Le 7 novembre 2010 se tiennent en Birmanie des élections, les toutes premières depuis vingt ans. Faut-il voir dans cette initiative de la junte militaire l’avancée démocratique tant attendue, ou ces élections ne sont qu’une pitoyable mascarade démocratique ? La junte au pouvoir, qui a promulgué en mars 2010 de nouvelles lois pour encadrer ces élections, a soigneusement verrouillé les campagnes électorales des partis d’opposition autorisés à se présenter. Et pendant ce temps, Aung San Suu Kyi est toujours assignée à résidence, son parti a été dissous, des milliers de prisonniers politiques croupissent toujours en prison, beaucoup y meurent des suites des mauvais traitements, les minorités ethniques subissent toujours une répression sévère et vivent dans des conditions humanitaires effroyables… Et puis il y a les menaces, les intimidations… Personne n’est dupe concernant ces élections mais, visiblement, la junte s’en fiche.
Quoi de plus normal dans un pays démocratique que l’annonce de la tenue d’élections ? Tambour battant, parfois dans une atmosphère festive, les différents partis politiques de la majorité et de l’opposition se mettent alors en campagne, chaque candidat exposant son programme et ses ambitions à un public d’électeurs informé et avisé, qui n’a que l’embarras du choix. On appelle cela des élections libres, démocratiques et équitables.
Quoi de plus surprenant que des élections dans un pays comme
Pourquoi et comment
En 1988, Aung San Suu Kyi, mariée à un Britannique, rentra en Birmanie pour rester au chevet de sa mère. C’est en mars de cette même année que débutèrent d’immenses manifestations pour réclamer le retour à la démocratie. Le mouvement connut son apogée en août avec des manifestations rassemblant des millions de personnes, qui furent très violemment réprimées. Il y eut entre 3000 et 4000 morts durant la seule journée du 8 août 1988 ! La « National League for Democracy » d’Aung San Suu Kyi fut alors fondée en septembre 1988. C’est également durant ce mois de septembre 1988 que la junte changea le nom du pays, qui devint le « Myanmar », et celui de la capitale, qui se nomma depuis lors Yangoon. Ils ne s’arrêtèrent d’ailleurs pas là et décidèrent en novembre 2005 de déplacer la capitale, qui se trouve désormais à Naypyidaw et non plus à Rangoon. Rebelote, en octobre dernier, le nom du pays a de nouveau été légèrement modifié, et son drapeau et son hymne national ont été changés. La situation politique et économique du pays ne cessant de se dégrader, l’ONU inscrivit
Tout le monde se souvient de la « révolution safran » de septembre 2007 durant laquelle des moines et nonnes osèrent se rassembler et manifester dans la rue, entraînant avec eux une partie de la population, et durant laquelle s’est illustrée l’organisation de désobéissance civile « Génération 88 », créée dans la clandestinité en 2006 par d’anciens étudiants descendus dans la rue en 1988. Le couvre feu fut proclamé et, là encore, comme en 1988, la répression fut féroce, il y eut de nombreux morts et des centaines de personnes furent arrêtées et emprisonnées. Le nombre de prisonniers politiques en Birmanie a doublé depuis la révolution safran, et continue de croître. (1) Ce sont les membres de « Génération 88 » qui ont écopé des plus lourdes peines, certains d’entre eux ayant été condamnés à soixante cinq ans d’emprisonnement ! (2) S’ils ne bénéficient d’aucune libération anticipée, ces activistes, ainsi que de très nombreux autres prisonniers politiques, passeront le restant de leurs jours en prison.
En 2008, alors que le cyclone Nargis venait de raser le pays, qu’on déplorait plus de 130 000 morts et que la population survivante était totalement sinistrée, les généraux au pouvoir décidèrent de maintenir, comme si de rien n’était, le référendum annoncé quelques mois plus tôt dans le but d’approuver la nouvelle constitution du pays, qui remplaçait celle de 1988, qui remplaçait celle de 1974... Bref, la nouvelle constitution de 2008 fut ratifiée, avec 92% de votes favorables. Un résultat bien évidemment très contesté.
Cette nouvelle constitution a été élaborée sans que l’opposition n’ait son mot à dire, et le référendum a été tenu dans le cadre de ce que la junte appela « feuille de route vers la démocratie », qui incluait également l’organisation de nouvelles élections en 2010. D’abord prévues pour se tenir le 10 octobre (10/10/10, numérologie oblige), et à moins d’un changement de dernière minute, les élections auront finalement lieu le 7 novembre.
Il y a tout lieu de penser que la « feuille de route » de la junte, qui annonce l’avènement d’une « démocratie disciplinée et florissante » (allez donc savoir ce qu’ils entendent par là !), est déjà sérieusement froissée. Il n’est pas nécessaire de se visser deux grosses loupes devant les yeux pour voir que ces élections ne sont qu’une parodie de démocratie destinée à légitimer par les urnes le pouvoir en place, déjà renforcé par la nouvelle constitution de 2008, et probablement aussi donner le change à la communauté internationale qui, faute de pouvoir réellement agir, met au moins un point d’honneur à réagir. On se doute bien que le pouvoir en place a pris ses précautions, n’ayant pas l’intention de subir un second camouflet comme ce fut le cas lors des élections de 1990, les premières depuis le coup d’état de 1962. Alors, pour s’assurer la victoire, cinq nouvelles lois électorales ont été adoptées pour l’occasion. L’une d’elle annule purement et simplement le résultat des précédentes élections de 1990. Comme si elles n’avaient jamais eu lieu. Une autre loi interdit à toute personne étant actuellement, ou ayant été dans le passé, emprisonnée pour des raisons politiques d’appartenir à un parti politique. L’organisation Info Birmanie note que de rapides procès ont récemment été faits à des opposants, faisant d’eux des prisonniers politiques et les rendant par conséquent inéligibles et interdits de droit de vote. On dirait bien qu’il est vain d’espérer quoi que ce soit pour les prochaines élections si l’on est un opposant au régime militaire. L’organisation parle également d’intimidation de la part d’agents de renseignements et de menaces, et révèle que le parti de la junte sillonne le pays pour promettre aux électeurs, notamment les membres de minorités ethniques, de leur accorder des avantages, ou pour leur offrir des cadeaux, en échange de leur adhésion au parti, et donc de leur vote. Pire, de nombreuses personnes ont été contraintes par la force de prendre leur adhésion, et ont ensuite été prises en photo.
