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Proudhon : « la propriété, c’est la liberté ! »

Sans jamais cesser de se prévaloir de l’anarchisme, la philosophie politique et sociale du libertaire Pierre Joseph Proudhon (1809-1865) a pris une orientation toujours plus libérale qui culmine dans ses derniers ouvrages : la Théorie contre l’impôt (1860), Du principe fédératif (1863) et la Théorie de la propriété (1865).

Sans doute sa pensée a-t-elle continué à véhiculer quelques positions peu libérales (l’opposition au libre-échange international, l’évocation du « travailleur collectif »...). Il n’a cessé de guerroyer contre plusieurs des grands libéraux de son temps, s’en prenant volontiers à « l’école prétendument libérale » à « la secte des soi-disant économistes ».

Proudhon et les libéraux : « je t’aime, moi non plus »

Mais, comme fasciné par cette économie politique qu’il souhaite remettre sur ses pieds, il cite simultanément les libéraux Say, Passy, Dunoyer comme des références, dévore le Journal des Economistes et admire « Adam Smith, ce penseur si profond ». Tout semble s’être passé comme si en se mesurant constamment à eux, Proudhon avait peu à peu ingéré le meilleur des théoriciens libéraux pour en faire son miel et aiguiser sa propre pensée – prédisposée à accueillir la sève libérale.

Publiée en 1848 et 1849 dans la Voix du peuple, sa célèbre polémique avec Frédéric Bastiat au sujet de la légitimité de l’intérêt et la gratuité du crédit a pu jouer un rôle central à cet égard. Il a profondément ressenti l’influence de l’auteur des Harmonies économiques - son involontaire instituteur et accoucheur en libéralisme. C’est ainsi que Proudhon affirme son programme politique profondément individualiste et anti-étatiste :

«  Voilà donc tout mon système : liberté de conscience, liberté de la presse, liberté du travail, liberté de l’enseignement, libre concurrence, libre disposition des fruits de son travail, liberté à l’infini, liberté absolue, liberté partout est toujours ! C’est le système de 1789 et 1793 ; le système de Quesnay, de Turgot, de Jean-Baptiste Say (...) La liberté, donc, rien de plus, rien de moins. Le ‘ laisser-faire, laissez-passer’ dans l’acception la plus littérale et la plus large ; conséquemment, la propriété, en tant qu’elle découle légitimement de cette liberté : voilà mon principe. Pas d’autre solidarité entre les citoyens que celle des accidents de force majeure (...) C’est la foi de Franklin, Washington, Lafayette, de Mirabeau, de Casimir Périer, d’Odilon Barrot, de Thiers...  » 

Proudhon était foncièrement anarchiste, individualiste et anti-étatiste et souvent plus proche d’être un libéral anticapitaliste et antibourgeois qu’un socialiste. Par exemple, avec Tocqueville et Bastiat, Proudhon s’est vivement opposé à une proposition de loi qui venait de Lamartine, sur "le droit au travail". Pour eux ce "droit" voulait dire que l’on retirait à l’individu la responsabilité de chercher lui-même du travail, et qu’on l’incitait à attendre que les autres lui en donnent. 

Une méfiance absolue envers le pouvoir

Dans son refus du pouvoir, c’est-à-dire de tout gouvernement, Proudhon se souvient de ce que disait Montesquieu «  le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument  ». Il écrit ainsi :

« Adorateurs du pouvoir, vous ne songez qu’à fortifier le pouvoir et à museler la liberté, votre maxime favorite est qu’il faut procurer le bien du peuple, au lieu de procéder à la réforme sociale par l’extermination du pouvoir et de la politique. Le gouvernement est de nature contre-révolutionnaire, ou il résiste, ou il opprime, ou il corrompt, ou il sévit. Pour combattre et réduire le pouvoir, pour le mettre à la place qui lui convient dans la société, il ne sert à rien de changer les dépositaires du pouvoir, ni d’apporter quelque variante dans ses manœuvres ; il faut trouver une combinaison agricole et industrielle au moyen de laquelle le pouvoir, aujourd’hui dominateur de la société, en deviendra l’esclave. »

Refus du pouvoir et, par conséquent, refus de tout gouvernement : concluons sans crainte que la formule révolutionnaire et anarchiste de Proudhon ne peut plus être ni législation directe, ni gouvernement direct, ni gouvernement simplifié ; elle est « pas de gouvernement ».

Ces idées sont développées dans sa grande œuvre éditée en 1851 Idée générale de la révolution au XIX° siècle, qui influença beaucoup Bakounine.

