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Accueil du site > Actualités > Environnement > Quand l’Etat accroît les risques d’inondation ! (...)

Quand l’Etat accroît les risques d’inondation ! (1/2)

1856, le val de Tours est envahi par les eaux. 1866, Tours est sauvé des eaux par la digue construite en 1860. 2015 l'Etat veut supprimer cette digue en catimini et persiste en 2016. Comment peut-il ainsi se désengager au détriment de la sécurité de 130.000 habitants ?

Par un article sur Agoravox, Bernard Dugué nous alertait en février dernier sur la dérive préoccupante de nos institutions politiques : "La démocratie est presque morte".
Si l’année 2015 a été marquée par l’institution d'un "état d’urgence" répété, il faut se rendre à l’évidence que, bien avant cet acte arbitraire les décideurs politiques et administratifs s’étaient déjà arrogé les pleins pouvoirs, de façon moins brutale mais autant efficace.

Quel que soit le secteur concerné, énergie, aménagement du territoire, environnement, urbanisme, force est de constater qu’ils ne veulent plus s'embarrasser de l’avis de la population. Ils décident seuls, avec des tribunaux administratifs complaisants, les enquêtes publiques étant transformées en formalités. Rien ne semble les arrêter et la situation ne fait que s'aggraver. Les habitants de Tours découvrent avec stupeur le résultat de leurs décisions arbitraires secrètes : la mise en danger de toute une agglomération ! Sans la réaction vigoureuse d'une petite association, seule à se battre, sans soutien politique ou médiatique, seulement avec celui des riverains, les travaux auraient déjà commencé et le risque, certes déjà existant mais minime, de voir inonder Tours et ses environs aurait déjà lourdement augmenté.

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Le canal reliant la Loire au Cher, entre St Pierre des Corps (à gauche, Est) et Tours (à droite, Ouest), au début du XXième siècle. La levée Est a longtemps gardé ses dimensions de 1856, la levée Ouest est devenue la digue du canal en 1860. L’autoroute A10 a remplacé le canal.

Histoire d'une digue, l'affligeante chronologie des faits.

