte américaine

En riposte les USA lancent le TPP, Trans Pacific Partnership (Australie, Brunei Darussalam, Canada, Chili, Malaisie, Mexique, Nouvelle Zélande, Pérou, Singapour, et Vietnam) qui repose sur trois piliers : 1) Libre-échange 2) accès aux exportations pour les PME américaines 3) Intégration des marchés grâce aux TIC et implantation de l’accord sur la propriété intellectuelle de l’OMC.

Le traité transatlantique avec l’UE a pour but de compéter ce dispositif et de remettre l’Amérique au centre du jeu mondial. Son commerce avec l’UE est largement déficitaire de 118 milliards USD sur l’Europe, essentiellement au profit des Allemands, dont les grands groupes soutiennent le projet d’accord. L’objectif n’est pas tant les droits de douane, qui sont faibles (3%), mais les barrières non-tarifaires qu constituent les normes. Qui fixe la norme, fixe le marché à son profit. Or, la France est très négligente dans le combat pour les normes dans lequel elle ne voit qu’un débat entre techniciens et pas un débat stratégique et politique[2].

 Avec la crise et l’explosion des inégalités, l’Amérique est devenue une zone de bas coûts salariaux. L’enjeu pour Obama est de relocaliser les industries américaines qui ont délocalisé et externalisé leur chaîne logistique en Asie. Ainsi chaque iPhone vendu par Apple creuse le déficit commercial des Etats-Unis[3]. Les multinationales américaines relocalisent, payent des impôts et emploient des Américains en échange de l’ouverture des marchés par l’Etat : tel est le deal conclu entre Obama et les grandes entreprises, représentées par le patron de GE qui est le conseiller d’Obama. On produira aux USA des modèles vendus aux USA et en Europe.

Les grandes entreprises allemandes ont tout à gagner : leur excédent commercial se fait de moins en moins en Europe et elles ont déjà délocalisé en Amérique. L’alliance entre Mme Merkel et les grandes entreprises pour défendre l’intérêt allemand est tout à fait justifiée. Il en va autrement en France ou la particularité des multinationales françaises… et de ne plus être française mais sous capitaux étrangers. Est-ce cela qui explique la quasi-clandestinité de ces négociations en France, alors qu’il y a eu du débat pour le GATT et l’OMC ? A-t-elle peur des conséquences ?

Aux USA c’est le Président qui parle, pour les Européens c’est Barroso, Karel de Gucht et Van Rompuy, en Allemagne Merkel pilote, de même Cameron en Angleterre. Il n’y a eu aucune prise de position publique en France avant l’affaire de l’exception culturelle. Nicole Bricq, ministre du commerce extérieur n’a pas de mandat interministériel Le dossier n’est géré au bon échelon pour autant qu’il soit géré.

Personne ne les connaît les priorités. Les USA ont affiché la couleur, Merkel aussi : les normes pour les industries exportatrices allemandes. C’est d’ailleurs une fuite de wikileaks qui a informé le monde que ce projet serait le cœur de la présidence allemande de l’UE et une autre fuite qui a révélé le mandat de négociation. Pour les USA il s’agit de se mettre position d’arbitre entre l’Asie et l’Europe en jouant sur le volet non tarifaire qui sera commun avec le TPP. Cameron a inclus l’agriculture dans son mandat, y compris défense. Ils ont en ligne de mire les subventions, PAC principalement. La vraie confrontation portera sur les normes. Il n’y a pas de stratégie française. Au mieux les Français ont été les idiots utiles qui ont servi de monnaie d’échange avec l’exception culturelle (qui couvre tout ce qui est « google-isable ») et les industries de défense…

La soumission de la Commission européenne et de la France en particulier

La « classe politique » se désintéresse de cet accord qui sera le plus grand accord bilatéral jamais négocié, alors qu’il y a eu du débat pour le GATT et l’OMC. Et Barroso a bien l’intention de conduire les négociations à marche forcée, avant les élections européennes.

Le résultat du bilatéralisme commercial instauré par les traités de libre-échange entre puissances inégales (et ne tombons pas dans le mythe d’une Europe unie avec une dynamique industrielle commune) est toujours le même : la désindustrialisation pour le pays le plus faible. Il n’est en effet pas de marché commun possible sans cadre monétaire stable. En 73 le marché commun a été complété par le SME après l’effondrement de Bretton-Woods. Donc, on peut supposer qu’il y aura sur la table un système monétaire transatlantique ?

Autre condition défavorable pour les Européens, la politique de la concurrence, appliquée par la Commission s’est américanisée. : Validation des OPA hostiles, aides d’Etat interdites… L’autorité européenne de la concurrence a inversé la finalité de la concurrence telle qu’elle existait initialement dans les traités, soit pour le bien-être social et non pour elle-même.

Ce traité réintroduit l’AMI qui avait été rejeté en 1999, soit la capacité pour des multinationales de réclamer dédommagement pour un profit qu’elles n’auraient pas pu faire du fait de la politique d’un Etat. Ainsi la compagnie suédoise Vattenfall réclame à l’Allemagne 3,7 milliards d’euros en compensation de la perte de profits potentiels liés à deux de ses centrales nucléaires, du fait de l’abandon de la filière nucléaire.