La propriété privée comme rempart de l’individu contre l’Etat

Sa vision d’une société de coopération régie par des contrats volontaires est tout à fait libérale. Malgré son anticapitalisme, il finit par reconnaître que la propriété individuelle, absolue et incoercible, peut assurer la protection des faibles contre l’Etat, qui est l’ennemi véritable du citoyen :

« La propriété est la plus grande force révolutionnaire qui existe et qui se puisse opposer au pouvoir (...) Où trouver une puissance capable de contre-balancer cette puissance formidable de l’Etat ? Il n’y en a pas d’autre que la propriété (...) La propriété moderne peut être considérée comme le triomphe de la liberté (...) La propriété est destinée à devenir, par sa généralisation, le pivot et le ressort de tout le système social. » (Théorie de la propriété, 1862)

Il assure que sa célèbre formule : « la propriété, c’est le vol » a été mal comprise. Il s’en explique en 1849 dans les Confessions d’un Révolutionnaire :

« Dans mes premiers mémoires, attaquant de front l’ordre établi, je disais, par exemple : La propriété, c’est le vol ! Il s’agissait de protester, de mettre pour ainsi dire en relief le néant de nos institutions. Je n’avais point alors à m’occuper d’autre chose. Aussi, dans le mémoire où je démontrais, par A plus B, cette étourdissante proposition, avais-je soin de protester contre toute conclusion communiste.

Dans le Système des Contradictions économiques, après avoir rappelé et confirmé ma première définition, j’en ajoute une toute contraire, mais fondée sur des considérations d’un autre ordre, qui ne pouvaient ni détruire la première argumentation, ni être détruites par elle : La propriété, c’est la liberté ! »

La formule « la propriété, c’est le vol » ne condamnait pas la propriété en soi, mais l’injuste distribution de la propriété qui est le fait de l’étatisme.

Tout avait fort mal commencé, pourtant, avec cet immortel « la propriété, c’est le vol », morceau de bravoure initial de Qu’est-ce que la propriété ? (1840). La correction de tir survient toutefois assez vite : dès 1846, avec le Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, aussitôt dénoncé par Marx dans sa Misère de la philosophie. Proudhon s’y emploie déjà à réhabiliter le droit de propriété en le reliant aux principes de libre concurrence qu’il défend contre les premières attaques collectivistes.

Proudhon et les socialistes

Surtout, son originaire et viscéral anti étatisme prend désormais presque davantage pour cibles le socialisme et le communisme. Cette théorie de la propriété est aux yeux de son auteur non seulement compatible, mais la conclusion logique de l’anarchisme bien compris- ce principe « contractuel » faisant que « le plus haut degré d’ordre de la société s’exprime par le plus haut degré de liberté individuelle » où prime « le gouvernement de l’homme par lui-même. »

Il critiqua les socialistes autoritaires comme le socialiste et très étatiste Louis Blanc. Grand ennemi du communisme, il dénonce le système phalanstérien qui selon lui ne « renferme que bêtise et ignorance ». Dans son Système des contradictions économiques il écrit notamment que « Le communisme est synonyme de nihilisme, d’indivision, d’immobilité, de nuit, de silence ».

A noter que Proudhon fit peu de critiques publiques de Marx ou du marxisme parce que de son vivant Marx était un penseur relativement mineur. Le discrédit dans lequel tomba Proudhon au 20° siècle, après l’internationalisation du Marxisme, permet aux disciples de Marx de récupérer sans vergogne certaines idées ainsi que des principe formulés par Proudhon bien avant Marx.

par Alex Korbel (son site) jeudi 15 juillet 2010 - 31 réactions
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  • Par JL (xxx.xxx.xxx.160) 15 juillet 2010 10:46
    JL1

    Bon, rebelote ! Cet article se prévaut de Wikipédia, mais l’article de Wiki en question ne cite pas ses sources. Passons, là n’est pas le pb et ce qu’a dit Proudhon, on s’en fout un peu, hein ?


    Je lis : "La formule « la propriété, c’est le vol » ne condamnait pas la propriété en soi, mais l’injuste distribution de la propriété qui est le fait de l’étatisme."

    "L’injuste distribution qui est le fait de l’étatisme ? " Bigre !!! L’auteur fait-il allusion à la vente par Eric Woerth d’une parcelle de 57 ha des domaines contenant à Compiègne un golf et un hippodrome ? Alors, j’applaudis !


    Pour ce qui concerne la propriété, il ne faut pas tout mélanger, nous savons que l’amalgame est l’arme des fascistes, hein !

    La propriété de son logement de ses biens persos, ça ne pose pas de pb : il y a belle lurette que plus personne ne croit au Grand soir.


    En revanche, l’appropriation des biens de production, l’appropriation du domaine public, l’appropriation du vivant par le biais des brevets et autres droits de propriété industrielle, ça oui, c’est du vol, et même un crime ! Proudhon ou pas Proudhon !