  • 1856 : crue catastrophique de la Loire et du Cher, la ville de Tours est presque entièrement inondée. C’est la crue de référence.
  • 1860 : la levée Ouest du canal reliant le Cher à la Loire et séparant Tours de St Pierre des Corps est solidement rehaussée et renforcée pour devenir "la digue du Canal", pour protéger Tours en cas de brèche en amont dans une digue de la Loire ou du Cher.
  • 1866 : nouvelle crue catastrophique, la digue du Canal joue son rôle et empêche l'inondation de Tours et des communes en aval.
  • XXème siècle : nouveaux renforcements de la digue du Canal, notamment quand le canal est supprimé pour être remplacé en 1971 par l'autoroute A10. Mise en place de batardeaux sur les trois ouvertures.
  • 2011/2012 : une visite technique estime que l'ouvrage est "très peu dégradé" et un arrêté préfectoral déclare que la digue est "une protection efficace", en accord avec le PPRI (Plan de Protection contre les Risques d'Inondation) de 2001 et tous les permis de construire attribués auparavant, le val de Tours étant considéré comme sanctuarisé.
  • 2013 : une étude de dangers déclare le pire et le meilleur : selon un chapitre avec tableau, la digue cède avec une crue à 50 m au dessus du niveau de la mer et, selon un autre chapitre avec graphique, elle tient bon jusqu'à presque 52 m. Elle conclut en demandant des études complémentaires avec pour hypothèses extrêmes, soit le déclassement de la digue, soit son renforcement, et en demandant une "concertation approfondie" préalable. Il n'y aura ni nouvelles études, ni un début de concertation. Cette étude restera confidentielle jusqu'à fin décembre 2015.
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Etude de 2013 : il faut que l’eau monte presque jusqu’au sommet de la digue pour que celle-ci cède… à supposer qu’il n’y ait pas préalablement surverse du côté du Cher… Sous 51,50 mètres (au dessus du niveau de la mer), la digue garde son rôle protecteur, empêchant que la ville de Tours ne soit submergée par les eaux. Ou, inversement, la ville de St Pierre des Corps dans le cas d’inondation par l’aval.
  • 2013/2014 : Bien loin de Tours, dans le cadre d'un "Atelier National" d'urbanistes et d'aménageurs, dépendant du ministère de l'écologie, un conclave d'experts en aménagement s'empare de l'aspect le plus défavorable de l'étude de 2013 pour déclarer, dans un séminaire à Aix en Provence, que la digue est "inutile et dangereuse". Cet argument va être repris en boucle et de façon péremptoire (notamment par le Directeur des Territoires d'Indre et Loire (DDT)) pour convaincre qu'il faut déclasser et "mettre en transparence" la digue. On ne connaîtra la feuille de route de cet atelier qu'en septembre 2015.
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Avant - après : l’Atelier National 2014 creuse pour que l’eau puisse inonder plus facilement !
  • Janvier et avril 2015 : ayant appris que l'avenir de la digue du canal n'était plus assuré, l'AQUAVIT (Association pour la qualité de la vie dans l'agglomération tourangelle), dans le cadre de la 1ère phase de concertation de la révision du PPRI val de Tours – val de Luynes, interroge le maire et le DDT (Directeur Départemental des Territoires), sans avoir de réponse. De façon fort surprenante, le maire refuse toute concertation avec les habitants. On saura plus tard qu'il est de mèche. La question est taboue dans le cadre des Conseils de la Vie Locale de Tours Est (CVL-Est) pour, logique imparable, "ne pas affoler la population".
  • Juin 2015 : un concours "Ouvrir les passages" ouvert aux jeunes aménageurs, dévoile un projet gagnant de percement de la digue. Rien ne filtre de ce qui se trame, sinon une image.
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Le projet gagnant du concours 2015, inspiré par l’Atelier National 2014 fait une ouverture dans une digue qui peut retenir jusqu’à 5 mètres d’eau. Tant pis si on inonde une ville entière. Cette image publiée probablement par erreur sur le site de la Nouvelle République n’a pas été reprise dans les pages du quotidien…
  •  9 juillet 2015 : en réponse à un courrier du 11 mai 2015 du Préfet d'Inde et Loire, le maire de Tours signe son accord pour que la digue soit déclassée. Seul son premier adjoint semble au courant. Le conseil municipal et la population n'ont pas été consultés et ne savent pas que la digue du canal ne les protège plus. On régresse : on passe du contexte de 1866 à celui de 1856 et même pire, puisque c'est la "mise en transparence" à court terme qui est prônée. Pour 130.000 habitants, la probabilité d'être inondé augmente très fortement.
  • Septembre 2015 : s'appuyant sur le triptyque secret constitué de l’exploitation partiale de l'étude de dangers de 2013, du fameux atelier (aixois) national et du concours "Ouvrir le passage", avec aussi la signature des maires de Tours et St Pierre des Corps, sans la moindre concertation publique, sans même la moindre information à la population, un arrêté préfectoral déclassant la digue est soumis - entre autres mesures - au CODERST (Conseil Départemental de l’Environnement et des Risques Sanitaires et Technologiques) d'Indre et Loire. Il reste à apposer discrètement la signature du préfet et à attendre deux mois, pour que tout recours devienne impossible. Ce scénario échouera car l'AQUAVIT l'apprend et publie le 21 septembre un communiqué dénonçant la manœuvre, ainsi qu'un dossier d'information. Silence médiatique complet. Le CODERST approuve, la NR aborde alors le sujet en affirmant que la digue "inutile et dangereuse" est déclassée, laissant croire que le préfet a signé.
  • Octobre 2015 : le préfet n'a pas signé et la NR ne corrigera pas son affirmation erronée. L'AQUAVIT écrit au ministre de l'écologie pointant notamment que seuls 2 maires sur 18 du val de Tours ont signé.
  • Novembre 2015 : le DDT, devant le Conseil de Vie Locale de Tours Est, se veut rassurant en disant qu'il y aura concertation, que la digue ne sera pas physiquement atteinte, et qu'il est prêt à recevoir l'AQUAVIT. Cette rencontre montre des convergences sur le plan technique, le DDT déclare même que la digue a toujours un pouvoir de protection, mais il persévère à vouloir la déclasser.
  • Décembre 2015 : l'avant-projet du PPRI est publié et propose le déclassement de la Digue du Canal, selon les mêmes termes que l'arrêté préfectoral. Les apaisements du DDT sont oubliés, l'Etat reprend sa ligne dure inflexible. Une réunion dans le cadre de la seconde "phase de concertation du PPRI" est houleuse. La population, qui commence à être informée, s'indigne de ce procédé. L'AQUAVIT réclame avec insistance l'étude de dangers de 2013 qu'elle réclame en vain à connaître depuis des mois, baladée de service en service, de promesse en promesse. Cette étude est enfin publiée fin décembre.
  • Janvier 2016 : les médias locaux appliquent l'omerta des décideurs et institutions étatiques. Les politiques, de tout bord, pourtant présents à la réunion de décembre, se taisent aussi, le maire de Tours refuse toute concertation. L'AQUAVIT analyse la fameuse étude à la base de l'incroyable renversement qui veut qu'une digue en bon état, qui a fait ses preuves, devienne du jour au lendemain "inutile et dangereuse". Elle met en exergue ses contradictions et sa conclusion non suivie d’effets.
  • Février 2016 : la menace de signature de l'arrêté préfectoral de déclassement de septembre 2015 reste présente. L'AQUAVIT publie une lettre ouverte à la Ministre de l'Ecologie dénonçant une "atteinte aux biens et aux personnes" et se montrant résolue à utiliser "toutes les possibilités judiciaires". Elle invite la population à se mobiliser. La NR sort enfin de son silence pour signaler cette "mise en garde".
  • Mars 2016 : l'arrêté préfectoral de déclassement est publié. Il porte la date du 19 janvier, n’est pas publié dans les actes administratifs de janvier, mais dans ceux de février, entre un acte du 17 février et un autre du 24. Il n'est heureusement pas trop tard, de justesse, pour déposer un recours…