Sont désormais également interdits de vote les religieux, les journalistes et les syndicalistes. De plus, le contrôle de la presse et la censure en général se sont renforcés depuis l’annonce de la tenue des élections. Le parti de la junte, évidemment, a droit de posséder son propre journal, sans qu’aucune restriction n’entrave la publication de ses articles. Concernant les campagnes électorales elles mêmes, les lois prévoient désormais des restrictions de la liberté d’association et de réunion. En conséquence, les partis sont tenus de demander l’autorisation de la commission électorale (qui accorde également l’autorisation d’inscription aux élections) pour obtenir le droit de faire un discours ou d’organiser le moindre rassemblement. Certains membres de partis se sont fait agresser alors qu’ils faisaient campagne.
Plusieurs pays ont publiquement réagi à ces nouvelles lois. Info Birmanie cite notamment
Les personnes ayant été durant leur vie en contact avec des étrangers n’ont plus le droit de briguer un mandat électoral non plus. Aung San Suu Kyi, qui a été mariée à un Britannique (décédé dans les années 90 sans qu’elle ait pu le revoir) est donc particulièrement visée et touchée par ces nouvelles lois, et semble, du moins pour l’instant, définitivement écartée de la vie politique du pays. En mars,
D’après la loi électorale, un quart des sièges seront réservés aux militaires. Et pour le reste ? Récemment, de nombreux hauts gradés de la junte ont officiellement quitté l’armée pour se présenter en tant que civils... Si la junte gagne ces élections, et comment pourrait-elle les perdre, elles n’auront servi qu’à asseoir un peu plus encore son pouvoir, tout en se donnant un petit air de légitimité aux yeux de la communauté internationale, et l’impression d’avoir consolidé ce pouvoir non par la force, mais par un processus démocratique. Les généraux ont d’ailleurs l’air rompus à ce genre d’exercices de manipulations, ayant par exemple entamé en 2000 avec Aung San Suu Kyi des « discussions préalables à l’instauration d’un dialogue » ! Dès le départ, les dés sont donc pipés.
D’autres pays du monde protestent haut et fort au sujet de la situation politique et humanitaire du pays, mais l’on se demande parfois à quoi sert de protester, s’indigner ou déplorer, même haut et fort, comme ce fut le cas lorsque la révolution safran fut très brutalement réprimée, ou lorsque la junte refusa l’aide humanitaire internationale au moment du cyclone, si aucune réelle pression au niveau mondial n’est faite pour contraindre un pouvoir dictatorial à démocratiser le pays qu’elle a asservi. Ce qui est sans doute plus facile à dire qu’à faire, néanmoins c’est là tout le problème de la définition, des limites, et du bien fondé de la non-ingérence des Etats. Le principe même d’appliquer des sanctions économiques, surtout dans un pays déjà exsangue, fait évidemment débat, et concernant
Personne, évidemment, dans la communauté internationale, n’est dupe quant à la légitimité de ces élections et à leur probable résultat, mais certains observateurs considèrent qu’il vaut mieux cela que rien du tout. Cependant,
Difficile d’y croire, même s’il arrive parfois à la junte de libérer quelques prisonniers politiques, histoire de prouver à la communauté internationale sa bonne foi, et même si la junte a décidé de ne pas poursuivre les dirigeants de
On parle beaucoup en ce moment de la libération imminente d’Aung San Suu Kyi, qui devait de toute façon avoir lieu après les élections, avait bien précisé la junte. Ayant purgé sa peine, l’opposante devrait normalement être remise en liberté le 13 novembre prochain. Comment Aung San Suu Kyi, qui a passé quinze longues années assignée à résidence, qui a reçu un grand nombre de prix internationaux, le plus prestigieux étant le Prix Nobel de
Que compte faire la junte si, malgré toutes les précautions prises, elle venait tout de même à perdre les élections ? Et si elle les gagne, le pays va-t-il se refermer encore plus sur lui-même ? Bien entendu, les observateurs et média internationaux ne seront pas tolérés lors de ces élections, pour lesquelles certains activistes ont lancé des appels au boycott. Des jeunes ayant distribué des tracts appelant au boycott ont récemment été arrêtés et des média gouvernementaux ont proclamé en septembre que les personnes qui ne comptaient pas voter étaient « trop stupides pour profiter de la démocratie ». De quelle démocratie parlent-ils ? De la « démocratie disciplinée et florissante » qu’ils comptent mettre en place ? Combien de mois ou d’années faudra-t-il encore attendre pour voir enfin le retour de la démocratie, la vraie, en Birmanie ?
(Source des informations de cet article : articles de presse divers, site de l’organisation Info Birmanie et divers organismes cités en liens ci-dessous.)
Notes.
En raison de manque d’informations en Français, les liens intégrés dans certaines de ces notes sont en anglais.
Quelques liens.

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