  • Par Alpo47 (xxx.xxx.xxx.207) 15 juillet 2010 12:07
    Alpo47

    Chacun peut aller chercher des auteurs pour défendre ... tout et n’importe quoi. Est ce que cela doit pour autant être considéré comme une "Vérité" incontestable ? Evidemment, non.
    Bientôt, surement , les théories politiques et économiques de Pol Pot pour défendre une société égalitaire ?
    Nous voici donc avec un nouveau défenseur sur AgoraVox, d’une société où les "requins" sont libres d’évoluer dans l’aquarium et de chasser à leur guise.

    Et, en même temps, quelqu’un qui défend "... le gouvernement de l’homme par lui même... " ne peut pas être franchement mauvais. 
    Juste, totalement en dehors de la réalité.

  • Par sisyphe (xxx.xxx.xxx.149) 15 juillet 2010 11:15
    sisyphe

    Article aux rapprochements totalement biaisés par la confusion entre les "libéraux" de l’époque de Proudhon, et ce qu’il en est aujourd’hui. 

    Proudhon, en bon anarchiste, était contre toute forme de pouvoir ; autant le pouvoir collectiviste (communiste) que capitaliste. 

    Puisqu’on part de wikipedia ... 

    "Proudhon s’oppose au fond autant à la propriété collective qu’à la propriété individuelle. Il les dénonce toutes deux, quoique abandonnant finalement sa défense de la « possession » contre la « propriété » et justifiant cette dernière comme un mal nécessaire. Dans Théorie de la propriété, il maintient : « Or, en 1840, j’ai nié carrément le droit de propriété... pour le groupe comme pour l’individu, pour la nation comme pour le citoyen » mais ensuite il expose sa nouvelle théorie de la propriété. « La propriété est la plus grande force révolutionnaire qui existe et qui se puisse opposer au pouvoir » et « servir de contre-poids à la puissance publique, balancer l’État, par ce moyen assurer la liberté individuelle ; telle sera donc, dans le système politique, la fonction principale de la propriété. » (Théorie de la propriété). Cependant, bien qu’il soutienne maintenant la propriété de la terre (incluant le droit à l’héritage), il croit encore que la « propriété » devrait être distribuée plus égalitairement et limitée en taille afin qu’elle soit utilisée réellement par les individus, les familles et les associations de travailleurs. "

    "Parallèlement, il publie Solution du problème social, dans lequel il présente un programme de coopération financière mutuelle entre travailleurs. Il pensait ainsi transférer le contrôle des relations économiques depuis les capitalistes et financiers vers les travailleurs. Son projet s’appuie sur l’établissement d’une « banque d’échange » qui accorderait des crédits à un très faible taux d’intérêt (le taux n’est pas nul en raison des coûts de fonctionnement), ainsi que sur la distribution de billets d’échange[réf. nécessaire] qui circuleraient à la place de la monnaie basée sur l’or, qui serait supprimée.’

    En un mot comme en mille, étant contre tous les pouvoirs, il serait, de nos jours, fortement opposé à celui des puissances financières qui sont devenues les véritables possesseurs du monde, réduisant le rôle des états aux aménagements à la marge d’un système d’aggravation des inégalités et de privatisation de la planète. 

    Par ailleurs, Proudhon, en autodidacte, n’a jamais résolu les contradictions apparues dans ses diverses analyses et prises de position. 

    Après de longs échanges, et diverses analyses de ses différentes prises de position, le jugement sévère de Karl Marx sur Proudhon restera célèbre :

    "Chaque rapport économique a un bon et un mauvais côté : c’est le seul point dans lequel M. Proudhon ne se dément pas. Le bon côté, il le voit exposé par les économistes ; le mauvais côté, il le voit dénoncé par les socialistes. Il emprunte aux économistes la nécessité des rapports éternels, il emprunte aux socialistes l’illusion de ne voir dans la misère que la misère (au lieu d’y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne). Il est d’accord avec les uns et les autres en voulant s’en référer à l’autorité de la science. La science, pour lui, se réduit aux minces proportions d’une formule scientifique ; il est l’homme à la recherche des formules. C’est ainsi que M. Proudhon se flatte d’avoir donné la critique et de l’économie politique et du communisme : il est au-dessous de l’une et de l’autre. Au-dessous des économistes, puisque comme philosophe, qui a sous la main une formule magique, il a cru pouvoir se dispenser d’entrer dans des détails purement économiques ; au-dessous des socialistes, puisqu’il n’a ni assez de courage, ni assez de lumières pour s’élever, ne serait-ce que spéculativement au-dessus de l’horizon bourgeois (...) Il veut planer en homme de science au-dessus des bourgeois, et des prolétaires ; il n’est que le petit bourgeois, ballotté constamment entre le Capital et le Travail, entre l’économie politique et le communisme."

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