Des éléments contextuels sont à prendre en compte

  •  L'Antagonisme Tours - St Pierre des Corps. Depuis 1866, les habitants de St Pierre des Corps reprochent à ceux de Tours d’utiliser la digue du canal pour "Noyer les communistes corpopétrussiens pour sauver les bourgeois tourangeaux". La situation est plus complexe que cela. D'abord la digue protège aussi St Pierre des Corps lorsque l'inondation vient de l'aval, cas devenu plus probable avec le renforcement de la digue de la Loire en amont. Et il y a trois sites Sévéso à St Pierre. Ensuite la montée des eaux serait limitée par une surverse vers le Cher.
  • Le décompartimentage voulu par l'Etat. La politique nationale en matière de protection contre les risques d'inondation évolue : longtemps, les digues étaient privilégiées, puis vint le temps des barrages et des déversoirs, maintenant c’est laisser respirer les cours d’eau. Et dans le futur ? Pour cela, il est essentiel de garder l'intégrité de la digue : le réglage de la hauteur des batardeaux est un paramètre suffisant pour s'adapter aux politiques du moment. L’ouvrage reste incontournable. Le décompartimentage certes facilite l'évacuation de l'eau, mais c'est beaucoup moins redoutable que le risque accru d'inondation qu'il génère. Et puis si l'Etat veut déclasser pour cette raison, qu'il le dise clairement plutôt que d'inventer des dangers exagérés.
  • Mais en définitive, quelles sont les motivations profondes ? Le désengagement de l’Etat en matière de protection contre le risque d’inondation, transférant aux communautés de commune (Tours Plus, en l’occurrence) la prise en charge des digues. Les travaux d’infrastructure et de génie civil dans le prolongement de "l'Atelier National" et le concours "Ouvrir les passages" : bretelle d’autoroute, reconstruction du bâti mis aux normes… Donc de gros enjeux financiers, qui n’engagent pas le budget de l’Etat, au détriment de la sécurité de 130.000 habitants. 
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Derrière ces propos de l’Atelier National de 2014, on sent la volonté de détruire la vieille ville pour la reconstruire selon de nouvelles normes. Que d’affaires juteuses en vue !…

En octobre 2015, la population de la petite commune de "La Chapelle sur Loire", en aval de Tours, était appelée à participer à une enquête publique sur le devenir de sa digue. Pourquoi n'a-t-on pas appliqué la même procédure dans une grande agglomération ? Est-on encore en démocratie ?

Dans la seconde partie d'article, nous essaierons de cerner comment de mystérieux décideurs, aidés par de zélés complices, s'arrogent le droit de décider sans vergogne d'accroître les risques d'inondation.

 


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5 réactions à cet article    


  • Sarah Sarah 6 mars 13:00

    À peine paru samedi et maintenu trop peu de temps dans « l’Édition du jour » pour être lu, votre intéressant article est relégué en fin du « Best-of » de la semaine écoulée et ne sera plus « à la Une » lundi.

    Demandez qu’il soit republié lundi 7 ou un autre jour du lundi au vendredi.

    D’habitude Agoravox laisse quelques jours entre 2 épisodes successifs or l’épisode 2/2 a été publié en même temps que l’épisode 1/2, le samedi en plus, et déjà relégué en « Édition précédente ».


    • Sarah Sarah 6 mars 20:50

      "La démocratie est presque morte".

      Elle n’est jamais née en France, et cela depuis 1789.


      La France n’est pas une démocratie mais une république.


      • Plum’ 7 mars 00:00

        @Sarah
        Où sont la chose publique et la transparence quand les intérêts privés et l’opacité priment ?


      • Sarah Sarah 7 mars 11:06

        @Plum’
         

        Alors non seulement la France n’est pas une démocratie, n’est même plus une république, même si elle l’est officiellement, mais une oligarchie.

         

        Le stade suivant est la tyrannie, peut-être déjà atteint ça et là si on écoute le témoignage de gens se plaignant des persécutions de certaines administrations françaises .

         

        Des entreprises U.S. n’aiment pas travailler avec la France en raison, je cite, "... de l’arbitraire qui y règne."


      • révolQé révolQé 7 mars 10:26

        @ l’auteur :
        « Est-on encore en démocratie ? »

        Démoquoi ?????  smiley

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