Que gagnerons-nous, puisque nos gouvernants nous chantent les louanges d’un traité qui va traiter des emplois à foison ?

Ce traité est destiné à rééquilibrer les échanges au profit des USA. Pour que le jeu soit égal, il faudrait que la parité des monnaies le soit. Or, la compétitivité de notre industrie requiert un euro à 1,10 USD au maximum (selon les calculs deJean-Luc Gréau), mais Mme Merkel veut maintenir 1,3 puisque l’euro est la monnaie taillée sur mesure pour l’Allemagne.

Cela ne va pas éliminer la bureaucratie, les procédures ni créer des emplois : On nous avait promis pour le marché unique 6 millions emplois, alors que l’EU en a perdu 4 Millions, et la bureaucratie paperassière de l’Union européenne a explosé.

Nous y gagnerons le droit non contestable de manger du veau aux hormones américains, des OGM et la disparition de toutes les règles sanitaires qui défendent notre agriculture, notre qualité de vie et notre art de vivre.

 

[1] D.W. Jorgenson, K.M. Vu / Journal of Policy Modeling 33 (2011) 698–716

[2] Rapport de Claude Revel : Développer une influence normative internationale stratégique pour la France http://proxy-pubminefi.diffusion.finances.gouv.fr/pub/document/18/14133.pdf,

[3] How iPhone Widens the US Trade Deficits with PRC Yuqing Xing, Neal Detert, http://www3.grips.ac.jp/ pinc/data/10-21.pdf

 

 


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (27 votes)




Réagissez à l'article

9 réactions à cet article    


  • wesson wesson 21 septembre 2013 14:07

    bonjour l’auteur, 


    « Les Japonais vont vouloir réarmer. »

    Je crois en fait que les Américains en rêvaient depuis un bon moment. 
    En fait, je pense que les Chinois ont voulu instrumentaliser leur confrontation toujours pas totalement terminé avec le Japon pour des raisons de politique intérieure - cad faire tenir tranquille une population intérieure qui commence à être bien remuante, et à demander les fruits de leur croissance. 
    C’est pour cela qu’ils ont laissé filer une propagande anti-Japon. Sauf que on ne gère pas 1.4 milliards de personne très facilement : dès que vous faites monter le nationalisme dans une telle population, vous vous retrouvez avec 100 millions de personnes prête au coup de poing, bref une masse critique. 
    Si les Chinois veulent effectivement s’affirmer sur le plan international, ils doivent composer avec le Japon et je pense qu’il le feront, même si des tensions effectivement subsistent. De toute manière, le Japon est maintenant bien trop dépendant de la Chine pour réellement se fâcher.

    « la capacité pour des multinationales de réclamer dédommagement pour un profit qu’elles n’auraient pas pu faire du fait de la politique d’un Etat. »

    ça c’est ce qui est le plus important, et inacceptable dans le lot. De facto, il s’agit de construire une loi - la loi du profit - qui soit au dessus de la loi des états. Si un état m’empêche de faire du profit - par exemple une législation anti-pollution pour le gaz de schiste - total pourrait alors le traîner devant un tribunal arbitral pour réclamer une compensation. Le même type de tribunal privé ou 2 juges sur 3 sont corrompus comme pour l’affaire Tapie, 

    • wesson wesson 21 septembre 2013 14:07

      J’oubliais, 

      votre article est excellent, et je vous en remercie

    • julius 1ER 21 septembre 2013 14:43

      très bon article « qu’on se le dise » !!!


      • Corinne Colas Corinne Colas 21 septembre 2013 15:46

        En effet, excellent article à diffuser ! 


        • Richard Schneider Richard Schneider 21 septembre 2013 16:26

          Très bon article sur un sujet dont, malheureusement, on ne parle pas assez.


          • alinea Alinea 22 septembre 2013 00:55

            Ce n’est pas parce qu’on ne laisse pas de commentaire qu’on ne l’a pas lu et pas apprécié ! smiley


            • Renaud Bouchard Renaud Bouchard 22 septembre 2013 19:36

              Cher Monsieur,


              Voici un excellent article, passionnant, tout comme votre site.
              Un seul projet pour ce XXIè siècle qui a déjà commencé en fanfare : Innovated in Europe. 

              • HELIOS HELIOS 23 septembre 2013 11:22

                On attend toujours de bon articles, celui là en est un.
                Il met l’accent sur les normes, et c’est justement ce cadre structurant dont personne ne parle, d’autant que celles ci (les normes) ont une durée de vie qui va bien au-dela des accords de marchés.
                Merci


                • franck milo franck milo 23 septembre 2013 17:31

                  ca fait belle lurette que le parti de gauche de JL Mélenchon dénonce, en parle ,mets en en garde contre le GMT.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON

Auteur de l'article

Claude Rochet

Claude Rochet
Voir ses articles






Les thématiques de l'article


Palmarès